Le mythe de Persée dans les textes grecs archaïques et classiques

Cédric Germain
Université de Poitiers, France

Résumé :

Si le mythe de Persée, son exploit contre la Méduse et son union avec Andromède sont célèbres, les textes grecs archaïques et classiques, qui le relatent, le sont beaucoup moins. La poésie archaïque (Hésiode et pseudo-Hésiode) nous a conservé des traces intéressantes de ces récits mais la version la plus complète de ces aventures nous est livrée par deux fragments de Phérécyde, mythographe athénien, peu connus et peu accessibles, puisqu’ils nous sont rapportés par des scholies. Les trois grands Tragiques : Eschyle, Sophocle et Euripide avaient écrit plusieurs pièces autour de ce héros, il ne nous en reste que des fragments, dont un choix a été ici retenu, afin de les regrouper et de les traduire ensemble pour la première fois. Par ailleurs, Aristophane, le fameux Comique, parodie dans ses Thesmophories le chef-d’œuvre, sans doute, de ces tragédies : Andromède d’Euripide. Ses vers, et ceux parodiés du Tragique, redonnés par les scholiastes, nous permettent d’entrevoir un peu de cette beauté perdue.

Mots-clés :

Persée, Andromède, fragments, tragédie, comédie.

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The myth of Perseus in archaic and classical Greek texts

Abstract:

While the myth of Parseus’, his fight against the Medusa and his union with Andromeda are well known, the archaic and classical Greek texts that tell the story are much less known. The archaic poetry (Hesiod and pseudo-Hesiod) have kept interesting traces of these stories, but the most complete version of these adventures can be found in two fragments by Pherecydes, Athenian mythography writer who is little known and not easily accessible because they can only be found in the scholia. The three great tragedy writers Aeschylus, Sophocles, Euripides have written several plays about this hero, but we are left only with some fragments which we have collected together and translated for the first time. Otherwise Aristophanes, the famous comic writer, parodies in his Thesmophories, the without a doubt masterpiece of these tragedies: Andromeda by Euripides. His verses, and his parodies of the Tragedies, given back by the scholars, bring us the opportunity to see this lost beauty.

Key words:

Perseus, Andromeda, fragments, tragedy, comedy.

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Texte :

Les aventures de Persée nous sont connues par les récits poétiques qu’en fait Ovide dans ses Métamorphoses(1); des grandes tragédies grecques classiques inspirées par ce mythe, il ne nous reste que quelques fragments. Si nous nous limitons aux trois grands Tragiques : Eschyle lui avait consacré, semble-t-il, une tétralogie liée(2) (trois titres seulement nous ont été conservés : "Polydectès", "Les Phorcides", deux tragédies, et "Les Tireurs de filets", un drame satyrique) ; Sophocle avait écrit une "Danaé" ou "Acrisios" (les deux titres renvoient sans doute à la même œuvre), une "Andromède" et "Les hommes de Larissa". Euripide, enfin, fit représenter trois pièces : "Danaé", "Dictys" et un de ses chefs-d’œuvre, "Andromède". Cette dernière œuvre fut jouée en -412 ; Aristophane en fit de longues parodies dans ses "Thesmophories" (-411) et montre encore Dionysos, dans "Les Grenouilles" (-405) en train de lire(3) cette tragédie qui semble avoir profondément marqué ses contemporains.

De toutes ces pièces, il ne nous reste que quelques fragments, méconnus du grand public et même des hellénistes. Nous nous proposons de rassembler et de traduire ici quelques bribes de ces œuvres perdues, afin de revisiter le mythe de Persée et de redécouvrir ces vers rescapés de l’oubli. Après avoir rappelé brièvement les traces de ces récits dans la poésie grecque archaïque et la littérature du début du siècle de Périclès, nous parcourrons ces tragédies, en essayant de reconstruire leurs intrigues, tout en étudiant l’origine de ces fragments, la variété de leurs sources qui éclaire leurs différentes caractéristiques.

