La brachylogie comme expression de la sapientialité soufie

Dr Sara Lebbal
Université de Batna 1, Algérie

Résumé :

Le présent article tend à mettre en exergue les liens viscéraux unissant la triade brachylogie, soufisme et sapientialité. L’objectif étant de replonger notre objet d’étude, à savoir la pensée soufie, dans son paysage d’appartenance discursive afin de le resémantiser en fonction de la dimension philosophique et sapientiale qui en constituent le pivot sémantique. Sachant que le discours mystique et ésotérique constitue un thesaurus de principes sapientiaux exprimés sur un fond brachylogique ; il serait question d’établir des liens de corrélation et de factualité entre cette pratique brachylogique tant prisée par les maitres soufis et la sagesse qui en incarne la pierre angulaire.

Mots-clés :

brachylogie, soufisme, sapientialité, discursivité, détournement.

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The brachylogy as an expression of Sufi sapientiality

Dr Sara Lebbal
University of Batna 1, Algeria

Abstract:

This article tends to highlight the visceral links uniting the triad of brachylogy, Sufism and sapientiality. The objective being to plunge our object of study, namely Sufi thought, back into its discursive belonging landscape in order to resemantize it according to the philosophical and sapiential dimension which constitute its semantic pivot. Knowing that the mystical and esoteric discourse constitutes a thesaurus of sapiential principles expressed on a brachylogic background; it would be a question of establishing links of correlation and factuality between this brachylogical practice so prized by the Sufi masters and the wisdom which embodies its cornerstone.

Key words:

brachylogy, Sufism, sapientiality, discursiveness, diversion.

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Texte :

Avant de dérouler l’écheveau de la réflexion il convient de jeter un regard cursif sur la notion de brachylogie qui constitue le nœud gordien du présent article et ce, en essayant de cerner, chemin faisant, son origine, les différentes acceptions qu’elle revêt, et son évolution heuristique.

Etymologiquement parlant, et dans son acception la plus simpliste et globalisante à la fois, la brachylogie vient du grec "brachys" qui veut dire court ; c’est une forme de discours lapidaire, laconique, courte, c’est-à-dire elle se rallie à tous les sémèmes de la concision. Autrement dit, c’est tout discours qui se définit par sa taille extérieure réduite et sa condensation aussi verbale que sémantique.

Ce qu’il faut retenir de la brachylogie, c’est qu’elle a longtemps été considérée comme un vice ou tare discursive. Car conscient que pour écourter un discours, il faut en tronquer une partie et donc corollairement altérer sa sémanticité. Les items "brachylogie" qui figurent sur les dictionnaires "Littré" et dictionnaire de la rhétorique donnent, respectivement, les définitions suivantes :
- "vice d’élocution qui consiste dans une brièveté excessive, et poussée assez loin pour rendre le style obscur"(1).
- "si c’est bref, c’est un risque quasi-inévitable d’excès, forcément dans le sens d’un vice, l’obscurité"(2).

Ainsi, lire des assertions pareilles sur des dictionnaires notoires et de renommée scientifique, nous pousse à nous poser des questions quant à l’importance/ inanité du discours brachylogique, autrement dit, le fait d’estropier au discours une composante serait-il synonyme de délestage sémantique ? La brachylogie serait-elle une pratique aléatoire ou est-elle légiférée par des paradigmes ?

Afin d’apporter des éléments de réponse à cette interrogation que l’on qualifierait de motrice, il importe de disséquer le processus de la conception du discours brachylogique afin d’en comprendre l’essence.

1 - Comment concevoir un discours brachylogique ?

Sachant que l’expression brachylogique semble, de prime abord, un tout insécable ; il convient, nonobstant, de l’écailler afin d’en comprendre la constitution. Cela nous permettra de statuer sur sa pesanteur linguistique et sémantique. Pour ce faire, nous proposons d’innerver les différentes strates qui entrent dans sa composition, allant du segmental, passant par le supra-segmental pour arriver enfin au supra-mental.
1. Au niveau segmental :

La première strate s’avère purement linguistique. En effet, se présentant comme un énoncé aussi sélectif qu’éclectique, l’expression brachylogique vise à éliminer tout ce qui est superflu, toute sorte de digression et ne retient que ce qui est essentiel à la compréhension. Ce premier processus prend appui, exclusivement, sur les deux modes fondamentaux utilisés dans la conception de tout acte communicationnel ; à savoir la configuration (sélection/combinaison) connue sous l’appellation saussurienne (axe syntagmatique/axe paradigmatique). Cela dit, cet agencement dichotomique semble l’opération basique, juxtaposant les vocables constituant l’énoncé brachylogique dont l’addition génère un sens très circonscrit.

