L’Afrique humanisée dans "L’Africain" de J.M.G Le Clézio

Dr Achille Carlos Zango
Université de Bamenda, Cameroun

Résumé :

"L’Africain" est un roman autobiographique dans lequel Le Clézio entreprend, par le biais de la mémoire, un témoignage sur son passage en Afrique durant son enfance. Dans ce retour formateur, marqué par de nombreuses découvertes, on y voit également une ambition chez l’auteur de corriger l’image biaisée de l’Afrique. En analysant ce retour et ces images, on se retrouve au cœur de la narratologie et de l’imagologie qui nous permettront de comprendre que l’auteur de "L’Africain" a fait ce témoignage pour comprendre la part de l’Afrique dans son identité plurielle et surtout exposer l’image humaniste du vieux continent.

Mots-clés :

Afrique, mémoire, identité, narration, image.

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Humanized Africa in "L’Africain" by J.M.G Le Clézio

Dr Achille Carlos Zango
University of Bamenda, Cameroon

Abstract:

The novel "L’Africain" is an autobiography in which the author Le Clezio undertakes through the memory a testimony on his stay in Africa at his tender age. In this literary account full of discoveries, one can perceive an auctorial ambition to correct the blackmailed image of Africa. While bringing these corrections under serious critical analysis, one finds himself in the stream of narratology and imagology, which would be of help to understand that the novelist makes this testimony in order to propose that, Africa should not be apprehended in a mono-sense, but in his plural-identities, and above all to expose the humanist image of the eldest continent.

Keywords:

Africa, memory, identity, narration, image.

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Texte :

Introduction :

Depuis le début du XIXe siècle, de nombreux auteurs étrangers ont produit des textes marqués par un exotisme particulier à leur passage en Afrique(1). Même si ces discours ont produit une image stéréotypée du vieux continent, d’autres textes, tiennent un discours quasi opposé en faisant de l’Afrique une terre d’accueil, de formation et surtout d’humanisme. C’est ce qu’on peut lire dans "L’Africain"(2) de J. M. G. Le Clézio, un roman fortement autobiographique dans lequel l’auteur entreprend, par le biais de la mémoire, de faire un retour sur son passage en Afrique précisément au Nigéria, la terre de son enfance. Dans ce retour qui est aussi quête de Soi et témoignage de ce que l’Afrique lui a apporté, le lecteur découvre l’écriture d’une Afrique comme terre d’humanisme.

Du coup, on est frappé par les découvertes impressionnantes de l’auteur dans cette terre d’accueil. Tout ceci nous amène à nous poser quelques questions cruciales à savoir : comment s’opère l’écriture de la quête et de la mémoire dans "L’Africain" ? Quels en sont les enjeux ?

Pour y répondre, nous nous servirons de l’approche narratologique et imagologique. L’approche narratologique peut s’expliquer par le fait que le roman n’est qu’un témoignage, un souvenir, une réminiscence. Il s’agira donc d’analyser l’écriture de ce retour dans le passé par l’auteur. L’approche imagologique, quant à elle, s’origine du fait qu’en revisitant son passé, Le Clézio jette un regard appréciatif tout en stigmatisant les stéréotypes sur l’Afrique. De là, l’objectif poursuivi par cet article est de montrer comment à travers le biais de la mémoire, l’auteur-narrateur-personnage en la personne de Le Clézio, décide de retourner à ses origines pour mieux comprendre la place de l’Afrique dans sa vie et surtout humaniser ce continent terni par des images tronquées. Dans une étude en trois points, ce travail va donc analyser ce témoignage à travers la découverte et l’influence de l’Afrique sur Le Clézio. Nous terminerons en questionnant les enjeux de cette écriture de la mémoire pour le vieux continent.

1 - La découverte de l’Afrique :

Dès les premières lignes du roman, le lecteur est frappé par le caractère rétrospectif du récit. Il faut d’ailleurs rappeler que "L’Africain" est un roman autobiographique(3) au sens de son théoricien Philippe Lejeune. En effet, le roman retrace, d’un point de vue narratif, le passage de l’auteur en Afrique durant son enfance. Deux moyens lui permettent de découvrir le vieux continent. D’abord le voyage durant son enfance, ensuite la mémoire à l’âge adulte.

