La femme tunisienne dans le roman de Charles Géniaux

Dr Hanen Zaouali
Université de Sousse, Tunisie

Résumé :

Les "Musulmanes", de Charles Géniaux est considéré comme l’un des romans représentatifs de la femme du Maghreb colonial. La femme musulmane représente toujours un mystère qui intrigue tous les européens venus en orient ; les européens ne pouvant pas accéder au monde féminin, ils donnent libre cours à leur imagination et à tous les fantasmes qui en découlent. A travers ce roman, Charles Géniaux a voulu faire une esquisse de la famille et de la femme tunisienne et a eu butté à toutes les influences par la modernité conquérante. On essaiera à travers l’exemple de "Nedjma" de tracer un portrait de la femme tunisienne vue par un homme de lettres français selon sa perception coloniale fictive tout en donnant à son discours ses dimensions historiques, culturelles et politiques, tant qu’il renforce le processus colonial et développe ses procédés de supériorité, dans une perspective de construction de l’ailleurs et de l’autre oriental.

Mots-clés :

femme, Tunisie, littérature coloniale, orientalisme, altérité.

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The Tunisian woman in Charles Géniaux’s novel

Abstract:

The novel "Muslim women" is considered as one of the representative novels of the woman of the colonial Maghreb. The "Muslim woman" is always a mystery that intrigues all Europeans who come to the East; As Europeans cannot access the female world, they give free rein to their imagination and all the fantasies that flow from it. Through this novel, Charles Géniaux wanted to make a glimpse of the Tunisian family and the Tunisian woman and he got rid of all the influences by the conquering modernity. Through the example of "Nedjma", we will try to draw a portrait of Tunisian women as seen by a French man of letters according to his fictitious colonial perception, while giving his discourse its historical, cultural and political dimensions. He tries to strengthen the colonial process, and develops its methods of superiority, from a perspective of construction of the elsewhere and the other oriental.

Key words:

woman, Tunisia, colonial literature, orientalism, otherness.

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Texte :

Introduction :

Pendant la période coloniale, le monde tunisien représente pour les français un espace choisi pour conquérir mais de même un espace conçu puis vécu. Plusieurs modes de conception de cet espace furent redressés par des voyageurs et des hommes de lettres. Ces derniers avaient des multiples observations de l’espace tunisien qui leur parait mystérieux avec ses contradictions avec l’esprit européen. Ici, la vie mystérieuse de femme fut interrogée et elle suscite la curiosité européenne pour découvrir son monde, ses mœurs et sa personnalité enfermée. Le type romanesque comme un courant littéraire peut être une bonne référence pour découvrir l’altérité aux regards des voyageurs français ce qui permettrait d’un croisement de l’esprit occidental avec l’identité orientale. En fait, le voyageur écrit avec beaucoup d’imagination et de fantasme pour lui-même et pour un public français assoiffé de découvrir un monde totalement différent ayant un désir de comprendre la société maghrébine orientale et ses opinions.

A partir de cette constatation, j’ai bien voulu connaitre une expérience de projeter l’orient à partir de l’œuvre et la pensée coloniale de la femme tunisienne que propose Charles Géniaux autour de ce croisement entre l’histoire et la littérature.

C’est au cours de la lecture du roman "Les Musulmanes"(1) que je me trouve attachée à ses personnages en tant que femme et à la jeune femme qu’a créé l’auteur. Le roman attire l’attention par son titre que je trouve très significatif sur plusieurs plans : D’une part, il évoque la religion musulmane qui permet de situer le contexte culturel du roman. Il identifie les personnages par rapport à leur religion et à leur foi. D’autre part, le pluriel employé dans le titre "Les Musulmanes" avec un vocabulaire de masse révèle un autre aspect de la culture occidentale quand elle évoque le monde oriental.

1 - Charles Géniaux l’homme et la mouvance intellectuelle :

a. Un Percepteur multi dimensionnel de l’orient maghrébin :

Natif de Rennes le 12 novembre 1870, fils de médecin major de 1ere classe, Charles Marie Géniaux et d’Emma Marie Jenny Emilie Bourdonnery(2), Charles Hippolyte Géniaux a choisi de vivre avec sa femme Claire Marie Géniaux une vie créative à facettes multiples. Charles Géniaux, peintre, photographe et écrivain voyageur a consacré une partie de ses œuvres à l’histoire des villes par lesquelles il a passé pendant sa vie de voyage. Les modes d’action se multiplient dans ses perceptions au monde de sorte qu’il a varié les sujets de ses œuvres.

