Le sud marocain un nouveau processus de patrimonialisation importée

Dr Nada Oussoulous
Université Mohammed V de Rabat, Maroc

Résumé :

L’arrivée des touristes et des porteurs de projets étrangers et la mise en tourisme de la région d’Ouarzazate ont longtemps étaient conditionnées implicitement par les éléments de l’architecture en terre présente dans cette région. En fait en termes d’acteurs, le développement touristique de la région d’Ouarzazate repose sur un triptyque. Il s’agit en premier des touristes qui viennent spécialement pour découvrir un style d’architecture propre à elle, puis de l’arrivée et de l’installation des porteurs de projets étrangers dans les édifices représentatifs de cette architecture. Nous nous limitons dans cet article aux ksours et kasbahs qui avaient été de plus en plus abandonnées par leurs premiers habitants au profit des nouvelles constructions en béton. Il s’agira ici d’analyser le changement de fonction de cet habitat en terre qui est passé d’un lieu d’habitat à un lieu d’accueil et d’hébergement de touristes. Nous examinons aussi le processus de transformation de ces dernières et nous évaluons l’hypothèse que l’arrivée des touristes et le regard qu’ils portent sur ces édifices de l’héritage architectural qui caractérise la région.

Mots-clés :

patrimoine, kasbahs, ksours, tourisme, Maroc.

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The Moroccan South a new imported patrimonialization process

Abstract:

The arrival of tourists and foreign investors in tourism in the region of Ouarzazate have long been implicitly conditioned by the elements of the special architecture present in this region. In fact, and in terms of actors, the tourism development of the Ouarzazate region is based on a triptych. Primarily it is about "tourists" who come specifically to discover a style of this architecture, then the arrival and installation of foreign investors in the buildings that are representing this architecture. And finally, local actors for whom these architectural representations have a new value, since they have been identified as heritage elements. This triptych revolves around the local heritage legacy. In this article, we limit our analyze to the ksours and kasbahs which had been more and more abandoned by their first inhabitants in favor of the new buildings. We will analyze the change of function of this earthen habitat that has changed function from housing to the reception of tourists and the accommodation. We will also examine the process of transformation of these earthen habitats and evaluate the hypothesis that the arrival of tourists and the way they perceive these buildings contribute to triggering the process of an "imported patrimonialization" of the architectural heritage that characterizes the region.

Key words:

heritage, Kasbahs, Ksours, tourism, Morocco.

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Texte :

Introduction :

Bien qu’il ne soit pas la motivation principale de l’installation des porteurs de projets étrangers dans le pays d’Ouarzazate, ni un objet de valorisation programmé, le patrimoine est un élément très important voire même central dans la réussite des projets touristiques qui se propagent de plus en plus dans un espace oasien. Plus généralement, l’analyse de l’intérêt porté par des porteurs de projets étrangers à la région d’Ouarzazate nous a permis de traiter la perception du patrimoine et les effets de leur présence sur ce dernier et ce en nous basant sur leur discours "patrimonial" avancé lors des entretiens.

A partir des données collectées et des observations directes, nous nous sommes posés des questions quant à l’existence de liens entre mobilité, tourisme et patrimoine, le tout introduisant un processus de patrimonialisation. Ce dernier a été présenté dans un sens positif par Smith comme un processus qui permet de reproduire ou de pérenniser l’identité des lieux. On peut dire que le patrimoine construit renseigne davantage sur le présent que sur le passé(1). Cette définition est liée aux territoires où il se déroule. Dans notre cas, il s’agit d’un territoire saharien composé d’oasis et palmeraies abritant un patrimoine architectural typiquement berbère. Le patrimoine en question ici est l’habitat en terre qui a été redéfini ou modifié par l’arrivée de ces acteurs étrangers qui recourent à une architecture locale qui est réutilisée dans un concept touristique.