1. Le voyage :

Dans son ouvrage "La littérature générale et comparée", Pageaux soutient que, "De toutes les expériences de l’étranger, le voyage est certainement la plus directe"(4). Cela est d’autant plus vrai du moment où le voyage permet une confrontation directe de l’Autre. A ce sujet, Paul Zumthor souligne : "Le voyage met en œuvre notre capacité à franchir une limite pour affronter une altérité"(5). Dans ce récit qui n’est qu’une réminiscence, un flash-back que l’auteur fait de son passage en Afrique, nous découvrons l’arrivée d’un jeune adolescent dans une terre inconnue. Des études biographiques(6) montrent justement que Le Clézio est né en 1940 à Nice en France, et arrive en Afrique en 1948 pour y retrouver son père, Raoul Le Clézio, médecin britannique en service pendant vingt-deux ans au Cameroun anglophone et au Nigeria. Certains passages du roman corroborent d’ailleurs cette réalité : "Mon père est arrivé en Afrique en 1928, après deux années passées en Guyane anglaise comme médecin itinérant sur les fleuves"(7).

L’arrivée de Le Clézio en Afrique à l’âge de huit ans n’est pas chose aisée pour ce jeune qui, accompagné de son frère et de sa mère, ont quitté leur France natale pour suivre le chef de famille. C’est un voyage particulier, du moment où le personnage se retrouve, avec les siens, dans un univers étrange qui leur donnent l’impression d’être différents des autres. Cela s’explique par le fait que le continent dans lequel ils se retrouvent, notamment l’Afrique, est peuplé en majorité de Noirs : "A l’âge de huit ans à peu près, j’ai vécu en Afrique de l’Ouest, au Nigéria, dans une région assez isolée où, hormis mon père et ma mère, il n’y avait pas d’Européens, et où l’humanité, pour enfant que j’étais, se composait uniquement d’Ibos et de Yorouba"(8).

Dès cette arrivée en Afrique, l’écriture de "L’Africain" se mute très rapidement en un véritable récit de voyage. Il est certes vrai que le roman n’obéit pas intégralement à l’esthétique du récit du voyage(9), mais les découvertes multiformes que le personnage fait en Afrique permettent d’y voir, malgré tout, quelques traces du récit de voyage : "Le territoire qu’il a en charge est immense... et comprend la plus grande partie des chefferies et des petits royaumes qui ont échappé à l’autorité directe de l’Angleterre après le départ des Allemands : Kantu, Abong, Nkom, Bum, Foumban, Bali"(10).

En réécrivant sa découverte de l’Afrique, l’auteur accorde du même coup une grande place à l’histoire à la fois individuelle, familiale et surtout collective (celle d’une partie de l’Afrique).

Une telle écriture sur l’histoire nous permet d’ailleurs de souligner une fois de plus l’incontestable rapport entre la littérature et l’histoire. Barthes éclaire davantage sur ce rapport inéluctable entre littérature-histoire : "L’histoire est présente dans le destin des écrivains. Elle est devant l’écrivain comme l’avènement d’une option nécessaire entre plusieurs morales du langage"(11). Cette écriture fortement réaliste est d’ailleurs accentuée à la page 125 par une "Table des illustrations" qui vient expliquer les photos et les cartes qui parsèment le roman, renforçant ainsi son caractère historique et surtout réaliste.

Tout compte fait, on réalise que le voyage de Le Clézio en Afrique lui permet d’être en contact avec cette terre étrangère dans laquelle il y passera une bonne partie inoubliable de son enfance. C’est justement ce caractère immuable qui le pousse plus tard, à l’âge adulte, à retourner revivre ce passage en Afrique et ce à travers le biais de la mémoire.

2. La mémoire :

Très généralement, la mémoire dans les récits a une fonction de résurrection et surtout de réalisme. Paul Ricœur l’explique en ces termes : "A la mémoire est attachée une ambition, une prétention, celle d’être fidèle au passé"(12). Une fois que le passé est revisité, la mémoire devient dès lors thérapeutique ou mieux encore cathartique pour celui qui l’a convoque. Dans le cas de "L’Africain", on se rend compte que Le Clézio convoque effectivement cette mémoire pour retracer son passage en Afrique, lequel passage s’est déroulé alors qu’il n’avait que huit ans. Et c’est au soir de sa vie, qu’il décide finalement de faire ce "retour en arrière" qui lui permettra de saisir un certain nombre de choses. Parmi ces choses, il y a surtout la quête de Soi : "J’ai longtemps rêvé que ma mère était noire. Je m’étais inventé une histoire, un passé, pour fuir la réalité à mon retour d’Afrique, dans ce pays, dans cette ville où je ne connaissais personne, j’étais devenu un étranger. Puis j’ai découvert, lorsque mon père, à l’âge de la retraite, est revenu vivre avec nous en France, que c’était lui l’Africain. Cela a été difficile à admettre"(13).

