Mouhamad Bamba Sall
un pionnier de l’enseignement arabo-islamique du Sénégal

Dr Babacar Niane
Université de Thiès, Sénégal

Résumé :

Un des pionniers de l’enseignement arabo-islamique, Mouhamad Bamba Sall a joué un rôle primordial dans la diffusion de l’Islam et de ses préceptes au XIXe siècle au Sénégal. Originaire du Fouta Toro (Nord du pays) où son arrière-grand-père avait quitté pour se diriger à l’intérieur du pays, Saloum fut leur domaine de prédilection. Alors, après un long périple à la recherche du savoir, il rentra au bercail avant de fonder son fameux foyer historique et religieux qu’est Bamba d’où son nom de Mouhamad Bamba Sall. Enseignant hors pair, il marqua son empreinte d’une manière indélébile grâce à l’action dynamique de son école arabo-islamique que le Saloum oriental n’ait jamais connue. Ce foyer religieux d’une grande envergure fut le point de convergence de beaucoup de talibés de cette contrée et des régions limitrophes. Même si l’enseignement coranique occupait le devant de la scène, il faut signaler que l’enseignement religieux et littéraire était non négligeable.

Mots-clés :

enseignement, Islam, Arabe, connaissances, Sénégal.

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Mouhamad Bamba Sall
A pioneer of Arab-Islamic education in Senegal

Dr Babacar Niane
University of Thiès, Senegal

Abstract:

Mouhamad Bamba Sall, who was one of the pioneers in the Arab-Islam teaching field in the 19th century, has played a paramount role in the spreading of Islam and its precepts in Senegal. His lineage is to be located in Futa Toro (North of Senegal), a place his fore grandfather left to migrate in the inner Senegal, especially in the area known as Saloum. After he journeyed for a long while in search of knowledge, he decided to go back to his native land and founded his renowned historic and religious teaching center called Bamba. The school name Bamba will stick to his very name and determine how he will be later known as Mouhamad Bamab Sall. He was an outstanding teacher as his contribution and dynamism to his teaching center made the school known throughout the entire Eastern Saloum at that time. That teaching center was a great religious meeting place for students who would come from far and wide. What needs to be stressed is that besides the Qur’an, which was the most important aspect of the teaching programme, religious and literary teachings were not at all overlooked.

Key words:

education, Islam, Arabic, knowledge, Senegal.

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Texte :

1 - Naissance et formation de Mouhamad Bamba Sall :

Issu d’une famille d’érudits musulmans qui seraient venus du Fouta Toro et plus précisément de Guédé, Mouhamad Bamba Sall fut le maître d’un grand foyer islamique qui a laissé son empreinte dans le domaine socioreligieux. Cette école coranique traditionnelle se trouvait dans l’ancien royaume du Sénégal qu’est le Saloum. Alors, devancé dans ce fief par son arrière-grand-père, Eli Bana(1) qui joua un rôle de premier plan dans l’enseignement arabo-islamique, il ne ménagea, à son tour, aucun effort pour la diffusion des préceptes de l’Islam grâce à sa vaste érudition et son comportement meilleur.

Après des études très poussées au Sénégal et en dehors du pays, Mouhamad Bamba Sall revint au bercail pour suivre les traces de son père ou de ses ancêtres. De son village natal, Balo (Gambie actuelle), il se déplaça d’un endroit à un autre afin de s’installer, enfin, à Bamba d’où son nom de Mouhamad Bamba. Il y fonda un foyer d’enseignement islamique qui fut le point de chute de beaucoup de talibés venus d’horizons divers du Sénégal et de la Gambie. Cette école était à la fois un centre d’enseignement où le Coran, les matières religieuses et littéraires étaient dispensés à tous les niveaux.

Cette école d’une grande envergure a été à peine ignorée par les chercheurs sénégalais et occidentaux. Dans l’état actuel des choses, représente-t-elle le plus ancien foyer arabo-islamique que le Saloum ait connu ? De toute évidence, la réponse est négative mais je voudrais m’attacher à découvrir tout au long de ce travail à découvrir qu’elle fut le premier foyer religieux à dispenser ses cours en langue nationale au Saloum oriental doublée d’une éducation qui participe à la socialisation de l'individu et dénuée d’indulgence.