1 - Tourisme et patrimoine de l’architecture en terre :

a. La patrimonialisation importée un processus linéaire :

Les porteurs de projets étrangers ont manifestement montré leur intérêt pour cette architecture en terre et pour les éléments patrimoniaux présents dans leur nouveau territoire d’installation. Ces derniers se considèrent comme intervenants dans le processus de patrimonialisation et ce en construisant et restaurant des kasbahs qui respectent le cachet local. Cet intéressement apparait également à travers l’immense souhait de garder les composantes présentes dans les lieux qu’ils occupent. Ceux qui restaurent, essaient de garder le maximum de l’ancien bâtiment et le béton introduit vient pour renforcer la structure de ce dernier. Ceux qui construisent un nouvel édifice, tachent à ce qu’il soit semblable à une vraie kasbah ou une maison traditionnelle dans ses aspects extérieurs et intérieurs. Comme le signale Linck(2) "Le patrimoine se révèle à nous dès lors qu'il est mis en exergue ou qu'il est menacé, qu'il change et que notre rapport aux choses, aux idées, à notre corps, à la nature et aux autres hommes s'en trouve affecté. Ce recentrage nous conduira à parler de patrimonialisation plutôt que de patrimoine".

A l’encontre de la population locale qui a un regard indifférent vis-à-vis de ces édifices, ces porteurs de projets portent un regard externe différent qui permet de révéler ces ressources endormies (Ksar ou kasbah). Nous assistons par-là à un processus linéaire qui fait que le regard appliqué sur l’objet patrimonial entraîne des sensations positives qui donnent naissance à plusieurs actions. Ces actions se manifestent à travers la réalisation d’un contact qui devient de plus en plus intime et à travers lequel on essaie de mieux comprendre la population locale, ce qu’il représente pour eux et l’intérêt de ce patrimoine.

L’action qui vient après est l’appropriation de ce dit patrimoine à travers l’achat, la location ou la reconstruction à l’identique. La commercialisation de ce bien par le biais du tourisme suit et le bâtiment change de fonction passant d’un lieu d’habitat à une structure d’accueil des touristes. Ceci signifie que nous sommes face à des acteurs qui ont un "rôle dans la construction, la mobilisation et la valorisation des ressources territoriales et patrimoniales"(3) et qui s’impliquent volontairement dans un processus de patrimonialisation importée. Cette patrimonialisation importée est une conséquence à la fois du tourisme et de la mobilité en général qui a permis aux porteurs de projets étrangers de participer à ce processus.
b. La kasbah en terre entre patrimoine et lieu d’habitation :

Nos répondants laissent transparaitre dans leurs discours une bienveillance envers la composante architecturale présente dans le pays d’Ouarzazate. La description de cette composante varie d’une personne à l’autre : on parle du "typique", du "local", du "traditionnel", de "l’authentique" ou du "berbère". Un autre argument développé pour expliquer la participation de cette architecture dans le processus commercial concerne non seulement l’aspect esthétique de cette architecture, mais le fait aussi d’y habiter. "Il n’est pas simple d’habiter le patrimoine ou de transformer en patrimoine à valoriser un habitat qui, s’il n’est pas banal, est devenu socialement populaire"(4).

C’est ainsi que "l’habitation du patrimoine" répond à un besoin personnel de ces nouveaux arrivés qui cherchent à vivre dans des édifices en terre. L’objectif étant de changer leurs anciens "style de vie", ils commencent par changer le style de l’habitat où ils ont l’habitude de vivre. D’un autre côté, leur discours s’appuie sur une autre justification de leur présence liée à l’impact sur le patrimoine et sa sauvegarde.

C’est ainsi que "Le discours patrimonial est une réponse adaptée à la commande voulant satisfaire à l’exigence d’intégrité et d’authenticité, quitte à voiler la réalité sociale"(5). L’hypothèse de voiler la réalité sociale dans notre cas est fortement présente, la totalité des étrangers présents dans ce territoire n’y vivent pas exclusivement pour une découverte de l’autre et de sa culture mais pour une activité purement commerciale. De ce fait, le discours avancé peut biaiser notre analyse de la réalité de la perception du dit patrimoine.

2 - Deux tendances rénovation et construction à l’identique :

L’intérêt porté à ce patrimoine est manifesté par le recours, dans la mesure du possible, à l’achat d’anciennes maisons et à la réalisation de travaux de restauration, fortification et rénovations. Cette opération bien qu’elle coûte des fois beaucoup plus cher que la construction d’un nouveau bâtiment, est préférée puisque les anciens bâtiments regorgent d’histoire, ce qui est un avantage sur le plan commercial. Sur notre échantillon de 40 établissements tenus par des étrangers, 17 structures ont été rénovées sous forme à la fois de maisons, de kasbah et même d’un ksar. Cette rénovation peut s’accompagner d’un agrandissement ou d’une extension.