En effet, après son passage en Afrique, Le Clézio va voyager par-delà le monde entier. Ces pérégrinations vont l’éloigner et même surtout lui faire oublier l’Afrique si bien que lorsqu’il y arrive même, il n’a pas le sentiment d’y avoir vécu une partie de sa vie. Une situation pareille nous permet de mieux mesurer l’apport de la mémoire dans la vie d’un être humain d’autant plus qu’elle est très souvent convoquée au moment d’une perte de repères. Dans cette perte, seule la mémoire permettra à l’auteur d’ouvrir les portes du passé pour mieux se saisir : "Il m’a fallu retourner en arrière, recommencer, essayer de comprendre"(14).

En choisissant de saisir ce passé à travers l’écriture, Le Clézio expose au même moment le rôle primordial de la littérature dans la mémoire. Il s’agit de comprendre qu’en réalité, l’écriture permet à l’auteur d’explorer ce passé au fur et à mesure qu’elle se déploie. Et dans la lecture du roman, il apparait clairement que chaque phrase, ligne, paragraphe ou page dissèque ce passé, l’expose, et permet finalement à l’auteur de s’appréhender dans son entièreté. On comprendra que si pour Paul Ricœur, se souvenir "c’est avoir une image du passé"(15), cette image en tant qu’une représentation mentale non visible, non saisissable et surtout éphémère, ne deviendra réelle et concrète chez Le Clézio qu’à travers l’écriture. Il apparait ainsi que "L’Africain" a été écrit dans un but bien précis, celui de la quête de Soi, que son auteur expose justement : "En souvenir de cela, j’ai écrit ce petit livre"(16).

On se rend donc à l’évidence que s’écrire chez Le Clézio suppose donc qu'il est presque arrivé au terme de vie. S’écrire finalement implique alors, d’un point de vue narratif, un constant retour en arrière, un va-et-vient incessant entre le présent et le passé, ce passé constituant de ce fait l’une des matières essentielles de l'écriture, sinon la matière principale pour le cas de ce roman. Et si de tous les continents visités pendant ses pérégrinations il a choisi de convoquer son passage en Afrique, cela suppose, sans aucun doute que ce continent l’a influencé à plus d’un titre.

2 - L’influence de l’Afrique :

L’Afrique est présente dans le roman de Le Clézio dès le paratexte à travers la titraille : "L’Africain". Cet adjectif, très significatif, révèle déjà toute l’influence de l’Afrique sur son auteur. Et de là, une question capitale peut surgir à savoir : qui est l’Africain en question ? Est-ce l’auteur ou quelqu’un d’autre ? Quoi qu’il en soit, ce roman nous permet de mieux saisir le titre qui en réalité exprime toute l’influence de l’Afrique sur Le Clézio. Cela dit, cette influence du vieux continent s’explique par deux raisons : d’abord elle constitue une terre de découvertes, de connaissances et de formation, ensuite, c’est cette terre qui a apporté une identité plurielle à l’auteur.

1. Une terre de découvertes de connaissances et de formation :

Né à Nice en 1940, Le Clézio va rejoindre son père en Afrique à l’âge de 8 ans. Dans ce voyage initiatique, véritable occasion pour lui de rencontrer son père dont il s’est séparé depuis la deuxième guerre mondiale, l’auteur profite pour découvrir l’Afrique en vivant au Nigéria au sein des Ibos, Yorouba et bien d’autres tribus voisines. En effet, après avoir passé de longues années, pendant la guerre, enfermé avec sa mère et son frère à Nice, le voyage en Afrique ressemble bien à une libération. C’est là qu’il va découvrir la violence des saisons, le bonheur de vivre à sa guise, l’ivresse de courir pieds nus dans la savane, le plaisir de détruire les énormes termitières, le goût à jamais de se perdre dans l’immensité des plaines et des forêts du Nigéria.