Ses travaux artistiques et littéraires convoités par un public sensible à sa finesse artistique ont été appréciés par le monde intellectuel français, ce qui lui a permis d’avoir des différents prix littéraires. C’est en 1917 que Charles Géniaux a obtenu le grand prix du roman de l’académie française sur l’ensemble de ses œuvres(3). A partir de 1920, une campagne en vue de lui accorder la légion d’honneur(4) fut menée par certaines personnalités du monde littéraire. On lit, en effet, dans un ouvrage consacré à son œuvre : "il était scandaleux qu’un romancier de la valeur de Ch. Géniaux ne fut pas encore décoré tant que la légion d’honneur est distribuée avec tant de prodigalité aux auteurs médiocres mais habiles à harceler les ministres"(5). Cette campagne ne parviendra à ses fins qu’en 1927, date à laquelle Ch. Géniaux fut décoré chevalier de la légion d’honneur(6), quatre ans avant sa mort en 1931.

Cet homme de Lettres a dépensé sa vie dans la création d’une vie qui répond à ses désirs de recherche de la diversité humaine et la représenter selon des modes d’expression multiples.

Le Maghreb fut parmi les inspirations artistiques de Charles Géniaux et il a suscité son intuition à tout ce qui est étrange et mystérieux du monde oriental.

D’ailleurs, son passage par les trois pays maghrébins s’inscrit dans une escale dont il a profité lors des cinq missions accordées par le ministère des affaires étrangères à la veille et pendant la première guerre mondiale(7). Ce voyage lui a offert la chance de pénétrer au cœur de l’orient et découvrir son caractère "fanatique". Pour le romancier, ce voyage est une quête et une conquête(8). L’objet de la quête c’est la rencontre de l’autre dans sa différence absolue. Quant à la conquête, elle concerne le "soi" profond dans un monde qui lui est différent. Il s’agit pour lui d’acquérir un moyen de perception de l’autre mais qui répond en même temps à ses propres intentions.

Après son séjour au Maghreb, Charles Géniaux a choisi de séjourner à Milhars de 1920 jusqu’à 1930. Il a continué à écrire des romans et à proposer à son public de lecteurs les personnages de ses romans. Il avait 18 romans et essais(9).

La perception du Maghreb vécu, a permis à Charles Géniaux d’observer les coutumes et les mentalités des sociétés parues archaïques d’une manière fantaisiste. Il s’intéresse aux petits détails du quotidien et fait recours à l’imaginaire littéraire pour concrétiser ses perceptions. La littérature et le style romancier fictif était un outil de création et de fascination par lequel il a approché les mystères du passé maghrébin et a éclairé le présent.

La figure féminine orientale est évoquée dans la littérature coloniale d’une manière qui met en question toute sa coulisse. La femme orientale attire les orientalistes par sa position sociale puis par la représentation du rapport que cette femme entretient avec soi et avec l’autre.

Autour de cette notion d’altérité, l’image de la femme tunisienne appelle chez l’esprit de Charles Géniaux à la recherche d’une autre femme qui répond à son enthousiasme d’orientaliste, de modeler l’orient selon les notions d’esprit occidental par l’effet de la colonisation. Cette démarche permettait de dissiper une approche psychosociale de la femme tunisienne de début du 20eme siècle dans une perspective coloniale.
b. Une perception de l’oriental au service de la colonisation :

Le roman "Les Musulmanes" tire sa véritable originalité de l’escale de voyage qu’a effectué Charles Géniaux en Tunisie en 1906.

Lors de sa mission en Tunisie en 1906 ordonnée par le ministère des affaires étrangères(10), Charles Géniaux a pu fréquenter les Tunisiens. Ceci lui a permis de réfléchir sur leur statut dans un cadre colonial. Il a ainsi consacré pour la Tunisie trois ouvrages publiés tous entre 1906 et 1909. Ainsi, "Comment on devient colon", sorte de guide à la colonisation paru en 1906, suivi en 1907 par un roman d’un titre interpellant "Le choc des races", dans lequel il décrit les rapports conflictuels sous le protectorat au moment où "les conflits sociaux entre les divers peuples en contact sont étudiés avec générosité et impartialité"(11).

Il convient au préalable de préciser que Charles Géniaux fut l’un des écrivains voyageurs qui ont admiré l’orient et ont fait de la littérature un mode d’accès à la découverte de l’esprit oriental musulman. Par le biais de la fiction romanesque comme outil de perception, Charles Géniaux a fait accès aux dimensions littéraires pour l’approche du monde féminin de la Tunisie à sa manière.

