La médiation interculturelle dans le roman
négro-africain postcolonial

Mouhamadou Moustapha Sall
Université Gaston Berger, Saint-Louis, Sénégal

Résumé :

L’objectif de cet article consiste à montrer le rapport entre l’écriture de l’immigration et l’esthétique postcoloniale, laquelle porte le parfum de l’hétérogénéité. Notre étude a révélé que le roman négro-africain francophone postcolonial sur l’immigration est caractéristique d’une rénovation dans le champ littéraire. En effet, il se distingue des premières productions littéraires qui étaient généralement des récits qui mettaient en exergue l’opposition entre l’Occident et l’Afrique. Recherchant une originalité sans conteste, les romanciers de la génération actuelle inscrivent leur écriture dans une posture postcoloniale décentrée qui est une nouvelle figure du cosmopolitisme et surtout de la déterritorialisation. La notion d’hybridité est prônée par les auteurs des différents textes de notre étude pour faire émerger l’interculturalité qui présuppose un gommage des frontières spatiales et culturelles et la suppression des inégalités avec la récusation des clivages civilisé/barbare, centre/périphérie, maître/esclave.

Mots-clés :

immigration, identité, hybridité, postcolonial, médiation interculturelle.

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Intercultural mediation in the postcolonial Negro-African novel

Mouhamadou Moustapha Sall
Gaston Berger University, Saint-Louis, Senegal

Abstract:

The objective of this article is to show the link between immigration writing and the postcolonial aesthetic witch embodies the flavor of diversity. Our study has shown that the postcolonial french negro african novel on immigration has the characteristic of renewal in the literature framework. In fact it is different from the first literature production that showed generally the opposition between the West and Africa. Looking for true originality, today's writers have put their writings in a decentralised postcolonial framework that is a new figure of cosmopolitism and non territorialisation. The notion of hybridity is advocated by the authors of various texts of our study to bring out the interculturality which presupposes a scrub of spatial and cultural boundaries and the elimination of inequalities with the challenge of civilized/barbaric, center/periphery, master/slave.

Keywords:

immigration, identity, hybridity, postcolonial, intercultural mediation.

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Texte :

Introduction :

L’immigration, comprise comme un phénomène social qui regroupe un ensemble de déplacements entre un ou plusieurs points de départ et d’arrivée, a toujours préoccupé les pays du monde. C’est pourquoi de nombreuses disciplines distinctes telles que la sociologie, l’anthropologie, les études politiques, la littérature font d’elle un objet d’étude digne d’intérêt. En effet, elles cherchent à la cerner tant elle est enfouie dans l’imaginaire social.

Il paraît alors pertinent d’approfondir ces diverses études critiques en mettant davantage l’accent sur l’identité de l’immigré qui, désormais est à situer dans une perspective postcoloniale où l’écrivain, au confluent de plusieurs cultures, langues et imaginaires met en œuvre des procédés d’écriture marqués par le cosmopolitisme. Légataire de la culture de son pays d’origine et de celle occidentale qu’il s’adjuge, le romancier africain francophone se caractérise par une nouvelle manière de penser et de concevoir le monde. La façon dont il analyse l’immigration met en relief une identité à géométrie variable ou plutôt les installe dans un entre-deux identitaire qui favorise la médiation interculturelle. Celle-ci est comprise comme le fait d’établir des liens de sociabilité entre des gens issus de cultures différentes et qui résident sur le même territoire. Abdellatif Chaouite la considère d’ailleurs comme "une aspiration à une meilleure distribution des possibilités et des biens communicationnels permettant à chaque sujet - individu ou groupe - de rester acteur d’une société de plus en plus complexe, où les inégalités sont ressenties comme des injustices de moins en moins justifiables"(1).

Cette écriture hybride et polyphonique confère aux œuvres de la postcolonie des qualités qui témoignent du génie créateur des romanciers. C’est en cela que ces œuvres s’affranchissent de la zone périphérique de la littérature pour faire leur entrée dans la république mondiale des lettres. Toutefois, un tel projet ne peut se comprendre sans une analyse de la donnée identitaire qu’elle soulève. Comment rendre compte de la spécificité de cette littérature migrante africaine ? De quelles manières l’identité cosmopolite des personnages ainsi que celle des auteurs informent-elles sur la posture postcoloniale ? Quelle est l’aptitude de ceux-ci de s’ouvrir à la pluralité ?

Nous faisons l’hypothèse que l’immigration a permis aujourd’hui à certains romanciers négro-africains francophones de se départir de leur appartenance nationale, de leur identité culturelle. Il s’agira de montrer que des auteurs tels que Calixthe Beyala, Fatou Diome, Sami Tchak, Daniel Biyaoula qui sont, eux-mêmes, en situation d’exil, inscrivent leur écriture dans un cosmopolitisme, une déterritorialisation propre au roman postmoderne. Pour vérifier la justesse d’un tel postulat, nous recourrons à l’approche postcoloniale qui a révélé que la question de la mobilité pose fondamentalement le problème de l’hybridité et du déplacement des repères identitaires. Le postcolonialisme est ainsi un moyen d’interroger cette problématique et de réévaluer les rapports entre l’Afrique et l’Europe, la périphérie et le centre, le Sud et le Nord. C’est pourquoi les romanciers de la postcolonie récusent la notion de littérature africaine parce qu’elle est porteuse d’une dimension réductrice. A travers des œuvres de fiction qui empruntent beaucoup à l’actualité, ces romanciers proposent à leurs lecteurs une sorte de novum scriptural.

Dans la plupart des romans négro-africains francophones tels que "Le petit prince de Belleville" de Calixthe Beyala, "Agonies" de Daniel Biyaoula, "Place des fêtes" de Sami Tchak et "Le ventre de l’Atlantique" de Fatou Diome, l’immigration, qui a favorisé le contact de communautés différentes, postule inéluctablement deux orientations : la première reste le conservatisme identitaire de l’immigré, et la deuxième, son entre-deux identitaire et culturel.