Le voyage en Afrique est ainsi vécu comme un véritable déclic dans la vie de l’auteur : "Si je n’avais pas eu cette connaissance charnelle de l’Afrique, si je n’avais pas reçu cet héritage de ma vie avant ma naissance, que serais-je devenu ?"(17). Cela est d’autant plus vrai du moment où la lecture de "L’Africain" permet de se rendre compte que ce continent a tout donné à l’auteur. Il va y découvrir un nombre impressionnant de lieux : "Ogoja, Abakaliki, Enugu, Obudu, Baterik, Ogrude, Obubra"(18). Toujours dans cette découverte spatiale, une place importante est accordée à la vie sauvage de l’Afrique : les termites, les fourmis… qui sont une véritable fascination pour l’auteur. L'immensité du paysage n’est pas du reste, elle devient même une sorte de magie : "J’ai l’impression que cette plaine était aussi vaste qu’une mer... Je suis resté des heures, le regard perdu dans cette immensité, suivant les vagues du vent sur les herbes…"(19).

Le Clézio va également faire de nombreuses découvertes qui ne sont pas seulement spatiales, mais aussi culturelles notamment sur les mœurs, les coutumes, les mentalités… Le Breton explique bien cet aspect culturel du voyage : "L'expérience... du voyageur est souvent celle du dépaysement de ses sens, il est confronté à des saveurs inattendues, à des odeurs, à des musiques, des rythmes, des sons, des contacts, à des usages du regard qui bousculent ses anciennes routines et lui apprennent à sentir autrement sa relation au monde et aux autres"(20). Parmi les éléments culturels africains ayant fasciné l’auteur, nous allons surtout attarder sur le "corps" : "Le corps des jeunes garçons du voisinage avec qui je jouais, le corps des femmes africaines dans les chemins, autour de la maison, ou bien au marché, près de la rivière. Leur stature, leurs seins lourds, la peau luisante de leur dos. Le sexe des garçons, leur gland rose circoncis... J’ai cette impression de la grande proximité, du nombre des corps autour de moi, quelque chose que je n’avais pas connu auparavant, quelque chose de nouveau et de familier à la fois, qui excluait la peur"(21).

La connaissance du père est aussi sans doute un élément frappant durant ce moment en Afrique. C’est ainsi que l’on remarque que de nombreux passages sont justement consacrés à ce père. Pour l'auteur, il est vieux et il l'imagine même avec des lorgnons comme une personne d'un autre siècle. Il est irritable à cause d'un médicament contre l'asthme et impose à la famille une vie triste. Mais ce père ombrageux a un côté très positif : il est foncièrement anticolonialiste et il a risqué sa vie pour les faire venir en Afrique pendant la guerre. C’est ainsi qu’on remarque une certaine valorisation de ce père qu'il ne connaissait pas. Etant d’abord apparu très sévère, il va finir par devenir une sorte de modèle pour ses enfants.

C’est d’ailleurs ce qui apparaît dans le dernier chapitre : "L'oubli", où l’auteur exprime le remords de n'avoir suffisamment pas connu son père. A son arrivée en Afrique, il a trouvé un homme aigri, sévère, presque un ennemi pour lequel il a éprouvé parfois de la haine. Il n'a pas pu avoir avec lui un rapport véritable d'un fils avec son père. Mais avec le recul du temps, il pense que le père leur a transmis des valeurs très importantes : l'autorité et la discipline parfois jusqu'à la brutalité, l'exactitude et le respect. Le Clézio montre ainsi l'empreinte laissée par son père et surtout son passage en Afrique : "Si je n’avais pas connu cette connaissance charnelle de l’Afrique, si je n’avais pas reçu cet héritage de ma vie avant ma naissance, que serais-je devenu ?"(22).

A la réponse à ce questionnement de l’auteur, on constate que "(son) voyage se réoriente donc en itinéraire intérieur qui n’est pas repli sur soi mais expérience de la différence"(23). C’est cette expérience de l’Autre, l’Afrique en l’occurrence, qui permettra à l’auteur d’avoir une identité plurielle.

2. La source d’une identité plurielle :

Dans sa rencontre avec l’Afrique, Le Clézio adopte une démarche d’acceptation de l’Autre. Cette attitude met exergue la question de l’image en littérature comparée précisément en imagologie. A ce sujet, Pageaux distingue principalement trois types d’images que sont : la manie, la phobie et la philie. C’est cette dernière attitude que l’on retrouve dans le comportement de l’auteur-narrateur-personnage qui, dans sa rencontre avec l’Afrique, a su s’ouvrir et prendre le meilleur de ce continent. Une telle attitude salvatrice lui permettra d’avoir une identité plurielle ou multiple. Il explique : "Aujourd’hui, j’existe, je voyage, j’ai à mon tour fondé une famille, je me suis enraciné dans d’autres lieux"(24).