Nous avons trois cas très spécifiques dans notre échantillon qui n’ont pas simplement recouru à une simple restauration mais sont allés très loin. Le premier cas est celui d’un expert-comptable français qui a repris presque tout un village, dont une partie a été rasée et reconstruite à nouveau, et une autre restaurée tout en ajoutant de nouvelles constructions. Le deuxième cas est celui du premier étranger de nationalité espagnole, arrivé dans notre région d’étude en 1999, qui, fasciné par la kasbah qu’il a louée par la suite, décide de la restaurer et de la transformer en maison d’hôtes. Le troisième cas est celui d’un scénographe qui, en achetant une kasbah en ruine, l’a démolie et reconstruite en essayant de garder les détails de l’ancien bâtiment tout en pensant qu’il garde son histoire en remettant en scène son aspect architectural.

Ceux qui ont construit de nouvelles structures ont essayé de respecter l’architecture locale. La totalité de nos répondants avancent avoir utilisé les matériaux locaux : la terre, la paille, le bois de roseaux, le bois de palmiers. Et si on utilise du béton on le cache en le couvrant avec de la terre. L’utilisation de la terre se fait en brique et non au gabarit comme cela se faisait dans le passé.

Comme avancé avant, la totalité des porteurs de projets enquêtés en admirant cette architecture et ce savoir-faire font preuve d’une connaissance approfondie des détails des matériaux et même des techniques de construction. Mais ce savoir-faire, parfois ne répond pas à leurs exigences et besoins. Chose qui peut s’expliquer par un certain décalage cognitif entre le porteur de projet en provenance d’un pays occidental et l’artisan ayant vécu et travaillé dans la région. Beaucoup de ces porteurs de projets ont été confrontés à cette situation difficilement gérable surtout lorsqu’il s’agit de démolir et refaire la même chose afin d’obtenir le résultat souhaité et imaginé par le promoteur. C’était le cas d’une britannique qui a investi doublement l’argent pour la construction de sa maison d’hôtes en suivant les techniques locaux l’architecture locale et qui par la suite apprend que le travail a été mal réalisé.

La fragilité du matériau, l’existence des termites et la nature du climat exigent une connaissance parfaite des techniques de construction. Nous rappelons que ce savoir-faire qui a été transmis par les générations précédentes, confronté aux exigences d’aujourd’hui et à l’ouverture sur d’autres cultures, n’a pas connu une modernisation ou une adaptation aux nouveaux besoins déclarés. Cependant, une volonté est clairement présente, il s’agit de l’envie de la réalisation d’une rencontre entre d’une part les savoirs, et le savoir-faire locaux détenus par la population locale et d’autre part le savoir-faire apporté par des acteurs étrangers du territoire. Ceci dit, nous sommes face à une altération de cet héritage qui semble banale au premier lieu mais qui mène à une reformulation de nouvelles images chez les locaux qui font des efforts afin de pouvoir s’aligner sur ces nouvelles exigences.

Donc pour ce type de construction, on ne peut avoir recours qu’à des artisans locaux. Le chantier de construction dure en moyenne 3 années et la durée de la restauration varie selon les dégâts ayant atteint l’édifice. En réalité, la perception de ces artisans est liée à l’histoire et au passé, "La figure de l’artisan marocain traditionnel est celle d’un truchement qui conjuguerait le passé au présent, celle d’un patrimoine historique vivant"(6). Pour les nouvelles constructions et quoiqu’elles soient revêtues par du pisé, ce qui leur fait garder le charme et l’aspect d’une vraie kasbah, la structure est réellement faite en bêton aussi bien que les piliers et ce pour pouvoir faire des étages en toute sécurité.

Ces acteurs essaient donc de garder ou de reproduire l’architecture des kasbahs et font appel au savoir-faire local à travers des artisans autochtones qui utilisent des matériaux locaux. Ces édifices ont la capacité de s’adapter aux conditions climatiques de la région, et sont de ce fait moins froid l’hiver et moins chaud l’été. Et puisque les travaux de rénovation peuvent durer longtemps et coutent très cher, quelques-uns optent pour du nouveau bâti. Nous rappelons que sur notre échantillon de 40 établissements tenus par des étrangers, nous comptons 23 établissements nouvellement construits et 17 établissements rénovés et restaurés, parmi ces derniers existent d’anciennes maisons et des kasbahs.