Ce premier processus va de paire avec un deuxième qui consiste en l’ellipse. D’ailleurs, d’aucuns nieraient que toute expression brachylogique est, par définition, elliptique. Cette dernière fait irruption afin d’accroitre l’expressivité ; elle procède à l’omission des éléments nécessaires à la compréhension dans le but de raccourcir l’énoncé et en même temps élargir l’éventail sémantique en suggérant une interprétation disparate.
2. Au niveau supra-segmental :

Il n’est pas à démontrer que les expressions brachylogiques sont des condensés de procédés stylistiques. Il suffit juste de considérer les définitions tendant à dresser les principales caractéristiques de l’identité du discours brachylogique pour se rendre compte que la sonorité, au sens musical du terme, ne lui est pas étrangère. A vrai dire, cette dimension prosodique vient seconder l’aspect mnémonique. Autrement dit, l’expression brachylogique est sciemment écourtée pour être facilement mémorisée et, corollairement, être facilement reproduite ultérieurement.
3. Au niveau supra-mental :

Cette dernière strate interpelle la pleine intelligence. En effet, faute de pouvoir et/ ou vouloir tout dire ; l’expression brachylogique évoque et incite le lecteur à faire lui-même des associations d’idées à travers les allusions insinuées. Ainsi, débusquer le non-dit à travers le message subliminal dissout dans l’expression relève, désormais, des prérogatives du lecteur/récepteur.

Cela dit, Tout ce processus inscrit la brachylogie dans ce que Barthes appelle "un objet parasite du langage"(3), créant ainsi un détournement sémantique qui serait dû, essentiellement, à la condensation - parfois exagérée - susceptible même d’induire le récepteur en erreur. Désambigüiser le message s’apparente, désormais, à une tache trop ardue ce qui est étayé par ce qui suit : "la brièveté peut toutefois également être un inconvénient pour le lecteur, à cause de la menace constante de tomber dans l’obscurité du discours. Si le public ne possède pas toutes les clés de compréhension, si la connivence n’est pas établie, le texte concis et dense lui paraitre opaque"(4).

Ainsi, à partir de ce bref charpentage de la notion en question, nous constatons que la conception d’une expression brachylogique n’est pas un travail de tout repos, le processus sollicite des compétences aussi cognitives que linguistiques pour pouvoir le cristalliser.

Après la catégorisation sus-citée, une réfection définitionnelle s’impose afin de réhabiliter la notion de brachylogie. En effet, nous allons faire appel à deux citations qui seraient susceptibles de relever la pente de la réflexion :
- "l’exigence fragmentaire est donc à comprendre davantage comme une attitude de tout l’être, comme un apprentissage et une ascèse, que comme une préoccupation technique ou un souci méthodologique"(5).
- "attitude morale et art de vivre qui renonce aux digressions pour une concision qui est la marque d’une pensée ferme, établie, tranchante(6).

Cette dernière assertion ouvre une brèche que l’on pourrait qualifier de philosophique, dans laquelle on inscrit notre réflexion, car elle met en exergue une autre facette du discours brachylogique et l’imprègne d’une dimension résolument sapientiale. En effet, elle cantonne la brachylogie dans le sillage de l’éthique discursive. Etant viscéralement liée à la bonne conduite communicationnelle, le concept rhétorique de brevetas refait surface pour une élucidation optimale de la notion de brachylogie. Se définissant comme étant : "principe éthique de bonne communication et de respect du destinataire qui évite de l’accabler sous un flot de paroles, la brièveté relève de la pragmatique du discours"(7).

Cela atteste, encore une fois, que l’énoncé brachylogique ferait partie d’un discours aussi autonome qu’autarcique ayant un sens complet - voire même plusieurs - et une scénographie bien définie. Le fait d’en estropier une partie – processus elliptique oblige - ne fait nullement de lui un discours bancal.

2 - Brachylogie et sapientialité soufies :

La brachylogie est un domaine qui renait de ses cendres, on assiste à un regain d’intérêt à cette notion. Initiée par Socrate, et mise au rebut par les différentes notions, elle refait surface sous une dénomination préfixée de "nouvelle" qui a galvanisé sa dimension philosophique notamment avec la publication de l’ouvrage de Mansour M’henni ayant pour intitulé "Le retour de Socrate : Introduction à la nouvelle brachylogie"(8). L’œuvre en question propose un retour aux prémisses de la notion philosophique pour parler de la dialectique de Socrate qui : "devait certainement penser que l’interlocuteur doit, dans tous les cas, répondre brièvement et que c’était là une condition capitale pour que l’entretien se déroule bien. A ses yeux, la dialectique, comme procédé de recherche et de discussion, se réduit, pour l’interlocuteur, à cette forte exigence brachylogique"(9).