C’est dans "Le bouclier hésiodique", poème longtemps attribué à Hésiode mais composé par un aède inconnu, vers la fin du sixième siècle avant notre ère, que l’on trouve la première évocation intéressante des aventures de Persée ("La Théogonie" d’Hésiode évoque très rapidement la décapitation de Méduse, vers 276-281 ; d’autre part, "Le Catalogue des femmes", composé vers la même époque que "Le bouclier hésiodique", mentionne brièvement le mariage de Persée et d’Andromède). Ce poète inconnu veut rivaliser avec la célèbre description du bouclier d’Achille dans L’Iliade(4) en nous peignant le bouclier d’Héraclès. Persée y est représenté en train de voler dans les airs, après avoir réalisé son plus célèbre exploit, le meurtre de Méduse. Lisons-en quelques extraits qui énumèrent les armes extraordinaires du héros(5):

"Là se trouvait le fils de Danaé à la belle chevelure, le cavalier Persée...
Il avait à ses pieds les sandales ailées... Celui-ci volait comme la pensée.
La tête d’un terrible monstre occupait tout son dos,
La Gorgone ! Un sac l’entourait, merveille à voir,
En argent !...
Et terrible, autour des tempes du héros,
Se trouvait le casque d’Hadès plein de l’obscurité effrayante de la nuit".

Deux fragments du mythographe athénien Phérécyde, qui vécut au cinquième siècle avant notre ère et composa une "Histoire mythologique", nous livrent un bon résumé de cette histoire et permettent de caractériser les principaux personnages qui seront des héros tragiques chez Eschyle, Sophocle ou Euripide.

"Acrisios épousa Eurydice de Lacédémone. D’eux naquit Danaé. Alors qu’il consultait l’oracle au sujet d’un enfant mâle, le dieu l’avertit à Delphes de ne pas avoir d’enfant mâle issu de sa fille : il causerait sa mort. Rentrant à Argos, il fait une chambre en airain dans une partie de sa maison sous terre ; là, il conduit Danaé avec de la nourriture. Il la surveille, afin qu’elle n’enfante pas. Zeus, amoureux de la vierge, s’écoule du toit sous la forme d’une pluie d’or. Elle la reçoit en son ventre. Et montrant son visage, il s’unit à elle. D’eux nait Persée ; et Danaé le nourrit, aidée d’une nourrice, sans le révéler à Acrisios. Lorsque l’enfant eut trois ou quatre ans, le roi entendit sa voix, alors qu’il jouait. Il fit appeler par des serviteurs Danaé et la nourrice. Il tue cette dernière et conduit Danaé avec son fils à un autel dans une enceinte consacrée à Zeus. Il l’interroge, lui seul : d’où lui vient cet enfant ? Elle répond : de Zeus ! Il ne la croit pas mais la place dans un coffre avec son fils. Il le ferme et le jette à la mer. Ainsi portés, ils atteignent l’île de Sériphos. Et Dictys, le fils de Péristhène, en pêchant avec son filet, les retire de la mer. Ensuite, il prie Danaé de sortir du coffre. Une fois l’enfant libéré, et après avoir appris qui ils sont, il les conduit chez lui et les nourrit comme sa propre famille"(6).

Nous avons la chance qu’une deuxième scholie(7) vienne nous raconter la suite et la fin du récit :

"Alors que Persée était à Sériphos avec sa mère chez Dictys, et qu’il était devenu un jeune homme, Polydectès, le demi-frère de Dictys, roi de Sériphos, découvrit Danaé et tomba amoureux d’elle, il chercha un moyen de la posséder : il fit préparer un repas et invita beaucoup d’autres jeunes gens et Persée lui-même. Alors que ce dernier demandait la raison de cette fête, il lui répondit : "pour obtenir un cheval". Persée renchérit : "pour obtenir la tête de la Gorgone !" Après le repas, le lendemain, alors que les convives et Persée amenaient un cheval, le roi, n’ayant pas reçu la tête de la Gorgone, la réclama, selon la promesse faite : s’il ne l’apportait pas, sa mère, dit-il, serait prise. Persée s’en va, se lamentant sur son malheur, à l’extrémité de l’île. Hermès lui apparut, et après l’avoir interrogé, apprend la cause de sa peine. Il l’accompagna en lui disant de prendre courage. Et d’abord il le mena chez les Grées, filles de Phorkos, Pemphrédo, Ento et Iaino, avec les conseils et la protection d’Athéna. Il leur enleva l’œil et la dent qu’elles se partageaient. Lorsqu’elles s’en rendent compte, elles crient et le supplient de les leur rendre. Les trois les avaient, en effet, en commun. Persée leur répondit qu’il les possédait et qu’il les leur rendrait, si elles lui indiquaient la route vers les nymphes qui ont le casque d’Hadès, les sandales ailées et la besace. Elles la lui indiquent, il les leur rend. Arrivé chez les nymphes avec Hermès, il demande, obtient et attache les sandales ailées, s’entoure de la besace à ses épaules et ceint sa tête du casque d’Hadès. Ensuite il se rend en volant auprès de l’Océan et des Gorgones, Hermès et Athéna l’accompagnent. Il les trouve endormies. Ces dieux l’informent qu’il doit couper la tête en détournant le regard et ils lui montrent dans un miroir Méduse, la seule des Gorgones à être mortelle. Il s’en approche et lui coupe de son glaive sa tête, la met dans sa besace et s’enfuit. Les autres, lorsqu’elles s’en rendent compte, le poursuivent ; mais elles ne le voient pas, lui, invisible grâce au casque d’Hadès. Persée, revenu à Sériphos, se rend auprès de Polydectès et l’invite à rassembler le peuple afin qu’il leur montre la tête de la Gorgone, en sachant qu’ils seraient ainsi pétrifiés. Polydectès rassemble ses gens et lui demande de la leur montrer. En se tournant il la tire de sa besace et la leur présente. Ils sont alors changés en pierres. Athéna reçoit de Persée la tête et la place sur son égide ; il donne la besace à Hermès, les sandales ailées et le casque aux nymphes, comme le raconte Phérécyde, dans son deuxième livre"(8).