Alors que l’essentiel des bâtiments rénovés se situent à la lisière de la palmeraie et sont le fait de propriétaires marocains, tous les bâtiments nouvellement construits et qui sont à l’initiative des investisseurs étrangers, se situent en pleine palmeraie et donc sur d’anciennes parcelle agricoles. Cela nous renvoie à nouveau au problème environnemental et à la question de durabilité posée dans le chapitre précédent. Les moyens financiers des résidents étrangers entrainent un mitage de l’espace agricole et son recul.

Dans les deux cas, la reconstruction à l’identique ou la restauration d’anciennes demeures pour une réutilisation en activité touristique, participent à la conservation d’une architecture ancestrale, d’une identité et d’un patrimoine.

3 - Les relations patrimoine et tourisme :

Ouarzazate et sa région s’identifient à une image patrimoniale basée sur l’architecture en terre. Aujourd’hui, les politiques publiques s’appuient sur cette spécificité architecturale pour une valorisation programmée de ce territoire. Les porteurs de projets étrangers, en réutilisant ces ressources, participent au processus d’une patrimonialisation importée. Il s’agit donc dans ce qui suit de suivre la reconversion de l’objet patrimonialisé (kasbah et maisons traditionnelles), de comprendre le déroulement du processus de sa patrimonialisation ainsi que la diffusion d’un tourisme qui repose sur des ressources patrimoniales mises en valeur par les acteurs étrangers.
a. Une sauvegarde effective mais aussi une défiguration :

En dehors des édifices qui ont fait l’objet de conservation par leur transformation en maisons d’hôtes, le reste des kasbahs est aujourd’hui dans un état de fort délabrement et est menacé de disparition. Les causes de leur abandon relèvent des intempéries qui déstructurent le pisé car matériau très fragile, des facteurs humains comme les problèmes d’héritage et le développement de l’esprit individualiste en faveur des maisons individuelles, sans oublier le coût de la restauration assez élevé pour le niveau de vie des populations locales qui finalement délaissent leur héritage pour toutes ces raisons.

En revanche, la forte valeur historique de ce patrimoine et son aspect attractif attirent ces étrangers qui tout en réhabilitant cet héritage qui tombe en ruine, cherchent à en tirer un profit économique. L’avantage de ce fait est la rénovation de quelques kasbahs, qui grâce à une nouvelle fonction, l’hébergement touristique, sont certainement sauvées du danger de la disparition qui les menace.

Mais ce processus mis en place, que ce soit la restauration des kasbahs ou la construction à l’identique, est réalisé principalement pour répondre à la demande des touristes qui sont attirés par ces demeures et cherchent à y séjourner, surtout quand il s’agit d’un lieu disposant d’une histoire. Selon Linck(7) "La valorisation marchande de ressources patrimoniales s'inscrit bien également dans une procédure de patrimonialisation : elle dit ce qui "fait patrimoine" et présuppose un aménagement du rapport d'appropriation et du patrimoine lui-même". Donc la valeur marchande de cette architecture a accentué l’intérêt porté par les touristes et a fait de ces porteurs de projets des acteurs participant au processus de patrimonialisation.

Il reste que ces porteurs de projet étrangers expriment une sensibilité face au patrimoine des kasbahs qui se dégrade et reconnaissent l’ingéniosité de l’architecture locale et l’originalité des matériaux. L’intérêt porté à ces édifices peut être aussi justifié par la volonté de perpétuer la structure patrimoniale et le site où elle existe. Pour ce faire, ils choisissent des sites de paysages avec des vues panoramiques sur d’anciennes kasbahs. Un moyen de faire plonger les touristes dans un cadre de séjour typique et original. Le patrimoine ici est un moyen puissant de commercialisation qui permet d’attacher les touristes en les mettant dans un cadre historique ancien.

Mais cette patrimonialisation déclenchée par ces étrangers peut avoir parfois de sérieuses limites. Certes la restauration cherchant à consolider les édifices doit introduire des matériaux modernes, ce qui débouche sur une architecture hybride incontournable avec le mélange des matériaux traditionnels (pisé, terre et paille) avec le béton. Mais tout dépend du degré d’hybridité, le stade extrême étant une construction entièrement en béton avec un revêtement en pisé, ou une vraie construction en pisé avec l’importation de tous les éléments de confort, notamment d’Europe. Il y’a donc un risque de défiguration de l’aspect architectural des édifices.