Pour un travail de la sorte, la genèse de Mouhamad Bamba Sall a été abordée avant d’entreprendre sa naissance et sa formation. Enfin, nous avons traité la fondation de l’école de Bamba Modou d’où son nom de Mouhamad (Modou) Bamba.

Le manque de monographies relatives à l’histoire des grandes figures du Sénégal, constitue un obstacle majeur pour situer ou certifier, dans la plupart des cas, les dates de naissance ou de mort de certaines personnalités de l’Islam. Si tel est le cas, Mouhamad Bamba Sall ne fait pas exception à la règle. Mais, s’agissant des lieux où il a vu le jour ou bien il a rendu l’âme, les sources écrites et orales sont unanimes. Selon la tradition, il aurait vécu quatre-vingt-douze (92) ans, conformément aux chiffres numériques de Muhammad, sans pour autant donner ni la date de naissance, ni celle de décès. Thierno Ka faisant une classification par ordre d’ancienneté de certains marabouts-enseignants du Sénégal, situe la mort de Mouhamad Bamba Sall en 1839(2). Si l’on tient compte de cette date, il serait né en 1747.

Cependant, El Hadj Hady Wade, après avoir fourni des renseignements très détaillés sur Mouhamad Bamba Sall et sur l’école de Bamba Modou, essaie d’avancer des dates dans un article intitulé : Serigne Modou Bamba Sall Saloum ou la vie d’un soufi hors pair (1764-1856). Donc pour lui, il est né en 1764. Sa durée de vie correspond aux quatre-vingt-douze ans précédemment cités. Selon toujours ce même auteur "C’est à Balo en Gambie que naquit Serigne Bamba Sall vers 1764"(3). Dans le manuscrit d’El Hadj Ahmad Tambédou qui relate la biographie d’El Hadj Aliou Faty Cissé, on peut lire que Mouhamad Bamba Sall est décédé en 1260/H. Le terme utilisé pour cette date du calendrier musulman est "Šimtayrâ"(4). Cela veut dire que le shîm équivaut à 1000, le mîm à 40, le tâ à 9, le yâ à 10 et l’alif à 1. Alors, ce qui fait un total de 1260.

Par ailleurs, d’autres informateurs, à l’instar d’Amadou Cissé(5) de Diamal, utilisent les termes suivants : "Šatarnâ" ou "Našturu". Quel que soit le schème utilisé, les valeurs numériques sont presque identiques. Si les deux premiers termes correspondent à 1259, le dernier correspond à 1260. L’on conviendrait dans ce cas qu’il est décédé en (1259/1260H-1839/1840).

Lors de l’émission de la RTS (Radio-Télévision du Sénégal) de Kaolack appelée "veillée religieuse" animée par Abdoulaye Thiam de cette dite institution, en date du 23 Avril 2005, Ousmane Sall, petit-fils de Mouhamad Bamba Sall déclare que Modou Bamba Sall est né en 1741 et décédé en 1840. Toutefois, il serait difficile d’accepter les dates : 1839, 1840, pour essayer tout au moins de situer celle de sa naissance pour la raison que voici : "El Hadj Omar est venu à Bamba à deux reprises, à l’âge de vingt-cinq (25) ans et à l’âge de cinquante (50) ans"(6). Alors, on peut dire que son deuxième voyage à Bamba correspondrait à l’année 1848-1849, après son pèlerinage à la Mecque, période pendant laquelle Mouhamad Bamba Sall était encore vivant. Il est même rapporté que c’est lors de ce voyage qu’il a rencontré Maba à Kabakoto(7). Dans cette perspective, il serait mieux de dire que Mouhamad Bamba Sall est décédé dans la deuxième moitié du XIXe siècle, comme l’affirme d’ailleurs El Hadj Hady Wade, qui avance la date de 1856. Sa naissance serait située au XVIIIe siècle.

Par ailleurs, le nombre d’années vécues par ce marabout-enseignant reste encore une question nébuleuse. Selon Babou Satou Sall de Diamal, Mouhamad Bamba Sall qui est décédé en l’an Shartanun c'est-à-dire 1259/H, et a vécu soixante-dix-huit (78 ans) d’après son oncle Modou Bamba Sall (junior). Lors de l’émission de la RTS Kaolack, datée du 23/04/2005, il a été noté que le nombre d’années vécues ne fait pas unanimité : 92 ans, 93 ans et 99 ans d’après Ousmane Sall. Après avoir traité la naissance de cette personnalité religieuse, nous allons parler de sa formation intellectuelle.

