Rabia al Adawyyia ou l’exaltation de l’amour Divin

Dr Bakhta Abdelhay
Université de Mostaganem, Algérie

Résumé :

Nul ne pourrait parler de la mystique musulmane sans parler de Rabia al-Adawiyya, cette ascète qui vécut toute sa vie cherchant son propre salut. Sa vie entière fut marquée par un dévouement inégalable à l'amour Divin. Notre intervention portera donc sur cette notion de l'amour Divin dans la poésie de Rabia qui, à travers chaque vers, nous emporte dans un monde euphorique ou l'amour de Dieu terrasse l'amour humain. Notre but est de voir comment l'option pour le mysticisme fut pour Rabia la voie pour parvenir à l'élévation religieuse qui réunit l'amour humain à l'amour Divin créant ainsi cette symbiose exaltante qu'est l'union de la créature à son créateur.

Mots-clés :

mystique, ascète, amour divin, Rabia, religion.

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Rabia al Adawiyya or the exaltation of divine love

Abstract:

No one could speak of Muslim mysticism without speaking of Rabia al-Adawiyya, this ascetic who lived all her life seeking her own salvation. His entire life was marked by an unparalleled dedication to Divine love. Our intervention will therefore focus on this notion of Divine love in the poetry of Rabia which, through each line, takes us into a euphoric world where the love of God overcomes human love. Our aim is to see how the option for mysticism was for Rabia the way to achieve the religious elevation which unites human love with Divine love thus creating that exhilarating symbiosis that is the union of the creature with its creator.

Key words:

mystic, ascetic, divine love, Rabia, religion.

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Texte :

La présente communication est une lecture de la notion de l’amour Divin "hubb" entre l’être humain est son Dieu évoqué principalement dans la poésie de Rabia al-Adawyyia. A travers chaque vers, elle nous emporte dans un monde euphorique ou l’amour divin terrasse l’amour humain.

L’option pour le mysticisme fut pour Rabia la voie pour parvenir à l’élévation religieuse qui réunit l’amour humain et l’amour divin créant ainsi cette symbiose exaltante qu’est l’union de la créature à son créateur.

Rabia al-Adawyyia vécut à Basra entre 713 et 801, c’est à dire au 2e siècle de l’hégire. Son père la nomma Rabia parce qu’elle était la quatrième fille dans sa famille.

Rabia passa sa première jeunesse dans un milieu de piété. Toutefois, après la mort de ses parents elle fut livrée à elle-même. Ceci fit d’elle une proie aux caprices de ceux pour qui les créatures faibles et matérielles dépourvues ne peuvent accéder au rang des humains et sont par conséquent traitées comme des sous-humains.

Certaines sources historiques rapportent que Rabia fut esclave, s’adonna au chant et céda aux plaisirs du corps jouisseur. Néanmoins cette partie de sa vie si obscure et si tumultueuse ne coupa jamais les liens entre Rabia et Dieu.

Une fois affranchie, Rabia renonça à ce monde pervers, plein de menaces, à la pensée biscornue pour se diriger vers un monde spirituel. Et par sa pensée, elle quitta sa société pour se renouveler et plonger dans l’atmosphère saine de l’amour divin et c’est ainsi qu’elle entreprit un voyage vers son intériorité et c’est dans l’ascèse que Rabia retrouva son salut.

La voie ascétique fondée sur l’amour de l’être divin qui procure à l’être humain son bien être attirait l’arme souffrante de Rabia elle cherchait alors toujours à atteindre ce qui est élevé, ordonné et harmonieux. Elle s’élevait vers Dieu l’unique être aimé. Rabia commença son cheminement avec une sincérité inégalable ce qui lui permit de pacifier son ego et redécouvrir sa spiritualité qui est en fait d’origine divine.

En se détachant de sa vie quotidienne, Rabia partit en quête de la paix intérieure et de l’éveil et trouva satisfaction dans l’amour divin. C’est ainsi que Rabia fut la première, à introduire la notion de l’amour divin (hubb, chawq, ichq ilahi) pour d’autres dans la mystique islamique.