"Les Musulmanes", roman paru en 1909, dans lequel son auteur décrit le monde féminin tunisien et nous propose une vue de l’intérieur et un aperçu du monde oriental, monde à la fois merveilleux et étrange "après trois années d’intimité avec la douce population tunisienne"(12).

Cette dynamique romanesque se situe dans un contexte historique caractérisé par les appels à la réforme lancés par les réformistes tunisiens. En effet, l’époque ou parut le roman fut caractérisée par l’activité des jeunes tunisiens, groupe réformiste qui, en plus de ses luttes pour une participation des Tunisiens aux affaires publiques, appelait à une amélioration de la condition féminine. D’ailleurs, lors de la période de sa résidence en Tunisie, Charles Géniaux sympathisa d’emblée avec les Tunisiens et se lia d’amitié avec des nationalistes tels que Ali Bach Hamba, Hassen Guellaty et Béchir Sfar(13). On pourrait alors dans ce contexte comprendre l’intérêt de CH. Géniaux par le monde des femmes. Ainsi, ses critiques du statut de la femme musulmane répondraient à une effervescence qui secouait le monde tunisien en ce début du 20eme siècle.

Cet attrait pour la question de la femme était alimenté par le mystère d’altérité qu’impose sur l’écrivain colonial étranger. Tout se passe donc par la fiction puisque le romancier n’a pas pu avoir l’accès direct au monde féminin tunisien et qu’il s’est basé sur les témoignages de sa femme Claire Géniaux qui l’a aidé en le documentant sur tout ce qu’il n’arrivait pas à voir. Cette dernière a expliqué le 26 Mars 1945 dans une conférence à l’Hôtel Reynes comment naissent les romans de son mari "L’histoire contée par un voisin, d’un mausolée défendu par les ronces, d’un chapeau ayant appartenu à une jeune morte, frappent l’imagination du romancier. Ce sont des matériaux qui, semble-t-il, dorment un temps inutilisés"(14). Cet état lui a mené à frapper la claustration de la femme tunisienne selon son imagination tout en se reposant sur la réalité. Il a créé des personnalités fictives mais enracinées dans l’espace tunisien tout en étant fidèle à ses idées non conformistes. "Souvent fort éloigné de la source ; transposée, idéalisée, inquiète : on sent que le romancier s’acharne à résoudre des problèmes qu’il porte en lui et qui l’obsèdent"(15).

Pour les besoins de son roman, l’auteur a créé son texte par la fiction tout en s’appuyant sur des notes nombreuses et des scènes observées par sa femme et sa collaboratrice(16) concernant les familles tunisiennes et leur mode de vie. L’intrigue prend place au sein d’une famille de la bourgeoisie tunisienne. Un riche foyer de citadins ou vivait un "grand propriétaire musulman qui avait accueilli l’arrivée des français en Tunisie avec satisfaction"(17), Mr Bouakkaz avec cinq femmes : deux épouses, deux filles et une servante. La première épouse "Lella Zakia" était une vieille femme, c’est la mère de ses deux filles et garçon. Elle jouit d’un pouvoir qui fait d’elle la responsable de la maison bien qu’elle ait perdu son terrain au profit de la deuxième épouse. Très jeune femme qui avait une grande influence sur son mari et sur ses décisions, "Lella Hanifa" présente ainsi le modèle d’une femme satisfaite qui obéit à tous les désirs de son mari avec une soumission totale et elle n’a aucune occupation que "se faire belle aux yeux de son mari"(18).

Ces deux figures de femmes soumises malgré la différence d’âge mettent en relief une femme aliénée qui, par une illumination psychologique accepte les normes d’une société masculine et sa tendance polygamique(19).

En effet, la femme musulmane présentait une certaine ambigüité pour cet écrivain français à cause de son statut, mais également en raison de l’aspect discret de la présence du français comme étranger dans la société musulmane. Par conséquent, la question de la femme suscite la curiosité de l’orientaliste français et lui présente un défi pour la représentation de l’autre qui le fascine et l’obsède. Le narrateur ne manque pas l’occasion de faire allusion à la sensualité des femmes autour du "Sidi Omnipotent". Il décrit la capacité de la deuxième épouse de se faire belle et illustre les techniques de soins de beauté à l’orientale. Il donne libre cours à son imagination tout en profitant de l’élément mythique propre à la fiction orientale.