Sur les traces du père-voyageur, on constate aisément, au regard des voyages de l’auteur, que ce dernier constitue un véritable pont qui relie l’Afrique et l’Europe et pourquoi pas les autres continents comme l’Amérique au regard de son amour pour le Mexique(25) également. Il soutient d’ailleurs : "C'est d'une autre identité qu'il doit être question aujourd'hui, à la veille d'un nouveau millénaire. Une identité qui permettrait de conjuguer la spécificité culturelle de chacun et les grandes exigences de la fraternité humaine"(26).

On relève de ce fait toute la dimension interculturelle de Le Clézio. Loin de sa France natale, il se voit obligé de forger un avenir et une nouvelle identité dans un espace social différent. Dans un entretien avec Egi Volterrani, Maalouf préconise cette conception nouvelle de l’identité, laquelle est seule capable de mieux répondre aux exigences actuelles de la diversité culturelle mondiale : "Il me semble que le monde a besoin aujourd'hui d'une nouvelle conception de l'identité... La conception que je préconise est celle qui consiste à assumer l'ensemble de ses appartenances, sans considérer qu’elles s’excluent les unes et les autres"(27).

De ces propos apparait tout le caractère mouvant de l’identité. Il ne s’agit plus d’une entité fixe ou figée, mais une réalité qui se transforme avec le temps au gré des contacts et des découvertes. En arrivant tout jeune en Afrique, Le Clézio est, quoique jeune, déjà moulé dans la culture de sa terre natale. Bien que le contact avec la culture étrangère soit très souvent entaché par des sentiments comme le déracinement, l’éloignement de ses origines qui poussent constamment à la perte identitaire du migrant, on constate malgré tout chez Le Clézio une capacité à faire de la diversité un tout harmonieux.

Par cette démarche d’ouverture, nous aboutissons à une forme d’écriture spécifique aux écritures migrantes. Daniel Chartier y voit une écriture qui "repose sur la nécessité de la mouvance, de l'entre-deux, de la relation dialectique et constructiviste, ainsi que de la multiplicité des points de vue"(28). Loin d’être un frein, la migration a permis à l’auteur de "L’Africain" d’atteindre un interculturel véritable. Raymond Mbassi Atéba écrit : "L’interculturel chez Le Clézio ne considère pas l’identité au prisme d’un territoire clos où s’agiterait implicitement le spectre d’une revendication identitaire à peine voilée. L’interculturel, c’est la terre comme jardin spirituel ouvert à toutes les sensibilités religieuses, c’est le lieu déterritorialisé où se coulent et se moulent en même temps, à la manière des fluides, les sociétés dans un humanisme de la différence"(29).

Grâce à son contact avec l’Afrique, Le Clézio est donc devenu un être métissé, un être pluriel, c’est-à-dire possédant une identité qui habite à la frontière entre deux ethnies, deux nations, deux continents… et doit assumer toutes ces appartenances malgré tout. A travers cet apport salvateur du vieux continent, on est désormais en droit de penser que l’écriture de la mémoire chez Le Clézio vise à humaniser l’Afrique.

3 - Réécrire sur l’Afrique ou écrire sur l’Humain :

En décidant d’écrire "L’Africain" au soir de sa vie, l’objectif de Le Clézio n’est pas seulement de retourner sur son passage en Afrique pour mieux se comprendre, il s’agit aussi en quelque sorte pour lui de corriger cette image de l’Afrique "sauvage" que l’on retrouve dans plusieurs récits de voyage des écrivains européens au début du XXe siècle. Cela dit, ce récit de Le Clézio permet de déconstruire les préjugés sur l’Afrique et de ce fait, il apparait finalement le rôle capital que pourrait jouer la mémoire littéraire dans l’humanisation du vieux continent.