Amoureuse de Dieu, elle vécut l’âme prête à s’envoler vers l’aimé. Son existence ne fut que prosternation. Son recueillement la rendit aveugle aux soucis du quotidien, et c’était ce recueillement qui devint son instrument de vision, enthousiasme et amour, crainte et admiration. Ses textes cristallisent les champs sémantiques qui caractérisent le thème de l’amour. Le désir et l’expression fervente et enthousiaste de ses sentiments s’organisent autour de contradictions perpétuelles : joie et douleur, espérance et désespérance, crainte et assurance. L’un et l’autre de ces pôles est susceptible de se transformer en son contraire.

En une poésie sublime, Rabia exprime sa joie, satisfaction (état de surrur) chez l’ascète :

يا سروري ومنيتي وعمادي وأنيسي وعدتي ومرادي
كم بدت منة وكم لك عندي من عطاء ونعمة وأيادي
أنت روح الفؤاد وأنت رجائي أنت لي مؤنس وشوقك زادي
أنت لولاك يا حياتي وأنسي ما نشأت في فسيح البلاد
حبك الآن بغيتي ونعيمي وجلاء لعين قلبي الصادي
ليس لي عنك ما حييت براح أنت مني ممكن في السواد
إن تكن راضيا علي فإني يا منى القلب قد بدا إسعادي

Considérons maintenant comment la joie (surrur) exprimé dans le poème cité si dessus se transmue en tristesse quand la crainte de Dieu l’envahit :

وزادي قليل ما أراه مبلغي للزاد أبكي أم لطول مسافتي
أتحرقني بالنار يا غاية المنى فأين رجائي فيك، أين مخافتي

L’ascétisme est par définition la pratique de l’abnégation et de la renonciation aux plaisirs du monde d’ici-bas. Dans le but d’accéder à un plus haut degré de spiritualité et de conscience de soi et pour parvenir à un état extatique il serait primordial de défaire les liens entre l’âme et le corps. D’abord, l’on doit se connaître car "qui se connaît soi même, connaît Dieu" disait Ghazali. Se connaître consiste à savoir d’où en vient, ou on va et pour quel but vit-on, c’est dans ce sens que Rabia entama son voyage vers son intérieur et acquit les qualités morales qui l’ont dirigée dans sa vocation. Elle accomplissait les devoirs canoniques de l’islam. Elle ne mangeait que peu, ne dormait que peu et vivait seule.

Toute sa vie fut "chawq" (désir de rencontrer l’être divin). Ce désir l’aide à s’élever vers Dieu, l’unique l’être vénéré, adoré et qu’elle contemplait avec un amour qui la mettait en extase. Son âme fut toujours prête à s’envoler vers Dieu avec qui elle se sentait à l’aise :

راحتي يا إخوتي في خلوتي وحبيبي دائما في حضرتي
لم أجد لي عن هواه عوض وهواه في البرايا محنتي
حيثما كنت أشاهد حسنه فهو محرابي وإليه قبلتي
إن أمت وجدا وما ثم رض وا عنائي في الورى وا شقوتي
يا طيب القلب يا كل المنى جد بوصل منك يشفي مهجتي
يا سروري وحياتي دائم نشأتي منك وأيضا نشوتي
قد هجرت الخلق جمعا أرتجي منك وصلا فهو أقصى نشوتي

De par les exercices ascétiques auxquelles elle s’adonnait, Rabia atteignit la méditation dans son sens véritable. Elle se rendit disponible, se laissa prendre, saisie par le mystère de l’amour qui l’emporta très haut. L’être divin devint pour elle la joie et l’allégresse qui subsista dans sa conscience et l’accompagna jusqu'à sa mort. Rabia a mortifié ses désirs et s’est dépouillée de toute attache sensible. L’amour divin foudroyait son esprit, le désir irrésistible de rencontrer l’être divin l’enflammait. Fascinée, éblouie, elle se perdait, disparaissait, en un mot son âme s’enivrait allégoriquement. Le vin symbolique est présent :