Un poème conservé de Simonide de Céos(9), composé au tout début du cinquième siècle également, nous évoque les plaintes de la jeune Danaé, jetée à la mer avec son fils Persée par Acrisios, son père :

Alors que, sur le coffre travaillé
Soufflait le vent,
Et que la mer bouleversée de frayeurs
Les secouait, Danaé, les joues mouillées de larmes,
Autour de Persée a jeté ses douces mains
Et dit : Mon enfant, comme j’ai de la peine !
Et toi, tu dors, comme le veut ton âge
Enfantin, tu es assoupi
Dans ce triste bois aux clous d’airain brillant
Au sein de la noire obscurité ;
De l’écume profonde du flot venant
Au-dessus de ta chevelure, tu n’as cure,
Ni des hurlements du vent, allongé
Dans ton vêtement pourpre, beau visage.
Si tu avais conscience de cette horreur,
A mes mots ton oreille légère prêterait attention.
Je te le demande, dors, mon enfant !
Et que s’endorme, que s’endorme cette terrible mer déchaînée !
Qu’un changement se manifeste,
Zeus, père, de ta part !
Si ma prière est trop audacieuse,
Injuste,
Pardonne-moi(10)!

Eschyle, comme nous l’avons écrit en introduction, avait vraisemblablement consacré une tétralogie à ce mythe. Il ne nous reste que trois titres d’œuvres : "Les Tireurs de filets", "Polydectès", "Les Phorcides".

"Des Tireurs de Filet", le drame satyrique dans lequel Dictys, le pêcheur, Silène et ses satyres tiraient le petit Persée et sa mère sur le rivage, il nous reste de longs fragments souvent très mutilés puisqu’ils nous ont été conservés sur des papyrus retrouvés en Egypte. Nous allons en traduire un extrait rapportant les propos du chœur des satyres à la vue des rescapés(11):

Mon chéri, viens ici.
N’aie pas peur ; pourquoi gémis-tu ?
Viens, rejoignons les garçons au plus vite ;
Tu iras vers mes mains nourricières, bienveillantes,
Mon enfant,
Tu te rassasieras d’oiseaux, de faons,
De jeunes sangliers,
Et tu seras le troisième dans le lit
Avec ta mère et ton père.
Et papa amusera son petit,
Lui offrira une nourriture saine,
Si bien qu’en grandissant,
Lâchant ton pied tueur de faons,
Tu chasseras les bêtes sauvages sans armes,
Tu offriras à ta mère de quoi manger,
A la façon de ton peuple adoptif
Dont tu te seras dépendant.
Mais allons, compagnons, avançons en ligne,
Pensons au mariage, car l’occasion est là,
Le silence encense cela.
(Une autre voix) :
Et je vois que la mariée veut déjà
Vraiment se rassasier abondamment de notre amour.
(La première voix) :
Et cela n’est pas étonnant : depuis longtemps,
Sans mari sur ce bateau et la mer
Elle était accablée, mais maintenant
Qu’elle contemple notre jeunesse,
Elle est radieuse comme une jeune épousée.

Des "Phorcides", il ne nous reste qu’un seul fragment ! Le titre de la tragédie désigne les trois Grées, monstres qui sont un hapax mythologique, puisqu’elles n’apparaissent que dans ce mythe (voir le récit précédent de Phérécyde). Athénée(12) nous a conservé un vers(13) qui est, sans doute, tiré d’un récit de messager narrant la mort de Méduse : "Il (Persée) plongea dans l’antre comme un sanglier sauvage".