Par ailleurs, il y’a tous les éléments qui accompagnent cet habitat et qui font partie intégrante de l’ensemble. Dans ce cas il arrive qu’on réduit ce qu’on présente comme patrimoine à des objets simples et rudimentaires (un tajine ou un tapis) ou alors à des éléments qui sont sortis de leurs contextes comme une tente de nomade que l’on va dresser au sein du Kasbah, alors que ce mode d’habitat n’a rien à voir avec l’habitat sédentaire qu’est la kasbah. Dans ces cas la mise en avant d’un tel patrimoine réduit ou délocalisé comporte un risque d’ambiguïté et de confusion qui s’installent dans les esprits des visiteurs. Il n’est plus question de spécificité locale, régionale ou territoriale.

La confusion et l’ambiguïté augmentent encore plus lorsque les hébergeurs imaginent des éléments décoratifs en grand nombre entièrement étrangers non seulement à la région, mais au pays car empruntés à d’autres cultures et civilisations. Effectivement notre surprise a été grande quand lors de la visite d’une maison d’hôte bien connue, dont les couloirs, la salle de séjour et les chambres étaient décorés par des statuettes africaines et divers autres objets d’origine indienne et européenne.
b. Différentes interprétations :

Une fois patrimonialisé, l’héritage est en mesure de générer une valeur économique. Si "le patrimoine architectural est... ce qui donne valeur à un lieu, c'est au sens de valeur à la fois symbolique et économique"(8). Le patrimoine représente ainsi une forme de capital économique(9). L’arrivée des premiers touristes a ainsi révélé la particularité de cette architecture à travers un nouveau regard. Tuan(10) signale que les visiteurs ont une appréciation esthétique, résultat d’un point de vue extérieur. Ces touristes-visiteurs ont le pouvoir de réveiller des ressources endormies ou fusionnées au paysage habituel du territoire.

Mais si les touristes et ceux ayant créé une offre pour répondre à ces touristes ont enclenché le processus de révélation de ces ressources latentes, les restaurations et les réaménagements des kasbahs engagés restent fortement liées aux motivations des touristes, mais aussi à leurs besoins. La réalisation d’un certain confort fait partie de ces besoins et peut aboutir à la dénaturation de cet héritage patrimonialisé grâce au tourisme.

Finalement, cette problématique de la valorisation patrimoniale par le tourisme est plutôt une affaire collective. Dans notre région d’étude, c’est l’ensemble des acteurs présents dans ce territoire qui participent directement ou indirectement à ce processus : les porteurs de projets étrangers, la population locale, les touristes et quelques institutions publiques ou semi-publiques. Les dynamiques créées par les acteurs du bas, vont à la rencontre des politiques publiques qui interviennent du haut à différents niveaux pour créer les conditions d'un développement touristique. Nous avons présenté dans le deuxième chapitre les efforts des politiques publiques dans ce sens.

Mais la thématique de la conservation et de la valorisation du patrimoine est objet de plusieurs interprétations, aussi complexes les unes que les autres. La volonté des pouvoirs publics à participer au processus de patrimonialisation est présente à travers plusieurs programmes qui essaient d’organiser cette patrimonialisation rurale en sélectionnant les éléments qui méritent une valorisation.

En fait et malgré tout ci qui a été dit, l’impact du tourisme sur la patrimonialisation par le biais de l’utilisation du patrimoine par le tourisme reste extrêmement faible si on considère le nombre des structures qui tombent en ruine chaque année. Et les professionnels du patrimoine sont plutôt sceptiques quant à la question de la valorisation par le tourisme du patrimoine architectural sous forme de kasbah.

L’extrait dégage une vision plutôt pessimiste quant à la pérennité d’un héritage emblème de la région. Si les kasbahs et les ksours suscitent, à la fois l’intérêt des touristes et des porteurs de projets étrangers, le point de vue d’un professionnel du patrimoine résume les différents problèmes que vit le patrimoine à cause du tourisme. Pour lui, le tourisme représente le premier ennemi du patrimoine et ce pour différentes raisons. Il s’agit de la non structuration du secteur du "patrimoine", ce qui fait qu’une probable liaison avec le tourisme entraine sa destruction. Il s’agit aussi de l’absence d’un plan d’aménagement adapté à cette région et de l’encadrement des activités commerciales dans des sites patrimoniaux (le cas des bazaristes présents au ksar Ait Ben Haddou). Enfin, une fois que le tourisme s’intéresse au patrimoine, les locaux deviennent conscients de sa valeur marchande et économique et il devient rapidement source de conflits sociaux.