2 - Formation intellectuelle :

1. Etudes coraniques :

Comme la plupart des enfants des familles religieuses de la Sénégambie, Mouhamad Bamba Sall a fait ses humanités coraniques dans le giron familial(8). A l’époque, pour que l’enfant soit initié aux rudiments de la lecture, il fallait qu’il ait six à sept ans ou qu’il puisse compter du bout des doigts. Ce dernier cas était pour les enfants de cinq à six ans. L’enseignement était régi par un système de stratification ou de hiérarchisation sociale conformément aux différentes couches sociales de la société sénégambienne.

Les fils des maîtres enseignants, des notables et des autorités locales avaient plus de privilège à l’éducation par rapport aux autres enfants des couches moyennes et inférieures. Ces dernières ainsi que leur progéniture étaient réduites dans la plupart des cas à leur propre travail ou à celui du marabout qui bénéficiait d’une grande prérogative à l’endroit des membres de sa société.

Contrairement à cette classe inférieure, les enfants des hommes libres étaient initiés à l’enseignement coranique depuis leur prime jeunesse soit par leur père ou un des membres de la famille maternelle ou paternelle. C’est ainsi que Mouhamad Sall, âgé de six ans, a commencé ses études coraniques auprès de son père Sette (Saîd) Marame Thioye.

Selon la tradition, cet enfant prodigieux à très tôt maîtrisé le Saint Coran, c'est-à-dire à bas âge. El Hadj Hady Wade écrit dans un article sur Modou Bamba : "Il commença ses études à six ans chez son père, il mémorisa le Coran à neuf ans. Il séjourna cinq ans auprès de son père pour d’autres études jusqu’à quatorze ans"(9).

Si tel est le cas, il faut dire que le jeune Mouhamad Sall avait une bonne intelligence lui permettant de mémoriser le Livre Sacré pour une durée de trois ans avec les différents obstacles liés au développement de l’enseignement coranique à l’époque. Une intelligence pareille est remarquée aussi chez certains marabouts du Sénégal, car en parlant d’El Hadj Omar Tall, Samba Dieng dit que l’intelligence supérieure du jeune talibé lui valut la mémorisation du Coran en un temps très court. Ces propos sont confirmés par Thierno Mountaga Tall dans son livre intitulé : Les Perles rares sur la vie d’El Hadj Omar lorsqu’il dit : "Agé de cinq ans, son père le confia au grand maître, l’érudit, le détenteur du livre, l’imam Hamad de Halwar. Il mémorisa le Coran à l’âge de huit ans"(10).

A en croire Ousmane Sall, maître d’arabe à Same Thiallène, Mouhamad Sall a mémorisé le coran à l’âge de sept ans. Il utilise le mot "kaan", attribut donné à celui qui a mémorisé le Coran. A ce propos, il écrit dans son poème de cent vers qui est chanté lors des manifestations religieuses(11):
"Baay am ju baax ja moom moo ko jaangal qur’ân ca Baalo mu ham wiqaaru.
Muy ndawlu farlu fî Sab'i sana muy kaan di qamle qur’ân buleer".
Cela veut dire :
"Son noble père lui a enseigné le Saint Coran à Balo,
Etant un jeune déterminé, il le mémorisa à l’âge de sept ans".

C’est dans cette perspective qu’un groupe d’intellectuels en langue arabe de la famille dirigé par Moukhtar Sall de Bamba Modou avance : "Muhammad Yacine né au village de Balo situé dans le Sabakh Sandial a appris le Saint Coran. Il le mémorisa parfaitement auprès de son père Saîd Marame Thioye à l’âge de sept ou huit ans pour d’autres. Il impressionnait son père par son intelligence supérieure, sa détermination sans faille et son comportement exemplaire en tant que jeune"(12).

Mouhamad Sall qui a passé une enfance très remarquée a, par la suite, abordé le programme des études religieuses et littéraires.