1. Déconstruire les préjugés :

Dans son article "Ecrire la différence", Régine Robin fait remarquer : "Pour moi, tout le travail de l’écrivain, sauf s’il devient chantre, porte-parole des communautés, est un perpétuel déplacement des stéréotypes, une perpétuelle interrogation sur les clichés, c’est de faire migrer les images"(30). Une telle conception montre que la migration favorise une nouvelle perception de l’Autre. Après justement son passage en Afrique, Le Clézio va déconstruire l’image stéréotypée des Noirs. Ne connaissant l’Afrique qu’à travers la littérature de voyage faite par certains écrivains européens, l’auteur-personnage-narrateur arrive en Afrique et découvre des lieux qui ne cadrent nullement avec ses lectures. C’est une autre Afrique, peut-être même une nouvelle Afrique dont il fait la connaissance. Il se confie en ces termes : "Nous n’avons rien connu de ce qui a pu fabriquer l’identité un peu caricaturale des enfants élevés aux colonies"(31). Plus loin, l’auteur révèle son instinctive répulsion pour le système de la colonie héritée de son père à qui vingt-deux ans en Afrique avaient inspiré une haine profonde du colonialisme sous toutes ses formes, ce père "qui avait rompu avec son passé colonial, et se moquait des planteurs et de leurs airs de grandeur, lui qui avait fui le conformisme de la société anglaise, pour lequel un homme ne valait que par sa carte de visite... Cet homme ne pouvait pas ne pas vomir le monde colonial et son injustice outrecuidante, ses cocktails parties et ses golfeurs en tenue, sa domesticité..."(32).

De plus, Le Clézio ne manque de stigmatiser cette littérature coloniale qui a livré une image tronquée de l’Afrique. A cet effet, il cite à plusieurs reprises certains romans sur l’Afrique, notamment des romans coloniaux de l’époque : "Si je lis les romans "coloniaux" écrits par les Anglais de cette époque, ou de celle qui a précédé notre arrivée au Nigéria - Joyce Cary, par exemple, l’auteur de "Missié Johnson" -, je ne reconnais rien. Si je lis William Boyd, qui a passé lui aussi une partie de son enfance dans l’Ouest africain britannique, je ne reconnais rien non plus... Je ne sais rien de ce qu’il décrit"(33).

L’Afrique que décrit Le Clézio "n’est pas l’Afrique de Tartarin, ni même celle de John Huston"(34). Et il critique également des romans les plus récents : "Quelle Afrique ? Certainement pas celle qu’on perçoit aujourd’hui, dans la littérature ou dans le cinéma, bruyante, désordonnée, juvénile, familière, avec ses villages où règnent les matrones, les conteurs, où s’exprime à chaque instant la volonté admirable de survivre dans des conditions qui paraîtraient insurmontables aux habitants des régions plus favorisées"(35). L’écriture le clézienne peint ainsi sous un jour nouveau une nouvelle image de l’Afrique longtemps représentée comme la terre de barbarie et de sauvagerie. Une telle remise en question n’aura été possible que grâce à sa migration en Afrique qui lui a permis de re-penser ce continent.

Ceci nous permet de remettre en question tous les discours tenus par les écrivains-voyageurs étrangers sur l’Afrique. Sans emboiter le pas à ces discours tronqués, l’auteur décide, par l’écriture, d’exposer le vrai visage de cette Afrique formatrice, cette Afrique vivante et libre dans laquelle il s’est épanoui. Et en choisissant de le faire par le biais de la mémoire littéraire, on se rend compte qu’un tel outil pourrait permettre à l’Afrique de retrouver toute son humanité perdue.

2. Quand la mémoire littéraire humanise l’Afrique :

De tout ce qui précède, il apparait finalement que la littérature peut servir aujourd’hui à humaniser cette Afrique meurtrie, cette Afrique au passé tumultueux qui a connu moult drames historiques : de la traite des esclaves jusqu’au néocolonialisme en passant par la colonisation. Il devient donc important, sinon urgent de sortir de ces schèmes et stéréotypes afin d’affronter cette marche du monde qui avance à la vitesse de la lumière au regard de l’évolution rapide des nouvelles technologies de l’information et de la communication. Face aux nombreux moyens d’expression du passé qui s’offrent à elle, la littérature se positionne comme un outil nécessaire.

Malgré ses origines, Le Clézio fait un clin d’œil complice aux écrivains africains afin que leur plume serve à mieux humaniser le vieux continent. Il s’agit de réécrire cette histoire tronquée de l’Afrique, cette histoire biaisée, véhiculée par les colons pour justifier leurs actes barbares sur le continent. En explorant ce passé, les écrivains vont de ce fait réhabiliter la vérité sur l’Afrique et donc modifier les perceptions des lecteurs tants africains, qu’étrangers.