Cette figuration pittoresque de l’orientale attache l’auteur et lui offert les motifs d’inciter la curiosité des orientalistes pour la découverte de la beauté saisissante de la femme tunisienne. De même, ce regard fictif sert à combler les labyrinthes qu’il n’a pas pu tout seul lever autour de l’exploration du monde féminin. En outre, cette vue surgit en lui l’esprit du conquérant et les motifs de la légitimation de l’intervention coloniale par une fusion entre les deux civilisations en s’interrogeant : "Combien une fusion de nos deux civilisations serait désirable ! Nous vous enseignerions l’effort et vous nous apprendriez la sagesse"(20). Cette position s’inscrit à l’évidence dans une situation privilégiant la France comme point focal du pouvoir, par rapport au pays colonisé tout en mettant en exergue la notion de mission civilisatrice tant répandue à l’époque.

Cette création romancière de dialogisme permanent entre cultures a présenté des différents profils des femmes tunisiennes dans le harem de Bouakkaz d’une manière fascinante. Elle incarne une femme différente née dans cet environnement mais qui a marqué l’esprit de Charles Géniaux et fait appel chez lui à une troisième femme, c’est bien la petite fille de Si Bouakkaz "Nijma" qui a eu droit à une certaine renommée. C’est le profil de la jeune femme qui cherche son autonomie, son identité et le refus des valeurs patriarcales et du modèle de la femme écrasée par l’ordre social(21).

2 - La jeune femme tunisienne vue par Charles Géniaux :

a. Nijma à la recherche de son identité :

Il est important de signaler que la question de la jeune femme en Tunisie pendant la période coloniale n’a pas été posée puisqu’il n’existe pas en Tunisie en cette période un état intermédiaire entre l’enfance et l’âge du mariage auquel étaient toujours destinées toutes les filles(22). Alors c’est à travers Nijma, que Charles Géniaux a créé un portrait de la jeune fille tunisienne, il lui avait donné l’âge de dix-sept ans. L’image de cette jeune fille porte sur son physique distingué. Elle semble dotée des atouts physiques exceptionnels comme étant "d’une minceur souple, au teint ambré et aux yeux d’un noir luisant, s’avançait dans son large pantalon à l’orientale"(23).

Dans son roman, Charles Géniaux a voulu présenter le modèle de la femme libérée, cherchant à prouver son émancipation dans un contexte traditionnel par rapport aux autres femmes dociles et satisfaites de leur situation au foyer. Il précise dans sa description de Nijma que cette dernière doit être comme "les pigeons qui s’élevaient et fuyaient vers Carthage et la mer au lieu d’être enfermée toujours... toujours"(24).

Ce modèle est bien présenté par le personnage de la petite Nijma qui "voudrait avoir les ailes des pigeons pour sortir du harem et s’envoler avec eux au-dessus de Tunis"(25).

Le choix du prénom qu’a donné Ch. Géniaux au personnage de cette fille signifiant littéralement "Etoile" - comme l’appelle parfois dans son roman - a un caractère particulier. Il se comprend dans ce même désir de faire d’elle une étoile ou une petite lumière qui éclairerait le chemin des femmes tunisiennes. Cet appel à l’indépendance qu’a exprimé Nijma avait ses racines dans un état de claustration auquel était soumise.

Ch. Géniaux a en effet voulu faire de cette fille de dix-sept ans la voix de l’émancipation féminine qui cherche à défier les conditions de vie imposées par l’hégémonie des traditions héritées dans une société archaïque. Ces traditions basées sur la supériorité de l’homme tout en faisant de lui un être "magnifique comme un lion"(26), étaient répandues sans être remises en question. Cet esprit, selon l’auteur, confirme l’infériorité de la femme sur tous les plans et légitime selon lui la polygamie et ses causes. Ici, l’orientaliste est en train de reconstituer l’univers oriental que présente le harem tunisien selon ses visions et ses désirs de l’approcher. L’image peinte de ce monde parait mystérieuse et exotique avec une touche pittoresque qui délimite le réel. L’intention de l’auteur serait de présenter à son lectorat occidental une image d’une société différente sur tous les plans de celle à laquelle il appartient, notamment en ce qui se rapporte à la condition inférieure de la femme et au mode de vie étranger.

En fait, en traçant le comportement de Nijma, Ch. Géniaux présente le profil d’une femme prise par les nouvelles influences occidentales. Cette jeune fille qui réclame la liberté de son esprit, de son corps et s’étonne des femmes fières de leur voile et de leur cloisonnement, souhaite se déplacer dévoilée, "elle s’interroge tristement : la pauvre est encore fière à l’idée de cacher ses traits aux hommes. Quand donc pourrais-je me montrer dévoilée dans la rue(27)? D’ailleurs, cette transformation profonde qu’a créé l’auteur pour son héroïne l’a subit la femme tunisienne qui a connu cette transformation par toutes les influences intellectuelles dues au développement de l’instruction et à la fréquentation des européennes et à la concurrence d’un occident dynamique sur tous les plans(28).