De "Polydectès", tragédie qui, selon toute vraisemblance, devait traiter du retour de Persée à Sériphos et de sa vengeance, il ne nous reste rien. Nous connaissons juste ce titre attribué à Eschyle et conservé dans un catalogue médiéval.

Sophocle avait, quant à lui, écrit un "Acrisios" ou "Danaé" et "Les hommes de Larissa". Dans la première de ces tragédies, il s’intéressait au début du mythe, à l’oracle rendu et à l’horrible geste du roi contre sa fille et son petit-fils. La plupart des fragments conservés nous viennent de Stobée, compilateur et doxographe de l’antiquité tardive qui cite nombre d’extraits tragiques pour leur portée moralisante ou philosophique. Les fragments 66 et 67(14) sont ainsi, sans doute, en rapport avec la peur d’Acrisios face à la prophétie, et témoignent de ses pulsions de vie :

Car la vie, personne, autant que le vieillard, ne la goûte !
Car la vie, mon enfant, est de tout la possession la plus douce,
La mort, en effet, ne s’offre pas deux fois aux mêmes personnes.

De sa "Danaé", un autre titre, sans doute, pour la pièce précédente, il nous reste un fragment conservé par une scholie à l’"Ajax"(15) qui nous livre les mêmes peurs du roi :

Je sais une chose :
Si cet enfant vit, je suis mort.

Les hommes de Larissa" sont en lien avec la fin du mythe et la réalisation de l’oracle : lors de jeux athlétiques, Persée tue Acrisios accidentellement par un jet de disque. Un fragment rapporté par Athénée évoque les cadeaux offerts aux vainqueurs(16):

C’est une grande compétition pour tous les étrangers que l’on va faire annoncer,
Voici les prix offerts : des chaudrons en cuivre,
Des plats incrustés d’or, et, en argent massif
Des vases à boire, au nombre de deux fois soixante !

D’Euripide, nous avons conservé trois tragédies autour de ce mythe. Dans Danaé, il racontait le début de ce récit. Là encore, tous les fragments que nous allons traduire viennent de Stobée ; ils ont été retenus pour leur portée philosophique. Le fragment 316 se présente ainsi comme une réflexion autour de la descendance : rien n’est plus beau que d’avoir une lignée après soi. L’ironie tragique est réelle, puisque le malheur pour Acrisios doit justement venir de son petit-fils. L’extrait se situe avant la prédiction(17); c’est vraisemblablement le vieux roi qui s’exprime :

Femme, il est beau ce flambeau du soleil,
Il est beau à voir le flot de la mer, calme,
Et la terre fleurissant au printemps, et l’eau fécondante ;
De beaucoup de belles choses je pourrais faire l’éloge,
Mais rien n’est si brillant ni si beau à voir
Pour ceux sans enfants, mordus par l’attente,
Que la flamme d’enfants juste nés dans leurs demeures.

La morale finale sur les revers de la fortune reprenait ces images évoquant la nature(18):

Les destinées des mortels, dis-je, suivent le même cours
Que ce que l’on nomme l’Éther, quel qu’il soit.
Il envoie de l’été l’éclat brillant ;
Et fait croître l’hiver en rassemblant les nuages serrés ;
De la floraison, de la vie ou du dépérissement, il est le maitre.
Ainsi en est-il de la descendance humaine : pour les uns, la fortune
En un calme brillant, mais pour les autres les nuages toujours,
Et certains vivent avec leurs malheurs, quand les autres avec le bonheur
Périssent, comme les alternances des années.

Les fragments 324 à 327 offrent des réflexions autour du pouvoir des riches et de l’argent. Rappelons-nous que Danaé a été fécondée par Zeus transformé en pluie d’or. Acrisios devait être impressionné par cet amas de richesses ; le premier fragment témoigne de son horrible cupidité :

O toi, or, le plus beau cadeau pour les mortels :
Aucune mère n’offre de tels plaisirs au genre humain,
Ni les enfants, ni un père chéri,
Comme toi, pour ceux qui te possèdent en leurs demeures.
Si Cypris révèle un tel éclat dans ses yeux,
Il n’est pas étonnant qu’elle nourrisse des myriades de passions !