كأسي وخمري والنديم ثلاثة وأنا المشوقة في المحبة رابعه
كأس المسرة والنعيم يديره ساقي المدام على المدى متتابعه
ماذا نظرت فلا أرى إلا له وإذ أحضرت فلا أرى إلا معه
يا عاذلي إني أحب جماله تا الله ما أنني لعذلك سامعه
كم بت من حرقي وفرط تعلقي أجري عيونا من عيوني الدامعه
لا عبرتي ترقى ولا وصلي له يبقى ولا عيني القريحة هاجعه

A travers chaque mot, chaque phrase, Rabia exprimait la mortification de l’emprise de son corps, et l’extinction de ses passions, penchants et désirs terrestres. Simultanément chaque mot, chaque phrase était l’expression d’une spiritualité libératrice qui l’exaltait. Par moments, Rabia connaissait une félicité sans bornes. Elle nous dit :

إني جعلتك في الفؤاد محدثي وأبحت جسمي من أراد جلوسي
فالجسم مني للجليس مؤانس وحبيب قلبي في الفؤاد أنيسي

Le mystique de Rabia trouvait son achèvement dans l’attitude de l’amour qui renonce à soi même et qui se donne. La flamme de son désir était sans cesse rallumée par l’attente de la rencontre de celui qu’elle avait choisi d’aimer allégrement. C’est l’amour pur qu’éprouve la femme libre vis à vis de l’être aimé. Ce qui qualifiait Rabia de passionnée, d’éprise de Dieu, était en fait ce pouvoir qu’elle avait à élever le désir et à le spiritualiser. Crainte (khawf) invocation, énonciation (dikr), espérance (amal).

L’abandon à Dieu (istislam), patience (sabr), et imploration (mounadjat), sont les états qui ont marqué l’amour divin que Rabia a vécu pleinement. Elle n’espérait nullement une récompense provenant de l’être divin. Elle aimait Dieu pour son être. Elle se soumettait à lui par l’amour libérateur - ainsi nous offre-t-elle un exemple pathétique de l’amour divin - ni le paradis l’attirait ni l’enfer l’effrayait, seule la rencontre de l’être divin la fascinait, l’éblouissait :

إن كنت أعبدك خوفا من نارك فأحرقني به
وإن كنت أعبدك طمعا في جنتك فاحرمني منه
أما إذا كنت أعبدك من أجل محبتك فامنحني الجزاء الأكبر
امنحني مشاهدة وجهك ذي الجلال والإكرام

Le but ultime de Rabia était la satisfaction de l’être divin. Sa satisfaction à elle était son abnégation et sa soumission dans son amour pour Dieu. Sous une forme très profonde, elle exprimait ainsi cette même conception :

أعبده لذاته، أفلا يكفيني نعمة منه أنه يأمرني بعبادته
إلهي هذا الليل قد أدبر، وهذا النهار قد أسفر فليت شعري، أقبلت
مني ليلتي فاهنا أم رددتها علي فأعزي، فوعزتك هذا دأبي
ما أحييتني وأعنتني وعزتك لو طردتني عن بابك
ما برحت عنه لما في قلبي من محبتك

La poésie de Rabia décrivant son amour inconditionnel pour Dieu est d’une saisissante beauté et jouit d’une très grande notoriété dans les milieux soufis ou elle est encore récitée :

أحبك حبين، حب الهوى وحبا لأنك أهل لذاك
فأما الذي هو حب الهوى فشغلي بذكرك عمن سواك
وأما الذي أنت أهل له فكشفك للحجب حتى أراك
فلا الحمد في ذا ولا ذاك لي ولكن لك الحمد في ذا وذاك

Traduction du poème :

De deux amours je t’aime
L’un tout entier d’amour
Et l’autre pour ce que tu es digne d’être aimé
Le premier, c’est le souci de me souvenir de toi
De me dépouiller de ce qui est autre que toi
Le second, c’est l’enlèvement de tes voiles
Afin que je te voie
Que je ne sois ni de l’un ni de l’autre loué
Mes louanges à toi pour l’un et pour l’autre.

