Famille chaouie et interculturalité

Dr Leila Boutamine
Université de Batna 2, Algérie

Résumé :

On croit avoir tout dit en prononçant le mot famille comme s’il s’agissait d’un mot magique, on s’interdit de penser repenser beaucoup de choses, à une fiction largement ancrée dans l’inconscient sémantique. A partir de cela, on ne peut aucunement nier la diversité sociale et culturelle qui s’incarne à travers les pratiques socio-interculturelles au sein de la famille algérienne en générale et la famille chaouie en particulier, étant donné que cette dernière se caractérise par des pratiques sociales et interculturelles ; telles que les traditions, la langue…, qui représentent en tout et pour tout son identité mais aussi une source, voire une référence pour pouvoir cohabiter avec l’autre, pour une appartenance collective.

Mots-clés :

famille chaouie, langue, société, interculturel, Aurès.

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Chaoui family and interculturality

Dr Leila Boutamine
University of Batna 2, Algeria

Abstract:

We think we have said everything by pronouncing the word family as if it was magic word. We refrain from thinking of many things, to a fiction largely rooted in the semantic unconscious. From this, we cannot deny social and cultural diversity that is embodied through social-cultural practices within the Algerian family in general and the Chaoui family in particular, since this later is characterized by social and intercultural practice; such as traditions language which represents in all and for all its identity but also a source or a reference to be able to coexist with the other for a collective membership.

Keywords:

Chaoui family, woman, language, cultural, intercultural, practice.

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Texte :

Le présent article s’intéresse foncièrement au thème des pratiques socio-culturelles, voire interculturelles au sein de la famille chaouie, l’objectif de cette analyse est de dévoiler les transformations notamment culturelles qu’a subi cette famille à cause d'une multitude de facteurs, désirés ou non désirés, notre curiosité scientifique est de connaitre cette famille, ainsi que ses pratiques interculturelles en ce qui concerne ses rites, ses valeurs sociétales, son dialecte..., ce voyage dans ce monde jugé compliqué, qui possède une culture dont les pratiques sont riches, diverses, et variées, spécifique, qui montrent à quel point ce monde mérite d’être connu voire analysé.

Pour ce faire, et pour telle perspective de recherche, de par sa thématique, et pour mieux appréhender le comportement de la société chaouie représentée par son institution de base où s’interagir toutes les cultures locales ou importées parfois imposées, à cet effet nous proposons une combinaison entre deux approches : sociologique et anthropologique.

1 - Famille algérienne :

La famille en tant qu’institution sociale dynamique capable d’innovation, mais aussi en tant que permanence et résistance aux changements notamment culturels, à cet effet la famille est définie comme valeur, refuge, lieu de la perpétuation des modèles traditionnels.

Malgré qu’elle représente un élément d’histoire sociale, elle n’est pas un thème qui a la faveur de nos historiens disait Fouad Soufi : "Pour beaucoup d’anthropologues en fait le thème de la famille relève surtout d’axes de recherche peu gratifiants, il pèse peu de poids face aux études sur la guerre de libération nationale"(1).

Etant donné que la famille selon Souad Khodja est lieu par excellence de l’intégration psycho-sociale des individus, donc de la société, elle est le lieu de création de la vie, donc de reproduction de l’espèce. Pour atteindre ces objectifs, la famille est organisée en structure complexe à l’intérieur de laquelle les individus qui la composent se voient, selon leur place dans l’apport des ressources, leur sexe, leur âge, leur rang, des statuts et des rôles(2).

Aujourd’hui lorsque nous évoquons le terme "famille" la première idée qui nous vient à l’esprit est sans conteste celle de notre appartenance identitaire et de notre capacité à préserver notre spécificité culturelle à l’intérieur de la globalité qui se met en place. A ce niveau, on doit signaler comme il a fait Amine Maalouf, en tant que maghrébins, nous vivons à la jonction de deux cultures, "il est un fait que cette appartenance s’étend sur un plan aussi vertical (nous ne pouvons occulter notre origine orientale) qu’horizontal (nous ne pouvons faire abstractions des éléments occidentaux qui ont contribué à la formation de notre personne"(3). Dans la même optique cette diversité dont parle Amine Maalouf doit aboutir théoriquement à l’émergence de notre être interculturel.

Malgré que la famille représente une institution importante, selon le discours politique, elle en est la cellule de base affirment les textes, en revanche elle n’occupe bel et bien la place qu’il en faut, elle était plutôt instrumentalisée.

Les questions ne manquent pas sur la famille entre autres dans ses rapports avec l’environnement, en fait une interrogation qui me vient à l’esprit, peut-on considérer la famille comme un système ouvert sur les autres cultures, autrement dit à quel degré accepte-t-elle d’entrer en interaction avec les autres cultures, dans ce cas on présume que la famille ne se contrarie pas au changement culturel en particulier, reste à confirmer en vue des changements qui affectent la société algérienne, depuis une période assez longue, sachant que l’aspect culturel est trop compliqué et le changement dans ce sens n’est pas évident, mais loin d’être absurde. Dans la même optique on tient à mentionner que parfois l’on se trouve contraint à l’accepter (le changement) pour répondre à une nécessité politique ou économique peu importe.