2. Etudes religieuses et littéraires :

C’est à Balo dans le Sandial en Gambie actuelle que Mouhamad Sall a été initié en premier lieu à la jurisprudence islamique par son père Séte Marame Thioye. A en croire Mouhamad Bamba Sall de Dakar, après qu’il ait mémorisé le Coran, son père se chargea encore de ses études religieuses (xam-xam) jusqu’à sa mort. Il lui avait enseigné la "Risâla"(13). Il faut noter qu’à l’époque la Risâla d’Ibn Abî Zayd al-Qayrawânî était considérée comme le plus important ouvrage jurisprudentiel enseigné dans la Sénégambie.

Animé par la volonté de mieux savoir dans la religion musulmane, Mouhamad Sall après avoir passé quelques années au Saloum, se rendit au Fouta pour développer davantage sa culture islamique.

A l’instar de beaucoup de fils d’érudits musulmans, Mouhamad Sall s’était séparé de sa famille pour aller ailleurs à la recherche du savoir. Le jeune talibé, dans le but de satisfaire sa curiosité intellectuelle et d’élargir le champ de ses connaissances, envisagea d’aller au Fouta Toro. Son école d’accueil ou ses écoles d’accueil nous sont encore inconnues, car les seules sources dont nous disposons sont erronées. Même lors de l’émission appelée "Veillée religieuse de Radio Kaolack", il fut rapporté que Mouhamad Sall s’était rendu au Fouta plus exactement au village de Thilla Garang chez le marabout Amadou Sylla. El Hadj Hady Wade avance quant à lui : "Il commence ses études à six ans chez son père, il mémorisa le Coran à neuf ans. Il séjourna cinq ans auprès de son père pour d’autres études jusqu’à quatorze ans. Il fit ce séjour de Thilla durant trois ans…"(14).

Ousmane Sall, arrière-petit-fils de Mouhamad Sall abonde dans le même sens en disant(15):
"Maam Moodu xayna di saaku xam-xam dem jaari fuuta hamfay nahaaru,
Fî saare cilla lajaar ca Fuuta kër sayyidi Ahmad hamfay suruur.
Boobe hatamya weesul fukk ak ñaar, lam def ca Fuuta sitay la woor".
Pour traduire en français, nous disons :
"Grand père Modou fut à la recherche du savoir. Il se rendit au Fouta où il séjourna pendant longtemps (passa des journées).
Au Fouta, il alla à Thilla (Garang) chez le marabout Ahmad (Sylla) auprès de qui il eut de la joie.
A cette époque, il n’eut pas plus de douze ans. Le nombre d’années passées au Fouta fut de six exactement".

Cependant, au Fouta Toro où nous avons effectué un voyage de recherches entre Dagana, Podor et Matam, nulle part, le village de Thilla Garang ne nous est signalé. Le seul village qui semble porter le nom de Thilla est Thillé Boubacar. En dehors de cette erreur, on remarque la non-conformité des dates données par chacun des deux auteurs (12 et 14 ans).

Par ailleurs, les causes de son voyage d’études au Fouta Toro pourraient être expliquées par des raisons que voici :
- le tajwîd n’avait pas encore marqué son empreinte dans l’enseignement coranique au Saloum ;
- le Fouta était le domaine de prédilection du tajwîd au Sénégal ;
- la vieille tradition des talibés de sortir de leur fief natal pour mieux se ressourcer en jurisprudence islamique, en grammaire arabe, en littérature ou autre ;
- le Fouta était un lieu de convergence de beaucoup de talibés de la sous-région(16). Il continue jusqu’à présent à garder ce prestige.