1 - L’immobilisme identitaire de l’immigré :

Le mot "Identité" tire son origine étymologique de "idemtite" emprunté du bas-latin "identitas", "qualité de ce qui est le même", dérivé du latin classique "idem" ou "iidem", qui signifie "le même". Selon le Nouveau Petit Robert de langue française, "identité" signifie "le même", désigne "le caractère de ce qui demeure identique à soi-même"(2). L’identité, souvent réduite à ce qui détermine une personne : son nom, son prénom, son sexe, sa nationalité, ses caractéristiques physiques propres, s’avère un concept aux acceptions multiples revêtant de nombreux paradoxes et contradictions. Le mot "identité" pourrait ainsi être défini comme l’ensemble des caractères attribués à une personne et qui influencent son attitude et ses relations sociales. C’est dans ce contexte qu’Amin Maalouf a pu déclarer : "Mon identité, c’est ce qui fait que je ne suis identique à aucune autre personne"(3). Le mot "identité" est étroitement lié à celui d’"altérité" qui, emprunté du bas-latin "alteritas", signifie "la reconnaissance de l’autre dans sa différence aussi bien culturelle que religieuse"(4).

Les questions relatives à l’identité sont importantes à plus d’un titre dans la représentation de l’immigration. En effet, dans les romans où on analyse l’immigration, les écrivains ont toujours cherché à mettre en relief les changements intervenus chez le sujet migrant. Celui-ci, ayant quitté son pays d’origine, va découvrir dans cet ailleurs, des populations avec qui, il n’a pas forcément les mêmes habitudes et qui ont donc une culture autre. Pour ne pas tomber dans le piège de l’exclusion, l’immigré est ainsi obligé de "varier" son identité originelle. Il a la tentation de devenir l’Autre. Donissongui Soro avance à ce propos que "l’altérité traduit la qualité de ce qui est autre, le principe qui fonde la différence face à l’hégémonie du même et qui trace des limites à cette hégémonie pour que s’exprime la différence"(5). Ce contact avec l’altérité est aussi examiné avec dextérité par Calixthe Beyala, Daniel Biyaoula, Fatou Diome et Sami Tchak afin de mettre en exergue : le repli identitaire de l’immigré au début de son séjour, son tiraillement entre le choix de sa culture et celle de son pays d’accueil et enfin la double appartenance.

Les écrivains ont toujours porté un intérêt sur l’altérité qui est une étude des différences entre le "je" ou le "moi" et l’autre. L’identité individuelle de l’immigré est généralement en conflit avec l’altérité sociale, psychologique ou culturelle. Ces difficultés sont généralement dues au fait que les réalités culturelles et sociales de l’immigré et de son pays d’accueil ne sont pas les mêmes. Il se retrouve ainsi sans identité fixe. Le rapport avec l’autre entraine forcément, de part et d’autre, un jeu de domination et d’influence. Homi Bhabha explique cette relation ainsi : "Il y a alors une dislocation de l’être colonial qui ne peut ressembler au modèle proposé ni représenté ni d’origine d’autant plus que les structures d’identification d’origine sont aussi détruites. Il y a ici alors une impossibilité d’identification parce que l’être colonial se trouve devant une double distance. De cette distance naît un démembrement, une déstructuration. Il y a la figure de l’altérité coloniale qui génère une autre entité qui elle autre est troisième qui n’est ni Soi ni l’Autre mais une création qui n’existe qu’en état de construction"(6).

Cette situation pose indubitablement la problématique complexe de la construction des identités. L’immigré, même s’il vit dans un espace différent de celui de son pays d’origine, est très imprégné, au début de son séjour, des réalités de sa terre natale. La culture et les traditions de son pays d’origine sont encore très présentes dans sa mémoire. C’est pourquoi il est très attaché à son pays d’origine. Il se remémore encore dans les moindres détails, la vie menée par les siens dans son terroir natal. Il a tendance ainsi à se replier sur lui-même pour ne pas céder à la tentation de l’acculturation. Pour Simon Harel, ce sursaut nostalgique pourrait être interprété comme une fixation à une origine ; l’origine étant considérée comme le passé de l’immigré mis en relation avec son présent, son actualité qui traduit ainsi un sens profond pour ce dernier. Avec Harel, "le sujet ne cesse de déclamer son origine, de revendiquer une appartenance particulière, de même qu’il pose le caractère étrange de cette singularité identitaire"(7). L’immigré est ainsi réfractaire à toutes formes d’ouverture à la culture de l’autre. Les limites du monde, à son avis, s’arrêtent aux frontières de son territoire en dépit de son appartenance à une planète de plus en plus gagnée par la globalisation.

Dans "le Petit Prince de Belleville", le père de Loukoum, Abdou Traoré a toujours eu à s’attacher culturellement à son pays d’origine. Ce personnage immigré, ne pouvant pas s’identifier à la culture française, ne s’intègre facilement dans la société française. Il voudra, jusqu’à la fin, vivre à l’africaine en ne permettant pas à ses femmes certaines libertés, en ne leur accordant pas certains droits et privilèges, qui en Occident, sont naturels. Dépité, il assistera à leur émancipation. Il s’en offusquera d’ailleurs en ces termes : "Depuis que les femmes servent de longues rasades d’indépendance dans ma maison, depuis qu’elles boivent de cette sève, j’apprends à ne plus être un homme" (LPPB, p. 169). Ces déclarations permettent de mesurer l’ampleur du repli identitaire du père de Loukoum. Au contact avec la civilisation occidentale, Abdou Traoré cherchera, à tout prix, à garder sa culture d’origine qu’il considère comme étant meilleure que celle de son pays d’accueil. Christiane Albert, pour évoquer l’identité des immigrés, écrit : "L’immigration se vivait donc comme une autre confrontation (généralement douloureuse) avec une autre culture qui s’accompagnait d’une perte déstabilisante des repères identitaires contre laquelle l’immigré luttait en resserrant ses liens avec le pays d’origine dans lequel il était destiné à revenir"(8). L’immigré se retrouve ainsi avec une identité à géométrie variable.