Néanmoins, on ne peut nier le fait que la famille a subi des transformations à cause des changements politiques, économiques, sociales qu’a connu la société algérienne, la structure même de la famille a changé. Afin de bien expliciter notre thème on a choisi de travailler sur la famille chaouie, et j’avoue entre autres que ce n’est pas un choix aléatoire.

2 - Famille chaouie :

Il est permis de supposer que chez les chaouia de l’Aurès, la famille est une communauté de bien, de danger, de misères, de joies… De la sorte, elle représente toutes les contradictions et les contrastes. Ce schéma classique de la grande famille vivant au même pot et au même feu, composée, étendue, élargie, ascendante, descendante. On ne peut affirmer qui a disparu, il en existe toujours même si il a connu des changements, autrement dit, il a subi des changements et ce afin de porter l’habit de la modernité à partir d’accepter selon leur discours de faire des concessions telles que : la scolarisation des filles, le travail féminin… ainsi que toutes les transformations qu’a connu la structure familiale, et dans ce sens on fait appel aux deux sociologues Mathéa Gaudry dans son œuvre "La femme chaouia de l’Aurès", et Pierre Bourdieu dans son ouvrage intitulé "Sociologie de l’Algérie" qui présente une excellente description et une analyse très profonde de la société chaouie(4).

Dans cette communauté ou la liberté était inconnue et que gouvernait l’ancêtre, il est probable que les femmes subvenaient à tous les besoins de la vie économique, Pierre Bourdieu soulignait : "L’individu finit toujours en effet brisant la barrière qui le sépare du reste du monde sous l’impulsion de l’instinct de sociabilité et de l’intérêt pour nouer des alliances en dehors des liens divers se créent alors entre plusieurs familles"(5), c’est ce que semble-t-il se passa en Aurès.

En partant du principe que la famille est une communauté, ce qui a été mentionné en plus haut, et pour l’expliquer davantage, l’évolution de la famille chaouie fut facilitée par la communauté de race, si on tient en compte l’idée de Pierre Bourdieu, et par-delà elle est caractérisée aussi par l’esprit de conquête et surtout la nature du sol(6).

Pour bien agencer les idées et avancer dans l’analyse, on estime l’utilité d’évoquer cette notion qui caractérise principalement la famille chaouie, il s’agit notamment de "djemaâ" ou bien "tajmaât", ce sont des associations d’individus qui s’organisèrent là où n’existaient préalablement que groupements familiaux, et il est nécessaire de souligner que cette notion parmi d’autres règne toujours au sein de la famille chaouie, le recours à cette "djemaâ" parait impératif et évident surtout en cas de conflit, problème de crime(7). Autrement dit, "djemaâ" espace de réunion des hommes pour débattre les affaires du village, à l’instar la communauté de Béni Frah avait son assemblée, les étrangers n’y étaient pas admis(8).

Dans cette perspective, malgré l’évolution sociale qu’a connue la société chaouie, la famille est basée sur le patriarcat contrairement à la famille targuie, selon les proverbes populaires "c’est le ventre qui tient l’enfant". L’individu n’y est donc pas influencé par la condition de sa mère, elle est de plus renforcée par des alliances familiales(9). Dans le même sens Pierre Bourdieu avait écrit : "La famille étendue de type patriarcale est l’unité sociale fondamentale dont la cohésion est défendue et maintenue grâce au système des alliances matrimoniales et aussi par différentes mesures juridiques par exemple, droit de préemption, exhérédation des femmes"(10).

Dans la "Dachra" par exemple, hommes et femmes et enfants évoluent selon des règles, des lois intériorisées pour tous, que personne ne transgresse, et qui dictent les attitudes et les conduites de chacun, un des principes est la séparation entre le monde des femmes et celui des hommes ; le domaine de la femme c’est la maison, lieu de "horma", bien que l’espace public lieu ouvert, lieu des échanges sociaux identifié au "nif" est réservé aux hommes(11). Parce que traditionnellement, la femme chaouie participe largement aux activités agricoles et pastorales et que son rôle est déterminant dans la vie culturelle et sociale, la communauté a créé des espaces tampons, des espaces de distribution et circulation.

Les enfants tant qu’ils sont célibataires, vivent sous le toit paternel, à moins que les fils ne soient amenés par la nécessité de l’existence à s’éloigner quelque peu du groupe agnatique au moment du mariage, de leur côté les filles se séparent définitivement de leurs parents pour suivre leurs époux, les fils restent dans la maison ou construisent des habitations aussi rapprochées d’elle que possible, et par-delà, on doit noter que jusqu'à l’heure actuelle l’idée de la cohabitation n’est pas tellement écartée, elle en existe toujours même si elle n’est pas de même intensité en vue de plusieurs critères tels que le niveau intellectuel des jeunes, le degré de citadinité, le statut professionnel… et d’autres variables et facteurs ; tels que la prédisposition de l’individu a construire son nid indépendamment de ses parents.