Rabia laissa son individualité s’anéantir dans la divinité et vécut dans l’abnégation totale. Elle dévoua sa vie à l’amour divin préférant ainsi le célibat au mariage. Pour elle toute relation de mariage doit être fondée sur l’amour, or Rabia ne portait d’amour que pour dieu :

حبيب ليس يعد له حبيب وما لسواه في قلبي نصيب
حبيب غاب عن بصري وشخصي ولكن عن فؤادي لا يغيب

L’autre raison justifiant son option pour le célibat est que la condition sine qua non pour le mariage est la capacité de choisir, Rabia ne disposait pas d’elle même. Elle ne pouvait choisir parce qu’elle appartenait à l’être aimé : "Dieu". Rabia semble avoir épousé l’idée d’être la propriété de Dieu, elle exprime explicitement cette même idée :

الزواج ضروري لمن له الخيار
أما أنا فلا خيار لي في نفسي
إني لربي وفي ظل أوامره،
ولا قيمة لشخصي.

Pour terminer, disons que le patrimoine laissé par Rabia était inspiré par la passion amoureuse qu’elle vouait à Dieu, sa poésie chante un amour unique et idéal dans la tradition mystique. Par le jeu des mots, elle décrit magnifiquement son exaltation dans l’amour divin.

Lire la poésie Rabia nous offre cette chance d’aller au delà de l’expérience sensuelle vers une spiritualisation et une intériorisation du sentiment amoureux. L’amour divin qu’a vécu Rabia était pour elle le facteur de l’élévation spirituelle qui l’avait conduit au paroxysme de la jouissance sublime que ne saurait offrir l’amour dans sa conception ordinaire.

Tentons ensemble de voyager dans le temps, de pénétrer l’univers mystique de Rabia pour quelques instants et partageons alors cette expérience à travers l’image que nous renvoient les vers suivant. Imaginons cette passionnée de l’être divin seule, suppliant Dieu, l’implorant en lui disant :

فليتك تحلو والحياة مريرة وليتك ترضى والأنام غضاب
وليت الذي بيني وبينك عامر وبيني وبين العالمين خراب
إذا صح منك الود فالكل هين وكل الذي فأوق التراب تراب

N’est-ce pas là une élévation mue par une grâce suprême et transcendante du corps jouisseur et influençable ?

Bibliographie :
1 - Cheikh Khaled Bentounes : Le soufisme, cœur de l’Islam, Editions de la Table Ronde, Paris 1996.
2 - Ibn Arabi : Traité de l’amour, Albin Michel, coll. Spiritualités vivantes, Paris 1986.
3 - Husayn Mansur al-Halladj : Diwan, traduit et présenté par Louis Massignon (1955), Editions du Seuil, 1981.

4 - عبد الرحمن بدوي: شهيدة العشق الإلهي، رابعة العدوية، مكتبة النهضة المصرية، القاهرة.
5 - محمد عبد الرحيم : العارفة بالله رابعة العدوية، دار الفكر، بيروت 1996.
6 - جان شوفليي: التصوف والمتصوفة، ترجمة عبد القادر قنيبي، أفريقيا الشرق، 1999.
7 - القشيري النيسابوري: الرسالة القشيرية في علم التصوف، تحقيق معروف مصطفى رزيق، المكتبة العصرية، بيروت 2001.

Pour citer l'article :

* Dr Bakhta Abdelhay : Rabia al Adawiyya ou l'exaltation de l'amour Divin, Revue Annales du patrimoine, Université de Mostaganem, N° 01, 2004. http://annales.univ-mosta.dz

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