Dans ce contexte, la question du voile parait pertinente pour Nijma et elle a fait d’elle un sujet de débat avec les autres femmes, surtout la jeune épouse de son père qui croit que le voile est "le mystère qui fait aimer la femme ardemment"(29). Nijma considère alors le dévoilement un signe de liberté d’esprit qu’elle cherche. Ainsi, la jeune illustre les idées de son auteur comme une femme rebelle dans une société claustrée. Il a fait d’elle le modèle féminin qu’il veut faire comme signe d’Indépendance de la femme arabe.

Nous comprenons facilement alors mieux, à travers ce personnage, le point de vue de l’auteur quant à la question de la femme tunisienne libérée qu’il voulait la voir profiter des nouveaux modes de vie nés de la cohabitation avec la femme occidentale dans un contexte colonial, en se révoltant contre la condition de soumission à laquelle elle était astreinte.

"Toujours discrète dans la maison paternelle, qui travaille et rêve peut être de l’époux que dieu lui donnera"(30). Il voulait la dévoiler, refusant ainsi son enfermement dans un domicile duquel elle ne pouvait sortir sauf pour le foyer conjugal ou pour le cimetière. Le romancier approche donc la situation de la femme de l’angle de sa culture et des préjugés dont elle regorge.
b. La libération de la femme tunisienne sous le protectorat :

Dans notre approche de l’œuvre, on privilégie la part des idées au dépend de l’aspect romanesque même que ce dernier fut fréquemment ignoré et cela du au contexte historique du roman en premier lieu et à ses rapports avec le traitement de la question de jeune femme.

Véritable homme de lettres, Charles Géniaux a inspiré ses idées libérales des Siècles des lumières et du courant humaniste ce qui fait valoir l’altérité exotique par le dessin du portrait moral de la femme tunisienne comme il la conçoit à travers Nijma.

Il ne fait pas de doute que le rapprochement de Charles Géniaux de jeunes Tunisiens lui a exposé les questions d’ordre social, politique et intellectuel qui circulent parmi la jeunesse tunisienne notamment avec la montée des idées du panarabisme et du panislamisme. Son engagement à ces questions l’a situé à mi-chemin entre deux civilisations : l’une orientale conservatrice, l’autre occidentale imposant un nouveau mode de vie différent et une jeunesse intellectuelle voulant profiter de ce croisement pour imposer une mouvance intellectuelle aux Tunisiens.

C’était au croisement de ces deux esprits que s’est produite la fiction de Charles Géniaux. Il a choisi de transmettre ses idées réformistes à travers le portrait de Nijma. Il a abordé des questions qui intéressent la femme et son parcours vers la liberté. D’autre coté, ce choix de transmettre l’état de la femme tunisienne est imposé par l’esprit colonial qu’avait l’auteur et qui voulait par la suite justifier la présence coloniale et le rôle que pourrait susciter la métropole dans sa colonie. La question de l’éducation était le cheval de bataille de la France afin d’assimiler ses colonies(31). Elle s’inscrit dans le cadre du débat qu’a connu le monde arabo-musulman au niveau de la nécessité ou la non nécessité d’instruire la femme et de lui attribuer un statut égal à l’homme(32).

Nijma appartient à une famille riche qui se vêtit à l’européenne et envoie sons fils Chadli au lycée et ses filles Nijma et Nefissa à l’école secondaire jusqu’à douze ans quand elle les estime "trop femmes pour sortir dans la rue" et charger l’institutrice française Melle Daville de parachever leur éducation. Nijma aime le modèle de son institutrice et "s’enthousiasmait à la pensée de pouvoir vivre un jour comme une Européenne"(33). Pour Charles Géniaux, l’éducation permettait d’accéder à un monde nouveau. Il dépasse la pensée des jeunes tunisiens qui déterminent les finalités culturelles de l’instruction de l’adolescente musulmane qui doit selon eux se limiter à l’école primaire avec un contenu purement musulman mais en même temps moderne(34). L’exemple de Nijma va plus loin puisqu’elle ambitionne de tracer un chemin propre à elle, ou la culture occidentale prend le dessus sur les traditions de la société musulmane, avec tout ce qui en résulte : le refus de la polygamie, de la primauté masculine, et de la dégradation de la condition féminine.