L’appartenance à la culture d’origine est maintes fois revendiquée. La perte de l’origine, qui est généralement une des conséquences de l’immigration, n’est pas encore constatée chez lui. Il manifeste un certain dégout de l’univers occidental. Pour Abdou Traoré, le bonheur de l’immigré n’est possible qu’en gardant son identité originelle. Son destin est alors tributaire de sa réaction face à la culture occidentale qu’il rejette énergiquement : "Je suis perdu l’ami. Que faire ? Je suis perplexe devant tes traditions que je ne veux ni froisser ni comprendre de peur aussi de m’y perde et y gâcher ma foi, la plus forte que je tienne, forte de rester sans comparaison. C’est tout ce qui me reste l’ami... Je ne voulais surtout pas que tu viennes me traquer où je suis et m’empêcher d’être saint où je peux. Mais tu me fais la guerre. Tes idées. Tes croyances. Tes habitudes. Mon corps aujourd’hui est tatoué de tant de questions. Des bribes de démence s’accrochent à mes lèvres" (LPPB, p. 205).

Les difficultés de ce personnage beyalien sont ainsi immenses. "Ne pouvant pas renier ses origines sans aller à sa perte" (LPPB, p. 123), il choisira alors la "confrontation"(9) avec la culture de son pays d’adoption. Issac Yetiv compare son aliénation culturelle à une sorte de pathologie. Dans "Acculturation, Aliénation et Emancipation", il affirme : "Comme le malade, l’homme en proie à la crise d’identité lutte farouchement, guidé et soutenu par le même instinct de conservation. Il triomphe, il recouvre sa santé et son identité, et sort de ce combat immunisé et enrichi ; s’il échoue, il disparait ; le malade meurt et l’homme marginal, à cheval entre deux cultures hybrides culturelles ; perd totalement son identité, n’ayant pas réussi à concilier les deux parties de son être meurtri qui se sont rageusement disputées son allégeance. L’aliénation est donc ce phénomène statique qui conclut la crise d’identité ; c’est en quelque sorte le dénouement de la tragédie de l’hybride"(10).

Les visites de Madame Sadock, une militante féministe française, auprès de Soumana et M’am, ne vont pas l’aider dans cette opposition puisque celles-ci vont vouloir se moderniser en adoptant l’identité de leur pays d’accueil qu’est la France. Cette situation consacrera l’échec dans son entreprise de repli identitaire. Ambroise Kom analyse la cause de la fragilité de l’identité des immigrés en montrant le fait qu’ils sont "mal préparés à appréhender la complexité de leur milieu d’accueil (et) (qu’) ils ne peuvent pas se présenter comme les apôtres d’un nouveau dialogue interculturel, ni encore moins proposer une nouvelle approche de l’identité africaine"(11).

Comme l’ont toujours montré les écrivains dits de formation des années 60, le personnage immigré s’est toujours abstenu d’adopter la culture des autochtones au début de son séjour. A travers la représentation du repli identitaire des personnages immigrés, nous sentons que la conscience de ces écrivains négro-africains de langue française de notre corpus n’est pas absente. Leurs ambitions et leurs desseins sont noyés dans les actions de leurs personnages. Alexandre Dessingué affirme à ce sujet : "Dans le roman... la conscience (de l’auteur) est omniprésente et permanente. Elle participe de manière extrêmement active"(12). Cherchant à poser les jalons de la problématique de l’identité auprès des personnages immigrés, ces écrivains postcoloniaux ont besoin de présenter le processus d’hybridation de leur identité qui passe d’abord par l’éphémère période ou l’immigré se replie sur lui-même. Cette période n’est pas longue puisqu’un isolement continuel serait suicidaire. En atteste la vie tumultueuse du père de Loukoum, Abdou Traoré, dans "Le petit prince de Belleville" et de celui du narrateur du roman "Place des fêtes" de Sami Tchak. Ces personnages, à travers leurs actes et leurs attitudes, ont choisi eux-mêmes de s’isoler. Ils ne cherchent pas à s’intégrer, à se faire accepter au sein de leur pays d’accueil. Souffrant sans doute de la précarité, ces personnages n’ont guère le choix. Nourrissant une haine viscérale à l’endroit de la culture occidentale, ils décideront de conserver leur identité africaine pour ne pas courir de risques.

Toutefois, cet attachement au pays d’origine prôné par Abdou Traoré n’est pas partagé par tous les personnages immigrés. En effet, d’autres sont dans un perpétuel dilemme : "s’intégrer en perdant leurs valeurs originelles ou s’isoler en conservant leur culture". C’est ce qui fait que le sujet migrant est constamment tiraillé au sujet de son identité. Etant à la quête de mieux vivre, dans cet ailleurs qui symbolise la fin de ses maux, l’immigré verra sa personne imposée une autre quête : celle qui touche à son identité. Vivant très loin des siens, les valeurs sociales et culturelles de son pays d’origine lui sont d’ores et déjà étrangères. C’est pourquoi il aura besoin de recourir à une identité multiple.

2 - L’entre-deux identitaire et culturel de l’immigré :

Le nouveau discours romanesque analyse modestement le phénomène migratoire dans une perspective différente, purement postcoloniale où l’identité ne saurait être déterminée par l’appartenance nationale ou communautaire mais plutôt par l’ouverture cosmopolite. Cette vision permet de prôner un monde sans centre, ni périphérie, marqué par une nouvelle voie du rapport à l’autre. Chaque culture puise dans l’autre des éléments qui l’enrichissent. Boubacar Camara caractérise ce monde universel en ces termes : "Se rendre compte et prendre conscience que les cultures ne sont pas des essences immuables, mais qu’elles évoluent au fil du temps et des contextes, permet d’éviter tout intégrisme ou tout replis sur soi ou toute crispation identitaire. Cela suppose que les identités ne sont plus des entités historiques ou religieuses, closes mais dynamiques en perpétuelle recomposition"(13).

La mondialisation favorisant inéluctablement l’uniformisation des différences culturelles, la relation entre l’Occident et l’Afrique est dépeinte autrement puisqu’elle est caractéristique de l’époque postcoloniale. L’écrivain négro-africain qui avait en ligne de mire les pouvoirs politiques, responsables à ses yeux du chaos du continent noir, semble porter à présent son regard sur un tout autre sujet, un phénomène qui attire toutes les attentions et qui est une résultante de la misère : l’immigration. Celle-ci correspond, vue du pays de départ, à l’émigration.