Alors, en tant que détenteur de cercles d’études (majâlis) dans différentes disciplines, rien n’exclut que Mouhamad Sall fût parti au Fouta pour perfectionner ses études coraniques mais également pour apprendre les livres jurisprudentiels. Toutefois, d’autres affirment qu’il avait appris la Risâla auprès de son père. Donc, si tel est le cas, il faut dire qu’il y serait pour parfaire son niveau d’étude en jurisprudence islamique et pour aborder d’autres disciplines. Pour des études plus poussées, certains talibés à l’instar de Mouhamad Bamba Sall quittèrent le pays afin de se rendre à l’étranger dans le but de découvrir de nouvelles connaissances. Animé toujours d’une curiosité intellectuelle et d’une détermination sans faille, le jeune Mouhamad quitta le Fouta pour se rendre au pays maure appelé autrefois Gannaar. Ce dernier était le lieu d’accueil de beaucoup de talibés d’horizons divers. Ainsi, peut-on lire : "Il est indubitable qu’il a appris auprès de son père le savoir religieux (xam-xam) à Balo avant de se rendre à Kaédi pour la poursuite de ses études chez le marabout El Hadj Mouhamad Kane où il passa une bonne durée…"(17). Cette idée est soutenue par Ousmane Sall lorsqu’il dit qu’il y séjourna(18) avant de continuer à Hawd où il passa sept ans chez Ahmed Ayoub ben Cheikh Seydi khaïry. C’est là qu’il prit le wird khadre(19). Ces mêmes auteurs affirment qu’il a fait le Maghreb ainsi que Imam Mouhamad Bamba Sall.

D’habitude, les talibés après avoir terminé leur cursus scolaire, rentraient au bercail ou à la maison maternelle chez les oncles. Mais, à cause des contraintes d’ordre religieux, social ou économique, ils quittèrent pour fonder leur propre village. C’est dans cette dynamique que Bamba Modou ainsi que son école furent créés.

3 - Fondation de l’école Bamba Modou :

1. Retour de Mouhamad Bamba Sall à Balo :

En Sénégambie, il est de l’habitude des talibés après avoir terminé leurs cursus scolaire, de revenir au bercail ou chez leur oncle maternel pour fonder un foyer d’enseignement. Le but était de promouvoir l’étude des sciences religieuses, littéraires ou coraniques. Comme tout autre, Mouhamad Sall en tant qu’élément de cet ensemble ne fait pas exception à la règle. Ainsi, aussitôt qu’il termina ses études, il revint à Balo. Son retour pourrait s’expliquer par deux raisons :
- continuation de l’œuvre de son père, Sette Maram Thioye ;
- mise sur pied d’une école pour la promotion de l’islam.

Quoiqu’il en soit, son école regroupait un nombre important de talibés composés de deux groupes :
- le premier regroupant les apprenants du Saint Coran ;
- le second regroupant les apprenants des sciences religieuses et littéraires.

Géographiquement, Balo se trouve dans le Sandial en Gambie actuelle à une dizaine de kilomètres de Farafégné. C’est l’entrée de Gambie. Le village est composé aujourd’hui de deux quartiers : Balo Tëgg (Balo habité par des forgerons) et Balo Thiallène (Balo habité par la famille Sall de Mouhamad Bamba Sall). C’est dans ce village que repose Sette Marame, père de Mouhamad Bamba Sall(20).

Pour parler des circonstances liées à son retour à Balo, Ousmane Sall affirme(21):
"Gudik Dimaas maam Moodu jok na diñibsi Baalo sikarsa jooru
Mu yeksi Baalo handak kurel ba. Baalo ga xatna ca booba diir
Mu hamfa ab diir ndoongoom ya wërko muxëy di wër fum laqqu ba haaru".
Cela veut dire :
"Son retour à Balo s’est effectué un jour de dimanche accompagné de chants religieux.
Il arriva avec un grand nombre de disciples. Mais, il a été contraint.
Il y passa une bonne durée tout en cherchant un autre lieu pour assurer l’éducation de ses talibés".

Toujours, à propos de son retour à Balo, on peut lire : "Après ses études, il revint à Balo, son village natal. Il était de toute façon un grand savant, un gnostique avéré, un saint et détenait par devers lui les sciences de la charia et de la haqîqa (ésotérisme). Voilà ce qui faisait sa particularité dans l’enseignement et dans l’éducation mystique"(22).

Les vagues de talibés en direction de Balo s’expliquaient par la mesure de la vaste culture qui animait le maître. A l’image des premiers lettrés musulmans enseignés par le Prophète (PSL), les étudiants s’asseyaient à même le sol en cercle autour de Mouhamad Bamba Sall qui assurait à la fois l’enseignement coranique, religieux et littéraire.