De ce point de vue, on constate que la scène n’est pas totalement déchainée de son contexte historique de la Tunisie pendant le protectorat si on suppose la diffusion des écoles publiques des filles musulmanes en Tunisie notamment l’école de la Rue Pacha que Madame Millet, "femme très distinguée"(35) soutenant son époux le Résident Général René Millet, s’est également investie dans ce domaine : et a ouvert cette école en 1900(36). L’influence du modèle de la femme européenne imposée à Nijma par son institutrice et à sa famille par son ambition de la suivre a créé un vrai souci à la famille tunisienne et menace ses principes traditionnels. Ceci parait à travers la réaction du père. Cette ouverture d’esprit et cette tendance pour le réformisme qui caractérise Si Bouakkaz ne devait pas signifier un déni des valeurs morales véhiculées par l’islam et la tradition. Sur ce plan, on le trouve défendre son prestige et son pouvoir quant à la levée des voix féminines autour de lui "Révoltées ! Révoltées ! Voilà le produit de votre éducation européenne. Ceci est bon à savoir pour les pères musulmans. Ils s’en souviendront, ils se rendent déjà compte"(37). Cette position par laquelle le père dénonce l’éducation de sa fille est expliquée par Charles Géniaux comme un refus de la menace que présentait cette femme instruite pour le pouvoir parental et masculin au sein de la famille(38).

L’attrait de l’occident sur la jeune fille de Charles Géniaux n’a pas concerné seulement la question de l’éducation. Sa relation avec l’homme aussi que sa perception pour l’amour et pour le mariage hors les normes traditionnelles qu’a connu la famille tunisienne fut l’un des motifs de l’approche de Charles Géniaux.

Il voulait, en faisant d’elle l’héroïne, attirant sur elle les regards ; ceux des Occidentaux mais aussi ceux des compatriotes de Nijma. Il met en question sa volonté de jeune fille pour enfreindre les coutumes. Fiancée, Nijma refuse d’obéir aux mises en garde des autres femmes du foyer qui voyaient d’un mauvais œil la nouvelle tendance de la jeune fille à fréquenter son futur mari sans se soucier de leurs remarques. L’épouse de son père l’insulte en lui disant "notre diction arabe nous enseigne de ne pas laisser une femme seule avec un homme le temps de cuire un œuf"(39).

Nijma se soucie peu des traditions qui empêchent une fiancée à se trouver seule avec son futur mari et vit pleinement son histoire d’amour avec son fiancé. Hassen Mokrani, est un jeune garçon de vingt ans(40), futur étudiant en faculté de médecine à Paris. Il appartient comme sa fiancée à la petite bourgeoisie tunisoise.

Nijma est néanmoins inquiète de se voir privée de rencontrer son fiancé, par suite des pressions exercées sur elle par sa mère Lella Zakia, et par les autres femmes de l’entourage.

Leur relation était "une exception presque extraordinaire chez leurs coreligionnaires"(41) et Nijma et Hassen font l’exceptionnel des amants selon Géniaux. Cette relation a joui d’une certaine liberté qui n’était pas permise à un homme et une femme de la société locale malgré les critiques que ne cessent pas de produire les voix de tradition présentées par la mère de Nijma Lalla Zakia et les autres femmes du harem.

"Laisse-moi te prévenir tout de suite, Hassen. Je redoute une séparation nouvelle entre nous. Ma mère pousse mon père à te défendre l’entrée de notre maison"(42).

Son fiancé Hassen l’a rassuré en disant : "Si Bouakkaz, ton père, est un homme trop intelligent, pour suivre les conseils de Lella Zakia"(43).

En fait, cette tendance libérale dans les relations de couple était à cette période des années 1906-1910 embryonnaire en Tunisie, mais Charles Géniaux avec sa vision fictive a voulu faire de cet élan novateur et de cet esprit libéral un caractère de ses personnages. C’est dans ce sens qu’il a évoqué la situation de la femme et ses relations avec l’homme autant que père ou mari. Aussi, il a permis à l’homme intellectuel de fréquenter la femme tunisienne où un fiancé ne doit pas connaitre la jeune fille avec laquelle il se mariera(44).