Les modalités d’écriture de l’immigration se sont transformées du fait que l’écrivain lui-même est dépositaire d’une identité multiple. Les romanciers de la génération actuelle font le deuil de leur pays natal en privilégiant la posture postcoloniale qui est une nouvelle figure du cosmopolitisme et surtout de la déterritorialisation. Ce nouveau discours, où l’Afrique n’est plus vue comme opposée à l’Occident, va à l’encontre du schéma habituel. En ce sens, les romanciers négro-africains s’inscrivent dans le sillage de Homi Bhabha qui a expliqué les questions très actuelles d’identité et d’appartenance nationale et qui a invité à dépasser, grâce au concept très fécond d’hybridité culturelle, la vision d’un monde dominé par l’opposition entre soi et l’autre : "L’embarrassante division qui traverse la ligne de pensée garde vivant le sentiment dramatique et énigmatique du changement. L’alignement familier des sujets coloniaux Noir/Blanc, soi/autre est perturbé par une courte pause, et les fondements traditionnels de l’identité raciale se trouvent dispersés chaque fois qu’ils se révèlent assis sur les mythes narcissiques de la négritude ou de la suprématie culturelle blanche"(14).

Le roman négro-africain francophone postcolonial se présente sous forme d’exploration de la rencontre avec la perception de l’Autre. Le voyage de l’immigré vers l’ailleurs porte ainsi un coup de grâce sur ses liens avec son pays d’origine. Cette quête identitaire à laquelle il est astreint semble le contraindre à rejeter partiellement la culture de sa terre d’origine. Du moment qu’il souhaite se faire accepter dans son pays d’accueil, il choisira de redéfinir son identité. C’est ce processus de conquête d’une nouvelle identité qu’Alain Vulbeau appelle l’alternation qu’il définit comme suit : "La personne qui vit une alternation a le sentiment qu’il s’agit d’une seconde naissance. Non seulement la vie d’avant n’a plus cours, mais elle est désormais niée et oubliée. L’altérité issue de l’alternation est une identité radicalement neuve, qui s’édifie sur l’enfouissement de l’identité précédente"(15).

Dans la plupart des romans négro-africains francophones de la postcolonie, des personnages immigrés à l’image de Salie dans "Le ventre de l’Atlantique", de M’am et de Soumana dans "Le petit prince de Belleville", de Gislaine et de Maud Tchinkéla dans "Agonies", du narrateur du roman "Place des fêtes", ont choisi eux aussi de négocier leur intégration. A travers ces différentes représentations postcoloniales de l’immigration, les personnages s’interrogent perpétuellement sur leur identité qui a tendance à évoluer. Dans leur contact avec l’altérité, ces personnages voient leur identité originelle phagocyter par celle de leur pays d’accueil. Le personnage de l’immigré, à l’image des écrivains postcoloniaux, n’éprouvent plus le besoin de s’opposer à son déracinement puisque contrairement à ce qu’affirme Christiane Albert, le retour définitif au pays natal n’est pas envisagé(16). Ce qui, du reste, l’oblige à avoir une vision autre sur la culture de son pays d’accueil. Alec Hargreaves expose cette situation en ces termes : "La préoccupation des auteurs issus de l’immigration… avec le thème de l’identité n’a d’égal que leur référence à se laisser enfermer dans des schémas tout faits. Dans la plupart de leurs récits, le personnage principal qui se confond souvent avec le narrateur, cherche à mieux connaître et/ou affirmer son identité comme une entité déterminée ou déterminable en fonction de catégories facilement ordonnées"(17).

L’appartenance à cette terre d’accueil qui se caractérise par sa modernité est plus que jamais revendiquée. L’immigré ne ressent plus de la honte de se saborder culturellement afin de se faire accepter plus facilement. De toute façon, il ne peut faire autrement puisque la société d’accueil, avec ses travers, l’y oblige.

Dans "Agonies" de Daniel Biyaoula, Gislaine Yula, jeune immigrée qui est née et qui a grandi en Afrique, plus particulièrement au Congo, ne va pas se gêner outre mesure à s’assimiler culturellement pour adopter les attitudes des femmes occidentales. Ayant passé "quinze ans" (A, p. 29) dans son pays d’origine, elle voudra, une fois arrivée en France, s’émanciper du joug des hommes. Elle va ainsi s’opposer au sort réservé à la femme dans la société traditionnelle africaine. A l’image des féministes occidentales, Gislaine refusera de se voir dominer. Le narrateur extradiégétique évoquera d’ailleurs ce refus de la domination de Gislaine comme suit : "Moderne, on ne l’est pas seulement extérieurement, par son allure, son accoutrement, ses manières, sa peau, ses cheveux qui doivent être améliorés, absolument. Mais jusque dans son cœur, dans sa tête et dans son âme qu’on l’est moderne. Et pour une africaine ultramoderne comme Gislaine Yula, il s’agissait aussi d’être libre de disposer de sa personne. Quelque part en elle, il n’était pas question qu’elle se laissât enfermer dans un homme, qu’elle subît quelque pouvoir que ce fût de lui. Même qu’à un certain moment de sa vie, elle avait dix-sept ans, elle en était au summum de sa révolte quant au sort qui était fait à ses pareilles" (A, p. 28).

Le contact de cette immigrée avec la culture occidentale a sans doute été déterminant quant à son souhait de se libérer. Dans son entreprise d’émancipation, elle voudra même se passer des hommes quitte à "s’essayer au saphisme" (A, p. 28). Ecœurée par le quotidien douloureux de la femme dans la culture et la tradition africaine, la jeune congolaise ne se fera pas prier pour prôner les valeurs sociales et culturelles de sa société d’accueil. Des valeurs, certes nouvelles, mais qui consacrent la liberté de la femme à disposer d’elle-même. C’est pourquoi elle s’interroge : "Sous toutes les coutures, (à) la nature des rapports existant entre les hommes et les femmes. Pour elle, l’Africaine était l’opprimée des opprimés, l’être sur qui pesaient toutes les noirceurs remplissant le cœur de l’homme, depuis son besoin d’aliéner, d’annihiler le subtil jusqu’à celui de voir des bras et des jambes enchaînés..." (A, pp. 28-29).