A Balo, il s’installa pour dispenser son enseignement. Le nombre d’années passées dans ce village reste une question controversée, car on note dans le manuscrit intitulé Vie et œuvre de Mouhamad Bamba Sall : "Après son retour à Balo, il y séjourna un temps déterminé"(23). Dans le poème de Ousmane Sall, on peut lire : "Mu ham fa ab diir"(24), (il y passa une bonne durée). Mais, selon toujours cet auteur, le nombre d’années vécues à Balo est de six (de 1783 à 1789). Compte tenu de certaines contraintes d’ordre religieux, social ou familial, Mouhamad Sall à l’instar de beaucoup de grands maîtres, quitta son village natal pour aller ailleurs.

Il fonda successivement Balo et Satala (Madîna) pour des raisons d’ordre personnel, social, religieux et culturel. A propos de son déplacement au village nommé al-Madîna al-Munawwara ou Satala (bouilloire), on peut lire : "De Balo, il (Mouhamad Sall) chercha un endroit approprié au culte, au travail, à l’éducation et à l’enseignement. Le nombre de ses talibés parmi lesquels on pouvait compter Abdou Yacine et Aly Yacine, était très important. Ils marchèrent jusqu’à ce qu’ils arrivèrent à Satala"(25).

C’est dans ce sillage que Ousmane Sall abonde en disant : "Mu ñëw ci rewmi sañc fa Satala trois ci ay hat gisfa yu leer"(26). Autrement dit, il vint dans la région et fonda le village de Satala. Il y passa trois ans en voyant des signes palpables pour un autre déplacement. L’auteur emploie tout au long de son poème des termes wolof, arabe et français (trois, sept, Dimaas, qui veut dire Dimanche…)(27).

2. La fondation de Bamba Modou et de son école :

Comme lieu idéal, Mouhamad Sall fonda ensuite Bamba situé dans le Bambouk au Saloum oriental, dans le but de mieux vulgariser l’enseignement arabo-musulman et l’éducation spirituelle qui ont été tant convoités par les talibés d’alors. Pour la plupart des personnes interrogées sur l’étymologie du mot Bamba, la réponse est "wen gi" en wolof et bamba en langue jinn. Il se trouve dans l’actuelle région de Kaffrine, commune de Madina Salam.

Selon Mor Sall, Mouhamad Sall était à la recherche d’un autre penc (local) après avoir passé des années à Hawd. Son disciple jinn l’informa que l’endroit cherché aura pour "penc" (arbre à palabres), l’arbre qui porte le nom de wen en wolof et bamba en langue jinn. Il se mit à la recherche du local jusqu’à ce qu’il vit l’arbre. Il l’entoura d’un morceau et alla appeler ses disciples pour fonder le village qui porta le nom de Bamba. C’est dans cet ordre d’idées qu’on peut lire : "Il fut informé par son grand disciple jinn que le village cherché est celui qui aura un arbre (à palabres) qui s’appelle en wolof "wen". Il fit la recherche autour de Gent bapp jusqu’à ce qu’il vit des signes lui montrant que c’est l’arbre cible. Il fonda Bamba. On attribue depuis lors à Mouhamad Yacine le nom de son village d’où le nom de Mouhamad Bamba qui veut dire le fondateur de Bamba"(28).

Toutefois, Adriana Piga donne une autre appellation au vocable en disant que Bamba est un terme malinké et signifie chef, maître et désigne souvent précisément le pédagogue lettré(29). En fouillant les documents historiques, nous constatons que Charles Monteil avait donné la même définition du terme Bamba(30). S’agissant de la fondation de Bamba Modou, Ousmane Sall déclare :

Le village fut visité par grand père Modou Bamba et son disciple jinn. L’ombre du Prophète (PSL) avait plané.

Ils fondèrent l’endroit où il y a le "wen" qui devint Bamba Modou. Ils demandèrent qu’Allah y répande le savoir.

Il avait construit la mosquée à côté du "wen" qui était l’arbre à palabres de Bamba. Sa bénédiction y était répandue.

Grâce aux prières du grand-père Modou sous le "wen", les habitants de Bamba seront à vie sous la protection divine.

Il y passa quarante-quatre ans d’après des informations sûres.

Par ailleurs, pour la fondation de Bamba Modou, son maître fit un bref passage, après son retour du voyage d’études, à son village natal avant de se diriger vers le Saloum oriental. Il y fonda quelques villages avant de créer enfin son fameux village Bamba où affluèrent beaucoup de talibés. Ce site fut un lieu sacré et très célèbre au niveau des autorités locales et des hommes de sciences au Sénégal comme en Gambie. Il était un lieu de retraite spirituelle et de recueillement(31).