Il parait ici que Charles Géniaux est allé loin dans la constitution du profil de la jeune femme tunisienne selon ses propres évocations. Dans ce sens, que la relation de Hassen et Nijma a été selon l’auteur à double appartenance entre deux cultures l’une enfermée et l’autre libre. Cette dualité qui a conditionné la relation de deux amants qui comptent s’échapper des normes traditionnelles de vie imposées par l’héritage familial et chercher des nouvelles optiques "Nijma ! Nijma ! Aie confiance. Dans un an je reviendrai, dit Hassen, et, je te le jure, ma petite Etoile, plus tard tu vivras libre. C’est ma volonté"(45). Il lui a imposé beaucoup des caractères de la femme européenne, ce qui montre bien qu’il a maintenu la vision européenne en réfléchissant sur le statut de la femme tunisienne dans sa société. Toutefois, Charles Géniaux avait alimenté cette quête spirituelle par son imagination et a créé un personnage selon des paramètres occidentaux. C’est en calquant le modèle français dans la peinture du profil de Nijma que les intimités furent évoquées et que Nijma et Hassen furent un couple exceptionnel même après leur mariage malgré les cris de méfiance lancés par Nefissa la sœur de Nijma, qui avait des craintes pour le choix de liberté de ce couple dans une société clôturée.

"Hassen te racontera qu’il veut ta libération mais il ne pourra pas s’arracher à sa famille, à la tienne, à ses amis qui, dans notre société islamique forment un réseau inextricable dont les Européens ne peuvent se faire une idée. Quand ton cher docteur essaiera de t’émanciper, nos mères, nos pères, nos oncles, nos tantes vous mettront le boulet au cou et vous serez obligés de couler comme moi"(46).

Ce choix de vivre à la française après le retour de Hassen de la France et cette imitation du modèle français a été le fruit du contact et la fréquentation qu’a vécu cette jeune génération avec la nouvelle société française installée en Tunisie avec ses mœurs et son mode de vie. C’est ainsi que lors de leurs voyages d’études en France que les étudiants Tunisiens comme le fiancé de "Etoile" ont pu acquérir un certain esprit libéral.

Cette prise de conscience chez la jeunesse de cette époque que l’auteur veut mettre en valeur pour montrer les bienfaits de la colonisation, est considérée comme facteur de libération, de transformation et d’amélioration de la société tunisienne. Ce regard est en effet vu comme un puissant instrument de liaison entre deux civilisations au service de la tradition musulmane d’un côté mais aussi de la culture européenne orientaliste et colonialiste d’un autre côté.

L’observateur ne manque pas de remarquer ceci : le désir de Charles Géniaux de diffuser le profil du Tunisien moderne montre ses préjugés sur l’Islam qui le considère comme le responsable de la situation médiocre de la femme sans tenant compte des facteurs socioéconomiques et politiques qui l’entourent.

En fin du roman, Charles Géniaux a bien décrit le déchirement de la musulmane entre les réserves de la civilisation musulmane et les épanchements de la civilisation occidentale. Il a fini par montrer la cohabitation de Nijma de la culture étrangère avec ce qui peut lui causer de l’abandon de sa culture originale. Ce choix mène Nijma à être relâchée par sa famille en choisissant de suivre son amour librement et affronter les traditions tunisiennes et le pouvoir patriarcal. Son père lui a dit lors de cet affrontement "Puisque tu es venue me braver jusque chez moi, O indigne ! Je te maudis devant Dieu ! Je te retranche de ma famille"(47). Nous noterons au passage avec quelle inspiration orientale l’auteur décrit ces moments de mouvance bouleversante entre deux générations et deux visions des défis imposés par l’évolution de la société et le niveau de vie matériel et moral. La tentative de créer une femme nouvelle qui appartient à l’espace local tunisien tout en reposant sur la fiction, se révèle un des enjeux de la pensée de Charles Géniaux qui parait en premier lieu humaniste et en second lieu coloniale.

Conclusion :

En rupture avec la vision inférieure des orientalistes de la femme Tunisienne, la puissance créatrice de Charles Géniaux a produit une richesse de l’univers romanesque qui frappe l’imagination par son audace d’approcher le coin intime de la femme tunisienne et de créer une femme propre à lui née en terre d’islam et ouverte sur la modernité occidentale.

Toutefois, il convient de relativiser l’apport de la pensée libérale de Charles Géniaux en face de la femme tunisienne puisqu’elle s’inscrit dans l’interaction de la culture orientale et occidentale et témoigne ses apports sur les sociétés colonisées.

Le mérite de cette œuvre est qu’elle est considérée comme une expression romanesque de la relation de deux cultures, de deux civilisations pendant une période de l’histoire de la Tunisie marquée par une véritable montée des courants "modernistes" face aux courants conservateurs. Cet état fait du roman "Les Musulmanes" un chef d’œuvre et une référence citée chez les intellectuels tunisiens comme un plaidoyer de libération de la femme musulmane en Tunisie et dans le monde arabo-musulman et qui reste d’une certaine actualité prégnante.