Ces comportements de nature anarchique de la part des locaux à la recherche d’un gain économique ne facilitent pas l’application des programmes émanant du haut ou des organisations internationales (ex : UNESCO). Car ces programmes ainsi que la valorisation ne peuvent se réalisés si cette population locale n’est pas sensibilisée et impliquée, non seulement pour les retombées financières, mais aussi pour une appropriation identitaire.

c. Qu’en est-il de la perception des locaux ?

Comme nous l’avions mentionné plus haut, il existe un décalage entre le regard porté sur les objets patrimoniaux par les acteurs étrangers (touristes et porteurs de projets) et celui porté par les acteurs locaux. Le regard porté par les locaux est indifférent face à ce qu’ils abandonnent comme patrimoine matériel qui demeure pour eux un objet habituel ne sortant pas de l’ordinaire. Mais en même temps cette population assiste à une mutation qui touche un objet matériel et qui devient aujourd’hui un objet patrimonial permettant de transférer un ensemble d’idées se rapportant au culturel et à l’identitaire. "Ces références patrimoniales perdent aujourd’hui du terrain, particulièrement dans le registre symbolique et collectif, celui qui est porteur d’identité, devant un patrimoine largement constitué de réalités idéelles et abstraites"(11).

Le changement de la fonction de l’ancienne kasbah n’a pas été imaginé par les locaux qui, avant leur intégration dans le système touristique, jouaient un rôle de spectateurs. Mais cette intégration entraine les locaux dans une vision purement commerciale, "C’est sans doute une marque du post-fordisme et (peut-être ?) ; d’une certaine postmodernité, même si cette tendance donne parfois l’impression de plonger ses racines dans les mouvements folkloristes de la fin du XIXe siècle, par exemple"(12).

Nous devons également évoquer le sentiment de la population locale à l’égard de cette patrimonialisation importée. Pour les habitants en général, du moment où la commercialisation de ces structures en terre permet d’améliorer leur niveau de vie, cette patrimonialisation est perçue positivement. Ils sont aussi conscients que ce qui se déroule dans leur territoire permet de sauvegarder un petit nombre d’édifices en terre même s’ils ont décidé de l’abandonner au profit des maisons en béton.

En revanche, les porteurs de projets locaux et à l’égard de ce que font les étrangers s’intéressent à cette architecture qu’ils essaient de reproduire ou d’entretenir pour leurs établissements. Ceci ne les entraîne pas simplement dans le mimétisme mais montre qu’ils ont pris en compte le regard de l’autre (l’étranger) avant leur inscription à leur tour dans le processus de patrimonialisation du bâti. Le patrimoine est mobilisé par les locaux au profit du tourisme dans d’une vision économique en rendant ledit patrimoine productif et rentable.

Toutefois, lorsqu’un organisme comme l’UNESCO inscrit un site comme patrimoine (le cas du ksar Ait ben Haddou), il limite les modifications à introduire sur les maisons faisant partie de ce site et qui appartiennent encore à des Marocains jusqu’ici.

En comparant les discours avancés par les acteurs locaux et étrangers, la reconnaissance de la valeur de l’objet patrimonialisé et de son statut comme patrimoine a été premièrement faite par les acteurs étrangers, à la fois les touristes et les porteurs de projets étrangers. Selon son discours, la population locale est moins consciente de la valeur de ce patrimoine et l’utilise simplement pour une finalité économique loin d’être en relation avec son identité et son histoire. Ici se pose la question du rapport entre patrimoine et identité, face à cette patrimonialisation introduite et gérée par des étrangers au territoire.

Conclusion :

L’une des retombées de la présence des porteurs de projets étrangers dans une oasis est le processus de patrimonialisation suite à la reconversion des demeures d’habitation qui changent de fonction. Cette patrimonialisation fait que les populations locales portent un nouvel intérêt et valorisent un bien présent depuis longtemps mais non perçu comme patrimoine, cet intérêt ayant été révélé par la demande touristique. "Par patrimonialisation nous entendons la désignation d’un objet quelconque comme patrimoine ; il s’agit à la fois d’une sélection (parmi d’autres possibles) et d’une qualification (dont dépendront les usages, "patrimoniaux", qui seront faits de cet objet), autrement dit d’un processus qui consiste à fabriquer du patrimoine. Nous postulons ainsi que le patrimoine n’existe pas à priori, qu’il n’est pas donné, mais construit socialement"(13). Cependant, dans le cas du sud marocain il ne s’agit pas d’une patrimonialisation programmée et configurée du haut mais d’un processus spontané qui a été déclenché par des acteurs étrangers du territoire.