Donnant un élan à toute la sagesse philosophique ancestrale, les soufis n’ont pas voulu rompre avec cette tradition discursive. Prenant appui sur le discours elliptique, ils n’ont fait que perpétuer la pratique.

Il est à souligner qu’à travers cet article, pour le besoin de l’étude et afin d’éviter tout quiproquo à caractère religieux, nous considérons le soufisme moins comme une doctrine religieuse que comme une philosophie. D’ailleurs, il n’est pas à rappeler que les deux vocables s’entrecroisent sémantiquement. Une rétrospection étymologique suffirait pour élucider le rapprochement. En effet, la racine "Sophia" de philosophie fait référence à la connaissance et à la sagesse. De même pour l’acception "soufie" qui, elle, serait issue de la langue arabe, et dont le faisceau sémantique attenant converge vers la connaissance et la sagesse.

Il n’est pas à rappeler que des maitres soufis ont été tués, parfois même sauvagement, à cause de leurs propos taxés d’hérétiques, nous citons à titre d’exemple Hussein Mansour al-Hallaj, Abu al-Abbas Bnu Attaa, Chams Tabrizi, Bayazid al-Bastami, etc.

Bayazid al-Bastami :

سبحاني ما أعظم شأني حسبي من نفسي حسبي من نفسي حسبي
خضت بحرا وقف الأنبياء بساحله

Hussein Mansour al-Hallaj :

أنا الحق
الأرض أرضي والسماء سمائي

L’intraduisibilité de ces expressions ne fait que ratifier la masse sémantique, voire même la plurisémanticité dont elles font preuve ; ce qui induit en erreur le récepteur et l’instigue à dévoyer ces assertions en les faisant passer pour des pratiques discursives imprégnées de balivernes, occultant le fait que cette doctrine tient essentiellement compte de la "niyya, la pureté de l’intention"(10).

Le soufisme dans son acception initiale, loin de toute patence extravagante, serait une doctrine ayant pour ultime finalité la purification du cœur, et vise à transcender tous les soucis de la vie éphémère au profit de celle éternelle, qui élève l’âme jusqu'à la fusion complète et insécable avec l’entité divine dans le sens le plus spirituel du terme. A ce sujet, les exemples ne tarissent pas sur l’expression brachylogique de l’unité fusionnelle entre les deux esprits, du créateur et de la créature en l’occurrence. Nous tenons à citer les propos brachylogiques soufies qui, à cause de leur condensation verbale, ont été détournés sémantiquement et ont valu, par la suite, à leurs énonciateurs haine, torture et mort.

Pour parler en terme de religion islamique, nous dirons que cette vision ésotérique incarne une vision latente de l’islam, ou plutôt un islam intérieur contrairement à tout ce qui tend vers l’aspect ostentatoire de la religion, et ce conformément à ce que avance Leila Babès dans ce qui suit : "Plusieurs manières d’appréhender la religiosité des musulmans sont possibles. Deux approches peuvent être retenues : celle qui s’appuie sur une attitude "soupçonneuse" pour tenter de mesurer le réel à partir des règles de la science positive, et celle qui se contente de restituer la "respiration" des individus en œuvre"(11).

3 - Pourquoi recourir à la brachylogie ?

Ayant fait le tour de la question, on ne peut plus, succinctement, et afin que cette réflexion ne soit scellée d’incomplétude, nous tenons à répondre à la question qui s’impose avec acuité, celle de vouloir savoir pourquoi - en dépit du détournement sémantique dont leurs propos ont longtemps été sujets - les maitres soufis ont recours à la forme brachylogique.

La seule piste susceptible d’élucider la question et que nous trouvons plausible, serait de considérer cet engouement pour la brachylogie comme une stratégie manipulatoire, car, en effet, l’un de ces stratèges réside dans la condensation des procédés rhétoriques dans un discours pour légiférer l’engouement dont il jouit.

A en croire que, en regard de ce que nous venons d’avancer, la portée du message brachylogique s’oriente vers le subliminal.