Les fragments 325 et 326 sont des constats plus réalistes :

Tu sais pourquoi ceux qui, parmi les humains, nobles
Mais pauvres n’ont plus aucun pouvoir,
Quand ceux qui n’étaient rien auparavant, riches à présent,
Jouissent d’une bonne réputation grâce à leur argent,
Et mêlent leur descendance par les mariages de leurs enfants ?
Chacun est plus prompt à donner au riche méchant,
Qu’au pauvre vertueux.
Il est malheureux celui qui n’a rien ; les riches sont heureux.
Les mortels se plaisent à penser qu’ils sont sensés
Les mots des riches, alors que, si un homme pauvre
De maisons modestes parle bien,
On se gausse ; pourtant, moi, j’ai souvent vu que
Les pauvres sont plus sages que les riches,
Et que, ceux qui offrent aux dieux de petits sacrifices,
Sont plus pieux que ceux qui offrent des bœufs.

Le fragment 325 serait, peut-être, une allusion au philosophe Socrate :

Supérieur à l’argent, je ne connais personne,
A part quelqu’un, mais je ne vois qui il est.

Dans "Dictys", il semble que l’intrigue se centrait autour de la volonté de Polydectès, le demi-frère de Dictys, d’épouser Danaé et d’éloigner Persée en l’envoyant affronter Méduse. On sait que cette pièce fut représentée en -431, dans la même trilogie que Médée, tragédie conservée. Le fragment 332, cité par Plutarque(19) pour sa portée philosophique, est une réflexion de Dictys adressée à Danaé redoutant la mort de son fils :

Crois-tu qu’Hadès se soucie de tes lamentations
Et relâchera ton fils, si tu persistes tes gémissements ?
Cesse. Regarde les malheurs de tes proches,
Tu seras plus mesurée, si tu veux considérer
Tous ceux qui sont en train de peiner avec des chaines,
Tous ceux qui vieillissent privés d’enfants,
Ceux qui, après avoir joui de la plus grande prospérité du pouvoir,
Ne sont plus rien ; voilà ce qu’il te faut contempler.

Les fragments 336 et 337, cités par Stobée, comme des maximes à méditer, proviennent d’un agôn entre les deux frères :

Face à une noble naissance, j’ai peu de belles choses à dire ;
L’homme honorable est, pour moi, celui né noble,
Mais l’injuste, même s’il est issu d’un père meilleur
Que Zeus, me semble bien mal né !
Ne va pas débuter, vieillard, une dispute avec les rois ;
Honorer les puissants, est une ancienne loi.

Les fragments 345 et 346 étaient, peut-être, prononcés par Persée, ils sont encore cités par Stobée pour leurs réflexions autour des liens familiaux :

Moi, je pense que, pour un père, le plus cher est ses enfants,
Et pour les enfants leurs parents ; aucun autre allié,
Dis-je, ne peut être plus fidèle !
Une loi, en effet, est commune aux hommes-
Elle a l’adhésion des dieux, je le dis clairement-
Et à toutes les bêtes : aimer les enfants qu’ils font naître ;
Pour le reste nous avons des lois différentes, les uns et les autres.

Le fragment 341, comme les fragments 324 à 327 de "Danaé" vus précédemment, critique l’appât du gain :

Que je ne sois jamais, vaincu par les richesses,
Un homme mauvais ou secondant les mauvais.

Les fragments parvenus jusqu’à nous de "l’Andromède" sont de nature plus variée : Aristophane dans ses "Thesmophories", comédie représentée un an après la tragédie, parodie cette pièce. Le sujet en est le suivant : Euripide a appris que les femmes, alors qu’elles doivent fêter les déesses thesmophores, Déméter et Perséphone, ont décidé de comploter contre lui : ses héroïnes auraient, en effet, des conduites trop scandaleuses. Les femmes lui en veulent car il révèlerait ainsi aux hommes leur véritable nature, et ces dernières ne pourraient plus les abuser ! Après avoir vainement demandé à un de ses confrères, Agathon, moqué pour ses allures efféminées, d’aller prendre sa défense auprès de celles-ci, il décide de travestir un de ses vieux parents pour accomplir cette tâche. Ce dernier finit par être découvert et se trouve arrêté par les femmes. Euripide se doit de tout mettre en œuvre pour le sauver ; il va recourir aux intrigues de ses tragédies passées. C’est ainsi qu’il arrive, suspendu par la mèchanè, en Persée, indiquant ainsi à son parent qu’il doit endosser le rôle d’Andromède. Les vers du comique suivent de très près ceux d’Euripide : les scholiastes ont pris le soin d’indiquer ces parodies en mentionnant les vers de la tragédie qui étaient parodiés, ce qui permet de savourer les jeux auxquels se livre Aristophane. Rappelons que les scholies sont des sortes de notes, souvent courtes, placées dans les marges des manuscrits vers le quatrième siècle de notre ère, au moment où l’on est passé des rouleaux (volumina) aux codices. On sait que, dès l’époque alexandrine, d’illustres érudits, parfois écrivains eux-mêmes, comme Lycophron, Ératosthène, Callimaque, Aristophane de Byzance, Euphronios, Callistrate et Aristarque, s’intéressèrent à ces comédies et établirent des commentaires. Les scholies mentionnent leurs noms et sont souvent des fragments, plus ou moins fidèles, de ces études perdues.