Vu l’importance spirituelle de Bamba Modou, Cheikh Omar Fouti Tall l’a très tôt visité pour régler un besoin ésotérique. C’est dans cette perspective qu’on peut noter : "S’agissant des relations intimes entre Cheikh Omar Tall et Cheikh Mouhamad Bamba Sall, il est rapporté que Cheikh Omar Fouti était à la recherche d’une haqîqa (question ésotérique). Il lui recommanda de faire une retraite spirituelle (khalwa) de quarante et un jours dans la mosquée du village. Il y passa lors de ce voyage deux mois complets"(32).

En effet, l’enseignement arabo-islamique occupait une place non négligeable à l’école de Bamba Modou. Pour son apprentissage, différentes étapes ont été adoptées avec une méthodologie doublée d’une pédagogie exemplaire. Grâce à son éloquence et son érudition multidimensionnelle, son école était fréquentée par des apprenants qui venaient d’horizons divers du pays et de la Sénégambie. Voilà ce qui justifiait le nombre incalculable de ses talibés aux tranches d’âge différent.

Au bout de notre analyse, nous avons étudié l’historique de Mouhamad Bamba Sall en retraçant les différentes péripéties relatives au périple de son ancêtre, Eli Bana. Ce dernier avait quitté son Fouta natal à la recherche d’un milieu plus propice avant d’atterrir au Saloum où il décéda à cause des intrigues de Mbégane Ndour. Nous avons, ensuite, abordé son hagiographie en traitant sa naissance, ses études coraniques et religieuses, son itinéraire avant son installation définitive à Bamba dont la date exacte n’est pas encore précise. Toutefois, la toponymie de ce village semblerait légendaire.

Comme à l’accoutumée, après des études arabo-islamiques très poussées au Sénégal et en dehors du pays pour satisfaire sa curiosité intellectuelle, Mouhamad Sall revint au bercail pour se lancer au métier d’enseignant. De son village natal, Balo (Gambie actuelle), il se déplaça d’un endroit à un autre avant de s’installer définitivement à Bamba qu’il fonda pour des raisons variées. Voilà ce qui explique son nom de Mouhamad Bamba. Ainsi, il y érigea un foyer d’enseignement islamique qui fut le point de convergence de beaucoup de talibés venus d’horizons divers du Sénégal, de la Gambie ou d’ailleurs. Son impact considérable fut ressenti sur plusieurs foyers religieux du pays. Cette école était à la fois un centre d’enseignement où le Coran, les matières religieuses et littéraires étaient dispensés à tous les niveaux.

Une telle étude nous a permis de démontrer que l’école de Bamba Modou fut le premier centre de formation intellectuelle utilisant comme médium d’enseignement le wolof. Cela veut dire qu’il fut le premier majlis (centre islamique) de cet ordre connu dans l’histoire religieuse du Saloum oriental. Cette école d’une grande envergure et qui fut, à peine, ignorée par les chercheurs peut être classée comme étant le premier foyer religieux à dispenser ses cours en langue nationale dans cette contrée. Sa formation à la socialisation de l'individu fait du talibé, plus tard, un bon citoyen.