Au soir de sa vie, Le Clézio se rend à l’évidence que les discours des écrivains-voyageurs étrangers en Afrique ne cadrent nullement avec la réalité. Ce n’est pas cette Afrique pleine de vie, cette terre formatrice qui est décrite dans leurs textes, mais un continent sauvage, divisé par de nombreuses guerres tribales. L’histoire, par le truchement de la mémoire devient une arme capitale pour remettre la vérité aux yeux du monde. Il s’agit de tourner ou mieux de corriger la perception de cette Afrique à la vie difficile, voire impossible. Pourtant l’auteur y a vécu les moments les plus mémorables de sa jeunesse, de sa vie. Des moments qui ont fortement contribué à la formation de son identité plurielle.

Bien plus, Le Clézio se rend compte que même son père a chéri le vieux continent. Comment en être autrement, puisque son père a vécu si longtemps dans ce continent au point de se considérer désormais comme une Africain comme l’évoque si bien le titre. En retraçant son histoire, le fils se retrouve lui aussi devenu un Africain, un homme qui a été fortement influencé et moulu dans la culture africaine. Malgré tous ses voyages l’âge adulte à travers le monde, l’évidence est là, implacable : une bonne part de l’Afrique coule en lui :

"C’est en l’écrivant que je le comprends, maintenant. Cette mémoire n’est pas seulement la mienne. Elle est aussi la mémoire du temps qui a précédé ma naissance, lorsque mon père et ma mère marchaient ensemble sur les routes du haut pays, dans les royaumes de l’ouest Cameroun. La mémoire des instants de Bonheur"(36).

Cela signifie en quelque sorte, pour notre analyse, qu’à la mémoire individuelle de l’auteur, vient se greffer la mémoire collective de toute l’Afrique. Ecrire n’est plus seulement pour lui un moyen de retracer son passé, mais aussi de se libérer. Parler de ces souvenirs revient à une exorcisation, à une délivrance pour se débarrasser de cette lourde charge, que peut être le passé, pour embrasser la nouvelle vie devant lui, celle du dialogue inévitable avec l’Autre et surtout lui-même. Et pour explorer ces souvenirs, quoi de mieux que la mémoire, véritable lien capable de tisser des ponts entre la présent et le passé, entre l’avenir et la passé.

C’est donc en revisitant son passage en Afrique que Le Clézio retrouve la paix intérieure et l’harmonie tant recherchées, surtout que le moment revisité par la mémoire est porteur de découvertes, de richesses et de trésors.

Conclusion :

Pour conclure, rappelons que les approches narratologique et imagologique de l’étude précédente viennent de nous montrer toute l’importance de la mémoire le clézienne dans l’humanisation de l’Afrique et surtout la construction de l’identité et l’image d’un peuple. Même si l’identité est une entité mouvante et plurielle, toujours en construction au gré des rencontres et des découvertes, il est tout de même important de rappeler qu’elle doit avoir un encrage certain, lequel ne peut être rien d’autre que la culture d’origine.

Dans ce monde de concurrence, l’Afrique coure à sa perte en laissant son histoire dans l’anonymat ou être contée par les autres. Il est donc urgent de mettre en place en plus de l’art, les lieux de mémoire comme les musées ou les sites touristiques pour réhabiliter ce passé en perte de vitesse dans les consciences collectives et surtout dans le grand concert de la mondialisation. Le Clézio ouvre ainsi une brèche dans laquelle pourrait s’engouffrer les écrivains et les artistes en attendant que les politiques publiques mettent en place ces lieux de mémoires.