Lorsque le Parent d’Euripide voit le Tragique arriver par les airs, tel Persée, il comprend qu’il doit réciter le prologue de la tragédie qui s’ouvrait par une longue monodie de la jeune fille qui eut, sans doute, un grand succès, pour que le Comique la reprenne. Les scholiastes nous ont sauvé ces vers du début de la tragédie que nous allons parcourir en traduisant ces scholies (nous indiquons ici le texte grec afin de mieux saisir les reprises et parodies du Comique). Le Parent commence par s’adresser au chœur :

Les Thesmophories, vers 1015(20):
"D’après les vers de l’Andromède d’Euripide "Chères vierges, mes très chères". Le reste a été rajouté pour les besoins de la pièce".

D’emblée la parodie est cinglante : dans Andromède, l’héroïne s’adressait à un chœur formé de jeunes filles amies, ici le Parent s’adresse à des femmes qui sont ses ennemies (et des femmes mûres de plus)... Il s’agit du fragment 117.

Puis il continue sa monodie, seule la Nymphe Echo accompagnait Andromède(21).

Les Thesmophories, vers 1018 :
"A nouveau tiré de l’Andromède. Andromède dit à Echo :

Je m’adresse à toi qui résides dans les antres,
Silence ! Permets, Echo, qu’avec mes amies,
Je puisse me rassasier de gémissements.
Par le fait de prendre des parties, le tout est sans lien logique".

Aristophane dans le passage correspondant s’amuse à mêler en effet citations tragiques et expressions qui évoquent la situation critique du Parent d’Euripide, ce qui explique la conclusion du scholiaste. V. Debidour(22) choisit ainsi habilement de traduire cette complainte parodiée en mêlant des vers de sept pieds (lamentations de la jeune fille) à des vers de cinq pieds (jérémiades personnelles du Parent qui n’arrive pas à tenir son rôle tragique.) Il revient toujours à sa situation présente et demande, par exemple, à Echo de retrouver sa femme, au vers 1021.

Voici un exemple de la parodie comique (nous donnons ici la traduction de Debidour) :

O mes amies virginales,
Mes amies, dites comment
Pourrais-je prendre le large
A l’insu du Garde ?
Echo, qui du fond des antres
Réponds à ma chantepleure,
Tu m’entends... Exauce-moi
Et permets que je m’en aille
Retrouver ma femme !

Euripide joue, d’ailleurs, selon les scholiastes, pendant quelques vers la nymphe Echo qui devient si babillarde qu’elle exaspère comiquement le Parent-Andromède. Une scholie nous indique, au vers 1059, qu’elle n’est plus qualifiée comme chez Euripide de κακοστένακτος : "pleine de pitié" mais devient Echo, ἐπικοκκάστρια "la moqueuse".

Le Parent, comme Andromède, dénonce ensuite la cruauté de ses bourreaux. Le détournement burlesque est, de nouveau, présent :

Vers 1022 :
"D’après le passage du chœur de l’Andromède :

Il est sans pitié l’homme qui t’a fait naître,
Il t’abandonna, la plus triste des mortelles,
A Hadès, trépas nécessaire à cette race"(23).

De façon comique ce n’est plus le chœur qui se lamente sur le sort de la jeune fille, mais le Parent qui se lamente sur le sien. Le passage du féminin au masculin dans le superlatif chez Aristophane (πολυστονώτατον) est également ridicule, le Parent oublie toujours son rôle.

Stobée nous cite un extrait qui se situerait juste avant ce passage (fr. 119) :

"Souffre avec moi, car le désespéré
Partageant ses larmes obtient
Un allègement à ses maux."

La parodie continue : les scholies aux vers 1030, 1034, 1040 le soulignent :

A nouveau tiré de l’Andromède.
Et cela vient de l’Andromède.
Et cela vient de l’Andromède.