Il est à préciser que nous avons appréhendé d’approcher la manipulation discursive avant de l’aborder et ce, en raison du manque relatif dans la matière théorique. En effet, la question de la manipulation discursive semble relativement récente dans le domaine des sciences du langage. Aussi, à travers les articles parcourus, nous n’avons pas trouvé des stratégies clairement répertoriées susceptibles de cadrer avec nos exemples, hormis celles définies par Patrick Charaudeau qui en a repéré quatre renvoyant aux indices récurrents. Il affirme à juste titre que : "les stratégies discursives employées pour manipuler sont toujours les mêmes : a) la description du mal. b) la description des causes du mal. c) l’exaltation des valeurs. d) l’appel au peuple"(12).

Ayant essayé de transposer les propos cités des maitres soufis, nous remarquons, sauf inadvertance de notre part, ils cadrent, plus au moins, avec le canevas manipulatoire du moment que l’essence heuristique y est (surtout pour les deux derniers points), et que la manipulation s’invite comme une perspective échéante sur un niveau, ex ante, du traitement discursif de la brachylogie soufie.

Il convient de souligner que la présente lecture constitue un essai d’élucidation d’un aspect très circonscrit, voire même infinitésimal, par rapport à l’éventail aspectuel que couvre la brachylogie et qui s’étend jusqu'à l’effacement.

La refonte définitionnelle dont notre objet d’étude était continuellement sujet a mis en exergue la dimension hypertrophiée de sa sémanticité. Pour les besoins de cette étude, l’on s’était évertué à ne baliser que le canton soufi. Autrement dit, une facette, parmi tant d’autres de cette notion émergente a était partiellement élucidée. Cela dit, le recours à l’exploration des autres aspects serait aussi louable que salutaire pour l’endiguement complet et exhaustif de la question.

Notes :
1 - Le Littré, Dictionnaire en ligne.
2 - Georges Molinie : Dictionnaire de rhétorique, Le Livre de Poche, Paris 1992, coll. "Les Usuels de Poche", p. 72.
3 - Roland Barthes : Essais critiques, Ed. du Seuil, Paris 1964, p. 262.
4 - Estelle Ingrand-Varenne : La brièveté des inscriptions médiévales, d’une contrainte à une esthétique, Medievalia, Revista d’Estudis Medievals, 2013, N° 16, p. 224.
5 - Françoise Susini-Anastopoulos : L’écriture fragmentaire "définitions et enjeux", P.U.F., Paris 1997, p. 261.
6 - Mansour M’henni et Sanae Ghouati : La brachylogie, retour d’un concept ou repenser le nouveau dans un concept antique, Conférence à la Faculté des Lettres de l’Université Ibn Tofail de Kénitra, 24-4-2013.
7 - Estelle Ingrand-Varenne : op. cit., p. 214.
8 - Mansour M’henni : Le retour de Socrate, Introduction à la nouvelle brachylogie, Ed. L’Harmattan, Paris 2017, p. 265.
9 - Mansour M’henni et Sanae Ghouati : op. cit.
10 - Leila Babès : L’islam intérieur, passion et désenchantement, Al-Bouraq, Liban 2000, p. 247.
11 - Ibid., p. 7.
12 - Patrick Charaudeau : Le discours de manipulation entre persuasion et influence sociale, p. 8. http://www.patrick-charaudeau.com
Références :
1 - Babès, Leila : L’islam intérieur, passion et désenchantement, Al-Bouraq, Liban 2000.
2 - Barthes, Roland : Essais critiques, Ed. du Seuil, Paris 1964.
3 - Charaudeau, Patrick : Le discours de manipulation entre persuasion et influence sociale.
4 - Ingrand-Varenne, Estelle : La brièveté des inscriptions médiévales, d’une contrainte à une esthétique, Medievalia, Revista d’Estudis Medievals, 2013, N° 16.
5 - M’henni, Mansour : Le retour de Socrate, Introduction à la nouvelle brachylogie, Ed. L’Harmattan, Paris 2017.
6 - M’henni, Mansour et Sanae Ghouati : La brachylogie, retour d’un concept ou repenser le nouveau dans un concept antique, Conférence à la Faculté des Lettres de l’Université Ibn Tofail de Kénitra, 24-4-2013.
7 - Molinie, Georges : Dictionnaire de rhétorique, Le Livre de Poche, Paris 1992.
8 - Susini-Anastopoulos, Françoise : L’écriture fragmentaire "définitions et enjeux", P.U.F., Paris 1997.
Pour citer l'article :

* Dr Sara Lebbal : La brachylogie comme expression de la sapientialité soufie, Revue Annales du patrimoine, Université de Mostaganem, N° 18, 2018. http://annales.univ-mosta.dz

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