Notes :
1 - Par exemple, André Gide : Voyage au Congo 1927, Le retour au Tchad 1928.
2 - Jean-Marie Gustave Le Clézio : L’Africain, Folio, Paris 2009.
3 - Pour Philippe Lejeune dans L’Autobiographie en France, 1971, c’est un "Récit rétrospectif en prose qu’une personne réelle fait de sa propre existence lorsqu’elle met l’accent sur sa vie individuelle", p. 16.
4 - Daniel-Henri Pageaux : La littérature générale et comparée, Armand Colin, Paris 1994, p. 30.
5 - Paul Zumthor : La mesure du monde, Représentation de l’espace au Moyen âge, Seuil, Paris 1993, p. 167.
6 - Raymond Mbassi Atéba : http://www.lehman.cuny.edu/ile.en.ile/paroles/ leclezio.html.
7 - Jean-Marie Gustave Le Clézio : op. cit., p. 45.
8 - Ibid., p. 11.
9 - Jean-Luc Moreau ou encore Nedjma Benachour ont énoncé quelques éléments formels de ce genre particulier : le but, la structure et l’ordre chronologique.
10 - Jean-Marie Gustave Le Clézio : op. cit., p. 79.
11 - Roland Barthes : Le dégré zéro de l’écriture, Seuil, Paris 1972, p. 54.
12 - Paul Ricoeur : La mémoire, l’histoire, l’oubli, Seuil, Paris 2000, p. 26.
13 - Jean-Marie Gustave Le Clézio : op. cit., p. 9.
14 - Ibid.
15 - Paul Ricœur : Temps et récit I, Seuil, Paris 1983, p. 27.
16 - Jean-Marie Gustave Le Clézio : op. cit., p. 9.
17 - Ibid., p. 122.
18 - Ibid., p. 13.
19 - Ibid., p. 27.
20 - David Le Breton : La Saveur du monde, une anthropologie des sens, Métailié, Paris 2006, p. 19.
21 - Jean-Marie Gustave Le Clézio : op. cit., p. 11.
22 - Ibid., p. 122.
23 - Mireille Djaider, Nadjet Khadda : Dans les jardins le l’Orient, rencontres symboliques, in Christiane Achour et Dalila Morsly, Voyager en langues et en littératures, OPU, Alger 1990, p. 62.
24 - Jean-Marie Gustave Le Clézio : op. cit., p. 122.
25 - A ce sujet, son roman Ourania en est une parfaite illustration.
26 - Consulter "Jean-Marie Gustave Le Clézio", dossier publié dans le site Paroles : http://www.lehman.cuny.edu/ile.en.ile/paroles/leclezio. html.
27 - Volterrani Egi : Amin Maalouf, Identité à deux voix, entretien avec Amin Maâlouf : http://www.aminmaalouf.org.
28 - Daniel Chartier : De l'écriture migrante à l'immigration littéraire : perspectives conceptuelles et historiques sur la littérature au Québec, in Danielle Dumont et Frank Zipfel, Ecriture migrante, Migrant Writing, Georg Olms Verlag AG, Hildesheim 2008, p. 83.
29 - Raymond Mbassi Atéba : Identité et fluidité dans l’œuvre de Jean-Marie Gustave Le Clézio : Une poétique de la mondialité, Harmattan, Paris 2008, p. 276.
30 - Régine Robin : Ecrire la différence, in Vice Versa, Vol. 2, N° 3, 1985, p. 19.
31 - Jean-Marie Gustave Le Clézio : op. cit., p. 22.
32 - Ibid., p. 68.
33 - Ibid., pp. 22-23.
34 - Ibid., p. 86.
35 - Ibid., p. 47.
36 - Ibid., p. 122.
Références :
1 - Atéba, Raymond Mbassi : Identité et fluidité dans l’œuvre de Jean-Marie Gustave Le Clézio, une poétique de la mondialité, Harmattan, Paris 2008.
2 - Barthes, Roland : Le dégré zéro de l’écriture, Seuil, Paris 1972.
3 - Chartier, Daniel : De l'écriture migrante à l'immigration littéraire, in Danielle Dumont et Frank Zipfel, Ecriture migrante, Migrant Writing, Georg Olms Verlag AG, Hildesheim 2008.
4 - Djaider, Mireille et Nadjet Khadda : Dans les jardins le l’Orient, rencontres symboliques, in Christiane Achour et Dalila Morsly, Voyager en langues et en littératures, O.P.U., Alger 1990.
5- Gide, André : Le retour au Tchad, 1928.
6- Gide, André : Voyage au Congo, 1927.
7 - Le Breton, David : La Saveur du monde, une anthropologie des sens, Métailié, Paris 2006.
8 - Le Clézio, Jean-Marie Gustave : L’Africain, Folio, Paris 2009.
9 - Pageaux, Daniel-Henri : La littérature générale et comparée, Armand Colin, Paris 1994.
10 - Philippe Lejeune : L’Autobiographie en France, 1971.
11 - Ricoeur, Paul : La mémoire, l’histoire, l’oubli, Seuil, Paris 2000.
12 - Ricœur, Paul : Temps et récit I, Seuil, Paris 1983.
13 - Robin, Régine : Ecrire la différence, in Vice Versa, Vol. 2, N° 3, 1985.
14 - Zumthor, Paul : La mesure du monde, Représentation de l’espace au Moyen âge, Seuil, Paris 1993.
Pour citer l'article :

* Dr Achille Carlos Zango : L’Afrique humanisée dans L’Africain de J.M.G Le Clézio, Revue Annales du patrimoine, Université de Mostaganem, N° 20, 2020. http://annales.univ-mosta.dz

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