Vu le flou des indications des scholiastes, il est particulièrement délicat d’établir ici ce qui appartient à l’original et ce qui est parodié. Voici le passage d’Aristophane, tel qu’il est établi en grec, et tel qu’il est traduit par Collard et Cropp (fr. 122) : les vers 1031, 1032, 1033, 1035, 1038 relèveraient des effets comiques paratragiques ; le reste serait une reprise d’Euripide :

"Do you see ? Not in dancing nor
Amongst the girls of my age (1030)
Do I stand holding my voter’s funnel,
But entangled in close bonds
I am presented as food for the monster Glaucetes,
With a paean not for my wedding
But for my binding. (1035)
Bewail me, women, for
I have suffered pitiful things in my pitiful plight -
O suffering, suffering man that I am! -
And other lawless afflictions from my kin,
Though I implored the man, (1040)
As I light a lament filled with tears for my death".

Le vers 1034 où Andromède nomme le monstre marin, désigne également un glouton célèbre à Athènes, il n’en reste pas moins qu’il peut venir de la tragédie, tout comme les deux derniers vers. En revanche, des ruptures comiques sont évidentes et manifestent l’irruption de la réalité du Parent dans la fiction tragique qu’il n’arrive pas à jouer : il parle ainsi au vers 1031 de son urne pour voter et se désigne clairement encore comme un homme au vers 1038 !

Le Parent entonne ensuite les premiers mots, d’après les scholiastes, de la tragédie perdue.

Les Thesmophories, vers 1065 :
"Mnésiloque en Andromède. Ouverture du prologue d’Andromède".

La pièce débutait donc par une invocation à la Nuit(24) reprise ici par Aristophane (1065-1069) :

"O toi, Nuit sacrée,
Comme tu poursuis ta longue course astrée,
Parcourant sur ton char les nuées vénérées
Au travers de l’Olympe les routes sacrées !"

La célébrité de cette évocation est montrée par le nombre de scholiastes qui la citent (Schol. à Théocrite 2.165/166 ; Schol. à Oribase, Collection Médicale, lib. Incert. 42.1 ; Schol. à Homère, Iliade, XXIV, 12-13). Certains éditeurs (suivis par Collard et Cropp) intègrent la première répétition d’Echo-Euripide à ce fragment (δι’ Ὀλύμπου), mais, comme le notent Collard et Cropp eux-mêmes : "Some editors doubt that her interventions began so early in Euripides’play"(25). C’est bien le bavardage incessant de la nymphe qui rend, chez Aristophane, le passage comique.

Le Parent continue en reprenant les lamentations de la jeune fille :

"Pourquoi pour moi Andromède autant de maux !
Malheureuse, à la mort..."

Un autre fragment du même monologue (fr. 115 a) nous est offert par une scholie aux Oiseaux : le chœur est en train de vouloir attaquer :
Les Oiseaux, vers 349 :
"En lien avec les mots d’Euripide dans son Andromède : "exposer en nourriture au monstre marin", comme le dit Asclépiade, alléguant que cela vient d’une tragédie jamais représentée".

L’explication d’Asclépiade (sans doute Asclépiade de Myrlée, grammairien vivant à la fin du premier siècle de notre ère) a le mérite de nous livrer trois mots de cette tragédie mais elle est doublement fautive : "Les Oiseaux" d’Aristophane ont été représentés en -414, soit deux ans avant la tragédie, il ne peut donc y avoir de parodie avec l’expression du chœur "donner en nourriture à nos becs" (les confusions chronologiques sont très fréquentes chez les commentateurs) ; cette tragédie, en outre, a bien été représentée, comme le prouve le simple fait qu’Aristophane la parodie ; il n’y aurait, sinon, aucun effet comique pour les spectateurs !

Un extrait de "Lysistrata" reprend encore, selon les scholiastes, des mots de la jeune héroïne (fr. 116) :

Lysistrata, vers 963 :
En lien avec les mots de l’Andromède : "Quelles larmes, quelle Sirène" ?

Le scholiaste voit dans les répétitions du chœur désespéré par la fameuse grève du sexe entamée par les femmes (Ποία ψυχή, ποῖοι δ’ ὄρχεις... Quelle âme, quelles couilles...) un effet de parodie avec le texte tragique cité. "Lysistrata" date également de -411 (aux Lénéennes), soit deux mois avant "Les Thesmophories" jouées aux grandes Dionysies : la parodie est donc possible, cette fois.