Le fait de partager la culture française n’est pas sans conséquence puisque Gislaine ne s’identifie plus aux valeurs de son pays d’origine. Elle devra ainsi se rendre à l’évidence qu’au plus profond de son être, le processus de déracinement est enclenché. Son acculturation atteindra son paroxysme lorsqu’elle cherche à se "dénoiritiser" (A, p. 32) en visitant les magasins des trottoirs du quartier où il y a "la grande clinique du "noir", où les fameux thérapeutes, les sorciers, les rédempteurs de la mélanine, du poil de tête frisé officiaient en grande pompe, où ils foisonnaient" (A, p. 32). Le déracinement de Gislaine va aussi provoquer une fissuration de son identité originelle, une rupture vis-à-vis des mœurs et des codes culturels de ses parents.

Chez Maud Tchinkéla, l’enracinement à la culture française est tout autre. Ce personnage du roman "Agonies" de Daniel Biyaoula est né en France de parents immigrés d’origine congolaise. Le rapport qu’elle entretient avec le pays d’origine de ses parents n’est que théorique. C’est pourquoi Maud ne s’identifie pas aux valeurs et aux traditions africaines. Son désir de revendiquer son appartenance à la culture occidentale se heurtera au refus de son père Gabriel Nkessi qui entend lui inculquer les vertus du passé africain. Cette situation a pour conséquence de rendre la définition de son identité problématique. La tradition du pays d’origine de ses parents lui étant étrangère, on lui interdit également d’adopter la culture de son pays de naissance qu’elle connait mieux. La fille de Gabriel Nkessi est ainsi prise en tenaille entre deux cultures. L’identité hybride consacrera chez elle ce qu’Alain Mabanckou appelle "un être décousu, marginal, déphasé. (Un être) confronté à une double réalité : celle de son passé encore trop inexploré et celle d’un monde qui est en pleine turbulence. Un être qui cherche sa place, réclame haut et fort son statut"(18).

Dans "Agonies" comme dans beaucoup d’autres romans de la postcolonie, la représentation de l’immigration implique forcément la thématique de la question de l’identité. Au contact avec l’altérité, l’immigré qui nourrit le désir de s’intégrer et de s’enraciner renie généralement le passé des siens. Ce tiraillement identitaire des nouveaux personnages immigrés traduit aussi la situation des écrivains postcoloniaux. En effet, pour ces écrivains qui sont le plus souvent eux-mêmes des immigrés, le retour définitif vers la patrie d’origine n’étant pas envisagé, ils se voient ainsi dans une sorte de crise identitaire. La culture du pays d’accueil les attire généralement plus que celle de leur pays d’origine. Cette situation installe l’écrivain et au-delà, son personnage dans des rapports pas conditionnellement révérencieux avec le pays d’origine. Régine Robin dira ceci, pour nous en convaincre : "L’écriture permet aux identités de se jouer et de se déjouer les unes des autres. Elle constitue des frontières poreuses, traversées par les rêves. Elle détotalise, elle institue un droit au fantasme d’être autre, d’ailleurs, par-delà, en deçà, en devenir"(19). Dans cette écriture de l’altérité, le dessein du roman n’est pas intimement lié à la dénonciation mais plutôt de mettre en exergue le désir partagé presque par tous d’uniformiser l’identité. Papa Samba Diop affirme à ce propos : "Ecriture de l’écart, celle des migrants traduit une vie double, conjointement emplie du souvenir du pays réel et des réalités nouvelles du lieu d’accueil"(20).

Maud, dans "Agonies", paraît être dans la même situation. Elle ne se reconnaît pas dans la culture d’origine de ses parents. Elle n’ose pas aussi s’identifier à leur pays d’accueil. Elle est ainsi tiraillée à l’image de Lazare, héros du roman "Verre cassé" d’Alain Mabanckou qui affirme son souhait de repartir chez lui : "Il était temps de rentrer au bercail. Où était mon bercail ? En avais-je un ? Je suis un sans-domicile-fixe, plus précisément un sans-identité-fixe"(21). Malgré la rigueur de son père, Maud franchira le rubicond en tombant amoureuse d’un lycéen blanc.

Au-delà des souffrances inhumaines de l’immigration, le sujet migrant se retrouve entre le marteau et l’enclume. Il a ainsi une identité fluctuante. Au plus profond de son être, deux mondes s’opposent et se rejettent : le monde de son pays d’accueil avec sa modernité et celui de son pays d’origine avec ses traditions. La double appartenance à ces différents mondes lui confère une identité plurielle. La construction de l’identité de l’immigré résulte ainsi de l’ajustement des héritages parentaux mêles aux héritages sociaux. Dans de nombreux cas, l’immigré semble résolument tourner le dos à ses repères originels.

Le narrateur de "Place des fêtes" vit, à peu près, cette même souffrance identitaire. En tant qu’immigré né en France comme ses deux petites sœurs, ce personnage, à travers son récit, ne dévoile pas son identité du fait sans doute qu’il ne se reconnait pas à la culture du pays d’origine de ses parents. Le terroir de ces derniers n’est même pas évoqué de façon explicite. Le narrateur choisit de le caractériser par l’expression itérative "là-bas". Il entretient ainsi des rapports basés sur le dédain du pays de ses parents. C’est pourquoi il revendique plutôt son appartenance aux valeurs de son territoire de naissance qu’est la France. La rupture d’avec les valeurs sociales et culturelles de ses parents passe inéluctablement par son opposition avec son père qui entend les lui enseigner. Il s’en suivra la perte des repères moraux et culturels et par conséquent une impasse identitaire. Ne pouvant pas s’identifier au pays d’origine de son père qui lui est étranger et ne contrôlant pas l’évolution mouvante de l’Occident, le narrateur du roman de Sami Tchak va sombrer dans le désarroi. Les relations incestueuses, qu’il a eues avec sa cousine,... témoignent de la perte des repères culturels. Tout au long du récit, ses propos consignent le mépris qu’il nourrit à l’endroit de ces immigrés comme son père qui vient de "là-bas" et qui refuse de s’identifier à leur pays d’accueil.