Mais cette relation entre le tourisme et le patrimoine que nous avons essayé d’analyser n’est pas toujours positive. Le tourisme peut certes sauver quelques édifices qui sont rénovés et perpétuer les techniques traditionnelles de la construction en terre en en édifiants de nouveaux en utilisant ces techniques. Il peut injecter des moyens financiers importants à travers les nombreux chantiers de restaurations et de constructions. Il peut changer la perception des locaux vis-à-vis de leur héritage qu’ils patrimonialisent sous l’effet de la demande. Il peut faire rayonner ce type d’habitat dans le monde à travers sa dissémination par le biais de la demande et des messages de promotion touristiques. Mais outre le fait qu’en faisant cela, le tourisme est également gagnant et ne s’implique absolument pas par simple philanthropie. En s’impliquant dans le sauvetage des vieilles demeures et de la culture et les techniques qui les accompagnent, le tourisme élargie son espace, crée de nouveaux produits plus riches et répondant à la demande et se dote de structure d’hébergement originales, attractives et répondant aux nouvelles attentes. Nous sommes donc en présence d’une relation gagnant-gagnant. Cependant si les retombées sur le tourisme sont indéniables, celles qui touchent le patrimoine, ne sont pas toujours positives. La restauration peut défigurer et banaliser le patrimoine ; l’hybridation peut être poussée à l’extrême. L’excès d’imagination pour décorer et meubler ces édifices peut brouiller les images. Et le plus grave la patrimonialisation sans les véritables héritiers de ce patrimoine et avec le regard et les besoins des visiteurs étrangers peut priver les populations locales d’éléments patrimoniaux indispensables à leurs reconstructions identitaires.

Notes :
1 - Laurajane Smith: Uses of Heritage, Londres et New York, Routledge 2006, p. 283.
2 - Thierry Linck : Economie et patrimonialisation, La construction des appropriations du vivant et de l’immatériel, C. Khaznadar, A.-S. Sabatier, S. Cachat : Le patrimoine oui, mais quel patrimoine ? Internationale de l'imaginaire et Maison des cultures du monde, UNESCO-Babel, Paris 2012, p. 4.
3 - Pierre-Antoine Landel et Nicolas Senil : Patrimoine et territoire, les nouvelles ressources du développement, Développement durable et territoires, Dossier 12, Open Edition, Online since 14 January 2009, p. 9.
4 - Thi Huong Hué Nguyen : Habiter le patrimoine, la maison-jardin à Hue, Géographie, Université Michel de Montaigne - Bordeaux III, 2013, p. 174.
5 - Ibid., p. 133.
6 - Baptiste Buob : Les artisans du patrimoine, Regard ethnologique sur les dinandiers de Fès et la patrimonialisation au Maroc, Hespéris-Tamuda, Faculté des Lettres et des Sciences Humaines, Université Mohammed V de Rabat, Patrimoine et patrimonialisation au Maroc, XLV, Maroc 2010, p. 10.
7 - Thierry Linck : op. cit., p. 8.
8 - Alain Bourdin : Patrimoine et demande sociale, le patrimoine atout du développement, Lyon 1991, p. 24.
9 - Brian Graham: Heritage as Knowledge, Capital or Culture? 39, Urban Studies, p. 5.
10 - Yi Fu Tuan: Topophilia, a Study of environmental perception, attitudes and values, Columbia University Press, New York 1990, p. 21.
11 - Guy Di Méo : Le patrimoine, un besoin social contemporain, Patrimoine et estuaires, Actes du colloque international de Blaye, Blaye 2005, p. 4.
12 - Idem.
13 - Marie-Pierre Sol : La patrimonialisation comme (re) mise en tourisme, De quelques modalités dans les Pyrénées catalanes, Tourisme et patrimoine, Saumur, France, May 2004, p. 2.
Pour citer l'article :

* Dr Nada Oussoulous : Le sud marocain un nouveau processus de patrimonialisation importée, Revue Annales du patrimoine, Université de Mostaganem, N° 19, 2019. http://annales.univ-mosta.dz

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Résumés du N° 19