Notes :
1 - Abbas Soh Siré : Chroniques du Fouta Sénégalais, traduction M. Delafosse et E. Gaden, Editions Ernest Leroux, Paris 1913, pp. 136-137.
2 - Ka Thierno : Ecole de Pir Saniokhor, Histoire, Enseignement et Culture arabo-islamique au Sénégal du XVIIe au XXe siècle, Dakar 2002. p. 320.
3 - El Hadj Hady Wade : Serigne Modou Bamba Sall Saloum ou la vie d’un soufi hors pair (1764-1856), journal Bamba, septembre 2003, N° 7, p. 10.
4 - Ahmad Tambédou : Manuscrit en arabe sur la vie et l’œuvre d’El Hadj Faty Cissé de Diamal, (s.d.), p. 12.
5 - C’est un maître en langue arabe et une personnalité religieuse au Saloum (Sénégal).
6 - Entretien avec El Hadj Hawa (Hajji) Sall à Bamba Modou ce 16/02/2020, Il est l’actuel chef de village.
7 - Ibid.
8 - Babacar Niane : L’école de Bamba Modou et son influence sur l’enseignement arabo-islamique au Sénégal et en Gambie du XIXe au XXe siècle, Thèse de Doctorat unique, Université Gaston Berger de Saint-Louis, 2009.
9 - El Hadj Hady Wade : op. cit., p. 10.
10 - Cheikh Muhammad Mountaga Tall : Les Perles rares sur la vie d’El Hadj Omar, Editions Dâr al-Burâq, Bayrouth 2005, p. 37.
11 - Ousmane Sall : Poème wolof, (s.d.), p .5.
12 - Vie et œuvre de Mouhamad Bamba Sall, p. 3
13 - Entretien avec Imam Mouhamadou Bamba Sall à Dakar, le 25/02/2020.
14 - El Hadj Hady Wade : op. cit., p. 10.
15 - Ousmane Sall : op. cit., p. 1.
16 - Mamadou Youry Sall : Mesure de l’arabophonie du Sénégal, Presse universitaire de Dakar et Baajoordo Centre de Recherche, Dakar 2017, p. 43.
17 - Vie et œuvre de Mouhamad Bamba Sall, p. 2.
18 - Ousmane Sall : op. cit., p. 2.
19 - El Hadj Hady Wade : op. cit.. p. 10.
20 - Entretien avec Mor Sall à Bamba Modou, le 16/02/2020.
21 - Ousmane Sall : op. cit.
22 - Vie et œuvre de Mouhamad Bamba Sall, p. 2.
23 - Ibid.
24 - Ousmane Sall : op. cit.
25 - Vie et œuvre de Mouhamad Bamba Sall, p. 2.
26 - Ousmane Sall : op. cit., p. 3.
27 - C’est une altération wolof du mot français Dimanche.
28 - Vie et œuvre de Mouhamad Bamba Sall, p. 3.
29 - Adriana Piga : Dakar et les Ordres soufis, Ed. L'Harmattan, Paris 2002, pp. 74-75.
30 - Charles Monteil : Notes sur le Tarikh es-Soudan, Bulletin IFAN, N° 3-4, Série B, 1965, p. 486.
31 - Entretien à Bamba Modou avec Hadj Sall.
32 - Vie et œuvre de Mouhamad Bamba Sall, pp. 4-5.
Références :
1 - Monteil, Charles : Notes sur le Tarikh es-Soudan, Bulletin IFAN, N° 3-4, Série B, 1965.
2 - Niane, Babacar : L’école de Bamba Modou et son influence sur l’enseignement arabo-islamique au Sénégal et en Gambie du XIXe au XXe siècle, Thèse de Doctorat unique, Université Gaston Berger de Saint-Louis, 2009.
3 - Piga, Adriana : Dakar et les Ordres soufis, Ed. L'Harmattan, Paris 2002.
4 - Sall, Mamadou Youry : Mesure de l’arabophonie du Sénégal, Presse universitaire de Dakar et Baajoordo Centre de Recherche, Dakar 2017.
5 - Sall, Ousmane : Poème wolof, (s.d.).
6 - Siré, Abbas Soh : Chroniques du Fouta Sénégalais, traduction M. Delafosse et E. Gaden, Editions Ernest Leroux, Paris 1913.
7 - Tall, Cheikh Muhammad Mountaga : Les Perles rares sur la vie d’El Hadj Omar, Editions Dâr al-Burâq, Bayrouth 2005.
8 - Tambédou, Ahmad : Manuscrit en arabe sur la vie et l’œuvre d’El Hadj Faty Cissé de Diamal, (s.d.).
9 - Thierno, Ka : Ecole de Pir Saniokhor, Histoire, Enseignement et Culture arabo-islamique au Sénégal du XVIIe au XXe siècle, Dakar 2002.
10 - Wade, el Hadj Hady : Serigne Modou Bamba Sall Saloum ou la vie d’un soufi hors pair (1764-1856), journal Bamba, septembre 2003.
Pour citer l'article :

* Dr Babacar Niane : Mouhamad Bamba Sall, un pionnier de l’enseignement arabo-islamique du Sénégal, Revue Annales du patrimoine, Université de Mostaganem, N° 20, 2020. http://annales.univ-mosta.dz

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