Précisons que chez le narrateur du roman de Sami Tchak, "Place des fêtes", le séjour en Occident n’est pas conjoncturel, il est définitif. Autrement dit le retour en Afrique tant prôné par son père n’est pas envisagé. La psychose du retour au terroir de ses parents est maintes fois évoquée par le narrateur qui ne souhaite pas avoir "une vie sans horizon... une variation autour de la même merde" (PF, p. 9). A travers le passage suivant, il remet en cause le projet de retour de son père en ces termes : "Quant à papa, ma foi, c’est une autre paire de pantoufles. Lui, il s’accroche à son idée de retour comme dans un cahier martiniquais" (PF, p. 12).

Nous remarquons bien que dans le roman de Sami Tchak ainsi que dans beaucoup de romans postcoloniaux, le personnage immigré ne perçoit plus son séjour comme temporaire mais plutôt définitif. Cette situation déteint sur ses rapports avec le pays d’accueil auquel il a tendance d’ailleurs à revendiquer son appartenance. C’est le cas des personnages M’am et Soumana, épouses de l’immigré Abdou Traoré dans le roman "Le petit prince de Belleville" de Calixthe Beyala. En effet, ces deux coépouses au contact avec l’altérité se laisseront influencer par une femme française du nom de Madame Sadock. A travers ce roman, elles ont clairement opté pour la civilisation occidentale. Elles s’identifient à cette derrière puisqu’elle leur a permis de s’émanciper pour faire face à leur mari qui continue à résister à l’acculturation.

N’envisageant pas leur retour au pays natal et ne voulant pas vivre dans l’isolement suicidaire, M’am et Soumana vont négocier leur intégration dans leur pays d’adoption qu’est la France. Leur séjour en terre occidentale est ainsi rythmé par une oscillation entre admiration et méfiance à l’égard de l’"occidentalisation", synonyme de perte d’identité et de trahison. C’est pourquoi elles vivent dans une sorte "d’entre-deux" identitaire, caractéristique du roman postcolonial. Considérant que les traditions de leur pays d’origine les asphyxient en les écrasant et les étouffant, elles ne se sentent pas non plus rassurées par l’évolution rapide du monde occidental qu’elles ont du mal à cerner. Leur identité est ainsi fragmentée. Cette problématique identitaire est un des traits structurants de la représentation de l’immigration dans les romans de la postcolonie. C’est dire que le roman postcolonial est révélateur de cette sorte d’hybridité.

Dans "Le ventre de l’Atlantique" aussi, Salie, la narratrice éprouve les mêmes soucis que les femmes de l’ancien combattant Abdou Traoré, M’am et Soumana. L’analyse attentive de cette œuvre de Fatou Diome permet de ressortir la place centrale de la thématique de l’identité et de l’altérité des immigrés. Salie, qui a vécu une dizaine d’années en France, est tiraillée entre la culture de ses origines et celle de son pays d’adoption. Ce dilemme est surtout favorisé par son ardent désir de se faire intégrer dans la société de son pays d’accueil. Les repères culturels de son pays de naissance sont ainsi voués aux gémonies. Elle est dans une espèce d’entre-deux culturelle. Elle parle et n’est pas vue à partir du lieu où elle parle mais du lieu où l’autre la situe alors que le lieu qui est censé être son origine lui est étranger. Comme l’auteur du roman, Salie la narratrice a choisi de vivre en France. C’est pourquoi son identité n’est pas figée ; elle est hybride. Elle n’adopte pas entièrement la culture nouvelle de son pays d’accueil mais elle ne s’identifie pas non plus aussi à celle de son terroir natal. La confrontation entre l’Afrique et l’Europe, que nous découvrions dans les romans des épigones de la Négritude, n’est plus d’actualité. Jacques Chevrier écrit en ce sens : "Avec la multiplication des déplacements hors du continent africain en direction de l’Europe, cette configuration a cessé d’être pertinente, comme l’illustrent les destins de toute une génération d’intellectuels et d’écrivains qui, soit ont été contraints à l’exil, soit ont fait le choix de vivre en France..."(22).

Cette configuration de la structure romanesque pousse les romanciers négro-africains à rejeter avec véhémence toute caractérisation en tant qu’auteur noir et/ou africain. Ils sont à mi-chemin entre leur pays d’origine et leur pays d’accueil. Abdourahman Waberi l’explique en ces termes : "Le thème du retour au pays natal a pratiquement disparu du paysage romanesque africain : c’est le thème contraire (l’arrivée de l’africain en France) qui fait fureur chez les jeunes africains, et dans une moindre mesure chez les moins jeunes. A se demander si le sentiment de culpabilité entretenu par les générations précédentes n’aurait pas disparu... En fait ce n’est pas l’évocation de la France qui est absente des romans africains, c’est plutôt le roman de l’émigration africaine en terre de France qui a tardé"(23).