Notes :
1 - Ce roman rédigé en 281 pages, édité en 1909 du "Monde illustré" à Paris.
2 - Archives Nationales de France à Paris, LH 1110/7, dossier de légion d’honneur de Charles Hippolyte Géniaux.
3 - Un écrivain Breton et Rennais : Charles Géniaux, in, L’Ouest Eclair, le 2 décembre 1920.
4 - Une distinction d’honneur et de patrie ayant le but de récompenser les mérites civiles et militaires.
5 - Un écrivain Breton et Rennais : Charles Géniaux, op. cit.
6 - Archives Nationales de France à Paris, op. cit.
7 - Cité dans une conférence de Claire Marie Géniaux à l’Hôtel Reynes, Le 26 mars 1945.
8 - Slaheddine Chaouachi : Regards croisés, jeux et enjeux de l’altérité dans l’œuvre de Nerval, in, orient /occident, les arts dans le prisme exogène, publication de l’association tunisienne d’esthétique et de poïétique, Wassiti, Sunomed 2008, p. 204.
9 - Archives Nationales de France à Paris, op. cit.
10 - Ibid.
11 - L’Ouest Eclair, op. cit.
12 - Charles Géniaux : Les Musulmanes, P. IX.
13 - Abdeljelil Karoui : La Tunisie et son image de dans la littérature française du 19ème siècle et de la 1ère Moitié du 20ème (1801-1845), Tunis, STD, 1975, p. 134.
14 - Claire Marie Géniaux : op. cit.
15 - Ibid.
16 - Charles Géniaux : les musulmanes, P. VIII.
17 - Ibid., p. 16.
18 - Ibid.
19 - Leila Temime Blili : Histoire des familles, mariages, répudiations et vie quotidienne à Tunis, 1875-1930, Editions Script, Tunisie 1999, p. 102.
20 - Charles Géniaux : les musulmanes, P. IX.
21 - Lora Graham Lunt : La Quête de l’identité, la femme dans le roman Tunisien contemporain, in, Ibla, 1959, N°177, p. 56.
22 - Clémence Sugier : les jeunes filles tunisiennes d’aujourd’hui, in, Ibla, N°74, 2eme trimestre 1956, p. 234.
23 - Charles Géniaux : Les Musulmanes, p. 2.
24 - Ibid.
25 - Ibid.
26 - Ibid., p. 8.
27 - Ibid.
28 - Michel Lelong : La personnalité de la femme tunisienne, in, Ibla, 19eme année, 4eme trimestre 1956, p. 423.
29 - Charles Géniaux : les Musulmanes, p. 11.
30 - Witold Lemanski : Mœurs arabes (scènes vécues), Albin Michel, Paris 1913.
31 - Linda Beji : l’orientalisme français et la littérature tunisienne francophone, relations et influences, thèse de doctorat en littérature et civilisation française, Université Paris 4, Juin 2009, p. 118.
32 - Habib Kazdagli : L’éducation de la femme dans la Tunisie colonisée, représentations et moyens mis en œuvre, in, Histoire des femmes au Maghreb, culture matérielle et vie quotidienne, textes introduits par Dalenda Larguèche, Centre de Publication Universitaire, 2000, p. 322.
33 - Charles Géniaux : Les musulmanes, p. 16.
34 - Habib Kazdagli : op. cit., p. 323.
35 - Abdeljelil Zaouche : La propriété indigène et la colonisation, Imprimerie Rapide, Tunis 1906, p. 24.
36 - Damien Camenen : La Tunisie sous Charles Rouvier et René Millet, 1892-1900, résidents généraux et colons français, une dyarchie ?, Mémoire de master d’histoire sous la direction de M. Jacques Weber, Nantes 2006, p. 156.
37 - Charles Géniaux : Les musulmanes, pp. 81-82.
38 - Samira Karboul : L’image de la femme musulmane en Tunisie à travers les écrits européens pendant la période coloniale, in, Rawafid, revue de l’ISHMN, N°3, 1997, p. 12, (en arabe).
39 - Charles Géniaux : Les musulmanes, p. 14.
40 - Ibid., p. 24.
41 - Ibid., p. 26.
42 - Ibid.
43 - Ibid.
44 - Ibid.
45 - Ibid., p. 34.
46 - Ibid., p. 238.
47 - Ibid. p. 280.
Pour citer l'article :

* Dr Hanen Zaouali : La femme tunisienne dans le roman de Charles Géniaux, Revue Annales du patrimoine, Université de Mostaganem, N° 19, 2019. http://annales.univ-mosta.dz

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Résumés du N° 19