Le Tragique reprend ensuite le rôle de Persée pour tenter de libérer son proche :

Les Thesmophories, vers 1098 :
"Les trois premiers vers sont tirés de l’Andromède dans la bouche de Persée. Et il a rajouté la suite".

Euripide change donc à nouveau de rôle et redevient Persée. Les vers 1098 à 1100 sont tirés de la tragédie (fr. 123) :

O dieux, en quelle terre barbare j'arrive
D'un pied rapide ? Car au travers de l'éther
Je me fraye une route d'un pied ailé.

D’autres fragments cités par Stobée, comme des maximes, sont tirés, sans doute, de la bouche de Persée. Le fragment 126 s’adresse, peut-être, à une Andromède d’abord silencieuse.

Quelques auteurs, dont encore Athénée, nous ont conservé des mots du Messager (sans doute le début de son récit) racontant l’arrivée du monstre et du peuple.

Enfin, le fragment 152, cité par Stobée, apporte la leçon attendue à la fin des tragédies sur la fragilité de la fortune et les aléas du sort :

"La volonté divine, ne vois-tu pas
Comment elle accomplit les destinées ?
Elle chamboule tout chaque jour".

Ce travail nous permet donc de parcourir les aventures de Persée, de sa naissance à la mort d’Acrisios. Des fragments de ces tragédies perdues peuvent être redécouverts dans toute leur variété. La récolte la plus intéressante et la plus abondante est pour l’Andromède d’Euripide. Les scholies aux Thesmophories d’Aristophane viennent compléter heureusement les fragments retenus par Stobée pour leur portée philosophique. Le long fragment conservé sur un papyrus des "Tireurs de filets" d’Eschyle est particulièrement émouvant : derrière le comique des mots prononcés par les satyres, on ressent une tendresse paternelle, tendresse d’un père adoptif, qui nous rapproche plus que jamais de ces vers, écrits il y a près de deux-mille-cinq-cents ans.

Notes :
1 - Voir les livres IV, (vers 604-803) et V, (vers 1 à 249).
2 - Il s’agit d’un ensemble de quatre pièces : trois tragédies (ou trilogie) et un drame satyrique centrés sur le même héros, la même famille.
3 - (Cf. vers 52-54) : il s’agit du plus ancien témoignage de lecture individuelle et silencieuse.
4 - Voir le chant XVIII, vers 478 à 608.
5 - L’ensemble se trouve des vers 216 à 237.
6 - Phérécyde : fragment rapporté par une scholie à Apollonios de Rhodes, IV, 1091 (fr. 26, Müller, FHG).
7 - Nous définissons un peu plus loin ce qu’est une scholie.
8 - Scholie à Apollonios de Rhodes, IV, vers 1515 (fr. 26, suite).
9 - Fr. 371, Page.
10 - Pindare, par ailleurs, dans deux de ses épinicies, Les Pythiques X (vers 45) et XII (vers 17-18), évoque rapidement le voyage du héros et la protection d’Athéna, puis la pluie d’or.
11 - Fr. 47a, J.J. Henderson: Aeschylus, Fragments, Cambridge, Harvard University press, Loeb classical library, London 2008.
12 - Voir, Les Deipnosophistes, IX.402b.
13 - Fr. 261.
14 - H. Lloyd-Jones: Sophocles, Fragments, Cambridge, MA, Harvard University Press, Loeb Classical Library, 2003.
15 - Fr. 165.
16 - Fr. 378.
17 - C. Collard, M. Cropp: Euripides, Fragments, (VII et VIII), Cambridge, MA, Harvard University Press, Loeb Classical Library, London 2008.
18 - Fr. 330.
19 - Moralia 106a.
20 - Les textes des scholies à cette pièce sont ceux édités par Dübner (Scholia Graeca, in, Aristophanem, Didot, Paris 1877), textes en ligne sur le TLG.
21 - Fr. 118.
22 - V.H. Debidour : Aristophane, Théâtre complet en deux tomes, Gallimard, Folio, Paris 1965.
23 - Fr. 120.
24 - Fr. 114.
25 - Euripides, Fragments, p. 133. Préparation évangélique, 15.62.8. Comme chez Ovide : Les Métamorphoses, IV.682-4.
Pour citer l'article :

* Cédric Germain : Le mythe de Persée dans les textes grecs archaïques et classiques, Revue Annales du patrimoine, Université de Mostaganem, N° 19, 2019. http://annales.univ-mosta.dz

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Résumés du N° 19