Avec "Le ventre de l’Atlantique", Fatou Diome ne fait pencher ses personnages immigrés ni totalement du côté de la culture française ni du côté de celle de leur pays d’origine. Elle opte plutôt pour l’homogénéisation culturelle, un brassage culturel. En effet, Salie qui a quitté son Niodior natal a amené avec elle ses propres réalités, ses propres croyances. Elle choisit de s’implanter dans un monde qui a également ses propres réalités. De ce contact avec l’autre qui présente une culture totalement différente, Salie en sort enrichie. Elle a ainsi une identité nouvelle, hybride. Pour confirmer nos propos, elle dira ceci : "Enracinée partout, exilée tout le temps, je suis chez moi là où l’Afrique et l’Europe perdent l’orgueil et se contentent de s’additionner : sur une plage, pleine de l’alliage qu’elles m’ont légué" (LVA, pp. 181-182). L’identité de Salie s’en trouve fort déstructurée avec son séjour en Hexagone. L’immigration, loin d’être conjoncturelle, est chez Salie revendiquée. La narratrice la considère comme un moyen lui permettant de renvoyer dos à dos et sa culture originelle et la culture de son pays d’adoption. L’entre-deux identitaire est, en quelque sorte, une réalité auprès de Salie, et au-delà auprès des personnages immigrés des romans de la postcolonie. Le sujet migrant, dans les romans postcoloniaux, réalise le plus souvent, au plus profond de son être, un brassage, une hybridité culturelle qui n’est pas sans danger majeur. En effet, il court le risque d’être doublement étranger. Son intégration dans la société de son pays d’adoption ne trouvant pas l’assentiment des autochtones qui le considèrent comme un vulgaire "Mamadou", l’immigré continue à être vu comme un individu à part. Par la bouche de sa narratrice, Fatou Diome dira : "La naturalisation enfin obtenue n’ouvre pas davantage leur horizon. Le petit carton de la nationalité ne se colle pas sur le front ! A moins de se tailler des tchadri dans le drapeau de Jeanne d’Arc, ils n’ont aucun moyen de convaincre les défenseurs de la préférence épidermique de leur légitimité tricolore. En Europe, mes frères, vous êtes d’abord noirs, accessoirement citoyens, définitivement étrangers, et ça, ce n’est pas écrit dans la constitution, mais certains le lisent sur votre peau" (LVA, p. 176).

Si du côté de son pays d’accueil, Salie n’est pas considérée comme une blanche, elle sera très mal vue par les propres membres de sa famille. Elle est rejetée par les siens qui la considèrent comme une étrangère, une "toubab" qui a troqué sa culture originelle avec celle occidentale.

La narratrice du "Ventre de l’Atlantique", à l’image des autres personnages immigrés comme Ndétare, est perçue comme étant celle qui ne cherche qu’à influencer les jeunes de Niodior qui s’ingénient à copier les habitudes venues d’ailleurs. Cette situation désobligeante déplait à Salie qui s’en offusque en ces termes : "Irrésistible, l’envie de remonter à la source, car il est rassurant de penser que la vie reste plus facile à saisir là où elle enfonce ses racines. Pourtant, revenir équivaut pour moi à partir. Je vais chez moi comme on va à l’étranger, car je suis devenue l’autre pour ceux que je continue à appeler les miens" (LVA, p. 166).

Le fait pour Salie de ne pas se reconnaître à la culture de son pays d’adoption et de ne plus s’identifier à la culture de son pays d’origine consacre chez elle une sorte d’hybridité identitaire. Cette notion implique l’idée de brassage entre plusieurs cultures est très importante dans les études postcoloniales. Il "a été employé à l’origine par Mikhaïl Bakhtine pour désigner le caractère polyphonique du roman par opposition à l’univocité de la poésie. Il a été repris par Homi K. Bhabha, une des figures les plus célèbres et les plus controversées de la théorie postcoloniale"(24).

Dans les romans négro-africains francophones postcoloniaux, les écrivains mettent en exergue la notion d’hybridité pour faire émerger une nouvelle écriture interculturelle. Leurs œuvres, pour la plupart autobiographiques, se caractérisent par des personnages dont l’identité est déstructurée en raison de leur ambivalence. Les auteurs de ces romans, qui, du reste, sont postcoloniaux, prônent une sorte de multiculturalisme qui nécessite l’idéale cohabitation de cultures différentes. Ainsi, dans leur écriture du moi "hybride", ces romanciers ne souhaitent nullement se circonscrire exclusivement à la culture de leur pays d’origine et à celle de leur pays d’adoption. Ils font osciller leurs personnages dans une incertitude et une errance culturelle. Ce qui les différencie des écrivains de la première génération antérieure qui n’ont jamais voulu opérer une rupture avec le continent africain. Ceux de la nouvelle génération inscrivent donc leur démarche dans une identité multiculturelle et multi-ethnique qui présuppose un gommage des frontières spatiales et culturelles et la suppression des inégalités avec la récusation des clivages civilisé/barbare, centre/périphérie, maître/esclave. En réalité, optant pour l’ouverture, voire pour l’universalisme, les auteurs de ces romans sont d’avis que l’homme, quelle que soit sa nationalité, ne devrait souffrir d’un quelconque mal-être. Aussi prônent-ils la pluralité des cultures dans les sociétés contemporaines.

Conclusion :

En nous fondant sur l’approche postcoloniale, nous avons voulu montrer que l’immigration a permis aux romanciers de se libérer du poids et du traumatisme de leurs sociétés d’origine en leur permettant de s’affranchir de leur identité culturelle africaine. Une telle situation qui résulte sans doute de leur "entre deux" identitaire les installe dans l’universel. Leurs productions romanesques postcoloniales présentent une spécificité remarquable. La hardiesse iconoclaste qui les caractérise et les projette dans "la république des lettres", loin d’être une barbarie esthétique, donne naissance à une séduisante et féconde profusion de perspectives narratives.

A la lumière de l’analyse de l’écriture de l’immigration dans le roman négro-africain francophone postcolonial que le retour définitif au pays d’origine n’étant plus à l’ordre du jour, l’ouverture au monde est donc essentielle aussi bien pour le personnage immigré que pour le romancier postcolonial. Ceci rappelle la volonté de ce dernier de déconstruire le schéma initiatique traditionnel "Afrique-Europe-Afrique". Il se dégage alors de notre réflexion que l’hybridité, qui est prônée par Calixthe Beyala, Daniel Biyaoula, Fatou Diome et Sami Tchak, fait émerger la médiation interculturelle. Celle-ci présuppose un gommage des frontières spatiales et culturelles et la suppression des inégalités avec la récusation des clivages civilisé/barbare, centre/périphérie, maître/esclave.

Notes :
1 - Abdellatif Chaouite : "Risques et spécificités de la médiation interculturelle", in Homme & Migration, 2004, pp. 77-86.
2 - Le Nouveau Petit Robert de langue française, Millésime, Paris  2008, p. 1272.
3 - Donissongui Soro : "La pensée de l’altérité comme pensée de l’ipséité devenue", in Discours et représentations de l’altérité dans le monde contemporain, Nouvelles Editions Balafon, Abidjan 2019, p. 2.
4 - Le Petit Larousse, Grand Format, Larousse/ VUEF, Paris 2009, p. 32.
5 - Amin Maalouf : Les identités meurtrières, Grasset, Paris 1998, p. 11.
6 - Homi Bhabha : Les Lieux de la culture, Une théorie postcoloniale, Payot, Paris 1994, p. 92.
7 - Simon Harel : Les Passages obligés de l’écriture migrante, XYZ, Québec 2005, p. 157.
8 - Christiane Albert : L’Immigration dans le roman francophone contemporain, Karthala, Paris 2005, p. 119.
9 - Ibid.
10 - Issac Yetiv : Le Thème de l’aliénation dans le roman maghrébin d’expression française de 1952 à 1956, Centre d’Etude des Littératures d’Expression Française, Québec 1972, pp. 80-81.
11 - Ambroise Kom : La Malédiction francophone. Lit/clé, Paris 2000, p. 51.
12 - Alexandre Dessingué : "Polyphonisme de Bakhtine à Ricœur", http://www.fabula.org.
13 - Boubacar Camara : L’Identité en questions, Réflexions autour d’un concept multiréférentiel, L’Harmattan, Dakar 2019, p. 63.
14 - Homi Bhabha : Les Lieux de la culture, p. 85.
15 - Alain Vulbeau : "Alternation, Altération et métissage, les jeux de l’altérité et de l’identité", Le Télémaque, P. U. de Caen, n° 29, p. 63.
16 - Christiane Albert : op. cit., p. 164.
17 - Alec Hargreaves : "Stratégies de désappartenance chez Akli Tadjer", L’écriture décentrée, L’Harmattan, Paris 1996, p .75.
18 - Alain Mabanckou : L’Europe depuis l’Afrique, Naïve, Paris 2009, p. 44.
19 - Régine Robin : "Un Québec pluriel", La Recherche littéraire, objets et méthodes, XYZ, Québec 1993, p. 307.
20 - Papa Samba Diop : "Le pays d’origine comme espace de création littéraire", in Notre Librairie, n˚ 155-156, juillet-décembre 2004, p. 60.
21 - Alain Mabanckou : Verre cassé, Seuil, Paris 2005, p. 248.
22 - Jacques Chevrier : La littérature africaine, une anthologie du monde noir, J’ai lu, Paris 2008, p. 111.
23 - Abdourahman Waberi : "Les enfants de la postcolonie, esquisse d’une nouvelle génération d’écrivains francophones d’Afrique noire", Notre Librairie n˚ 135. p. 13.
24 - Martine Fernades : Les écrivaines francophones en liberté, Farida Belghoul, Maryse Condé, Assia Djebar, Calixthe Beyala, L’Harmattan, Paris 2007, p. 56.
Références :
1 - Albert, Christiane : L’Immigration dans le roman francophone contemporain, Karthala, Paris 2005.
2 - Beyala, Calixthe : Le Petit Prince de Belleville, Albin Michel, Paris 1992.
3 - Bhabha, Homi : Les Lieux de la culture, Payot, Paris 2007.
4 - Biyaoula, Daniel : Agonies, Présence Africaine, Paris 1998.
5 - Camara, Boubacar : L’Identité en questions, Réflexions autour d’un concept multiréférentiel. L’Harmattan, Dakar 2019.
6 - Chaouite, Abdellatif : Risques et spécificités de la médiation interculturelle in Homme & Migration. 2004, http://www.persee.fr.
7 - Chevrier, Jacques : La littérature africaine, une anthologie du monde noir, J’ai lu, Paris 2008.
8 - Dessingué, Alexandre : "Polyphonisme de Bakhtine à Ricœur" http:// www.fabula.org.
9 - Diome, Fatou : Le Ventre de l’Atlantique, Anne Carrière, Paris 2003.
10 - Diop, Papa Samba : "Le pays d’origine comme espace de création littéraire", in Notre Librairie, n˚ 155-156, juillet-décembre 2004.
11 - Fernades, Martine : Les écrivaines francophones en liberté, L’Harmattan, Paris 2007.
12 - Harel, Simon : Les Passages obligés de l’écriture migrante, XYZ, Québec 2005.
13 - Hargreaves, Alec : "Stratégies de désappartenance chez Akli Tadjer", L’écriture décentrée, L’Harmattan, Paris 1996.
14 - Kom, Ambroise : La Malédiction francophone, Lit/clé, Paris 2000.
15 - Maalouf, Amin : Les identités meurtrières, Grasset, Paris 1998.
16 - Mabanckou, Alain : L’Europe depuis l’Afrique, Naïve, Paris 2009.
17 - Mabanckou, Alain : Verre cassé, Seuil, Paris 2005.
18 - Robin, Régine : "Un Québec pluriel", La Recherche littéraire, objets et méthodes, XYZ, Québec 1993.
19 - Soro, Donissongui : "La pensée de l’altérité comme pensée de l’ipséité devenue", in Discours et représentations de l’altérité dans le monde contemporain, Nouvelles Editions Balafon, Abidjan 2019.
20 - Tchak, Sami : Place des fêtes, Gallimard, Paris 2001.
21 - Vulbeau, Alain : "Alternation, Altération et métissage, les jeux de l’altérité et de l’identité", Le Télémaque, Presse universitaire de Caen, n° 29.
22 - Waberi, Abdourahman : "Les enfants de la postcolonie, Esquisse d’une nouvelle génération d’écrivains francophones d’Afrique noire", Notre Librairie, n˚135.
23 - Yetiv, Issac : Le Thème de l’aliénation dans le roman maghrébin d’expression française de 1952 à 1956, Centre d’Etude des Littératures d’Expression Française, Québec 1972.
Pour citer l'article :

* Mouhamadou Moustapha Sall : La médiation interculturelle dans le roman négro-africain postcolonial, Revue Annales du patrimoine, Université de Mostaganem, N° 21, 2021. http://annales.univ-mosta.dz

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