Et c’est parmi les facteurs qui ont contribué à l’introduction d’un nouveau type de famille dit "para-conjugale". Une famille où les deux partenaires n’ont pas été amenés au départ à passer par les réseaux familiaux pour établir leur relation conjugale, néanmoins la difficulté de trouver un logement, les oblige souvent à vivre sous le même toit que les beaux-parents, généralement ceux du mari(12), quoique les couples actuels préfèrent le loyer pour éviter toute source de conflit.

Parmi les autres notions qui ont marqué la famille chaouie est "l’aïeul", le chef de la famille qui possède une autorité entière exercée sur ses enfants, et petits enfants qui vivent sous le même toit ou dans des maisons jointives en sorte que les gens de la même fraction sont groupés dans le même quartier.

A la lumière de ces nouvelles attitudes de part et d’autres la famille chaouie a commencé à accepter l’adoption du changement qui se traduit dans l’apparition de nouvelles habitudes, façon de parler et d’habiller, certaines valeurs sociétales… que quiconque ne peut nier l’émergence d’une nouvelle culture, le fait que pas mal de changements apparaissent sur scène entre autres, l’adoption d’une nouvelle culture étrangère est un fait authentique, même si c’est fait timidement, et on va y revenir ultérieurement.

Discuter la question de la famille chaouie ne peut se faire sans parler de la femme, cette dernière représente la vraie incarnation de l’intérieur de la maison, sa soumission est assurée grâce au système mythico–rituel inculqué dès la prime éducation(13). Par-delà la femme occupe dans cet ensemble une place subalterne, devient de plus en plus considérable à mesure qu’elle avance en âge, elle ne joue aucun rôle officiel dans la cité, et ne fait pas partie des "tajmaât", mais il n’est point rare qu’elle intervient dans les affaires publiques, en pesant sur la volonté de son mari, la femme chaouia selon Pierre Bourdieu "dispose donc d’une liberté inhabituelle en Afrique du nord, surtout veuve ou répudiée, mais il serait de tenir pour exceptionnelle, l’influence qu’elle exerce, on peut supposer qu’elle doit sa situation à ses fonctions de magicienne et de prêtresse agraire"(14). Seule la femme à communication avec le monde de la magie, magie amoureuse surtout, mais aussi maléfique divinatoire, médicale, aussi surtout âgée elle est l’objet de respect superstitieux et voisin de la crainte.

Il serait utile d’ajouter une autre caractéristique culturelle de l’Aurès, notamment ce qui concerne la femme Pierre Bourdieu met l’accent sur une variable très spécifique à la région plutôt aux berbères de manière générale, quand il s’agit de l’éducation de la fille qui est confiée à sa mère qui lui enseigne ses taches économiques et ses devoirs sociaux, une sorte d’initiation aux secrets, aux intrigues, aux ruses… de la société féminine(15).

La femme chaouie et aussi la conservatrice et l’ordonnatrice des rites destinés soit à favoriser les récoltes et les biens, soit à les protéger contre divers dangers, tels que mauvais œil, mauvais génies. Et dans cette optique la femme est le garant, Pierre Bourdieu soulignait que la femme par ses activités artisanales, assure au groupe certaines de ses ressources les plus indispensables(16), bien qu’en fait la femme prend de nombreuses initiatives et intervient profondément, par son influence dans la gestion des affaires comme on l’a bien montré précédemment.

Il parait utile de rajouter que chaque unité sociale à son nom propre tenu pour le nom de l’ancêtre, les membres du groupe le plus restreint, la grande famille, se considèrent comme descendant réellement de l’ancêtre dont ils portent le nom. Dans les groupements plus larges fraction (harfiqth) et surtout tribu (Arsh) ce nom et parfois celui du plus important ou du plus ancien des sous-groupes(17). La fraction est bien l’unité sociale la plus forte, les membres de la "harfiqth" doivent en défendre ce patrimoine (femme, terre, maison) et surtout l’honneur, valeur des valeurs plus précieuse que la vie.

Le contexte que nous essayons d’analyser concerne l’importance de cette institution qui reste malgré les contraintes qu’impose la roue des changements en tant que nécessité, fidèle aux valeurs sociétales qui se traduit explicitement à travers les pratiques socio-culturelles : telles que les attitudes, les comportements, les fêtes de mariages et celles de circoncisions, habitation, les prénoms ; ces derniers représentent une identité, une culture, hélas on ne croise plus les prénoms d’antan qui reflètent et indiquent la culture chaouie tels que : Bachtoula, Elmayda, Elyamna, Hadda… et beaucoup d’autres qui parlent d’une culture, et qui racontent une histoire.

Analyser les valeurs culturelles constitue la rampe de lancement vers toute contrée inter culturel, d’après Fouad soufi "le candidat à l’inter culture accepte de tronquer son identité de départ, d’un certains nombres de ces constituants, il allège son altérité pour atténuer la différence en se faisant appeler Momo, Nano, ou en choisissant des prénoms à mi-distance tels que : Lydia, Sissi, Lilly… Sur le fond, cette nouvelle manière d’être au monde dénote une intention interculturelle certaine qui passe par le fait de bousculer les certitudes des espaces forcés au dialogue et de se moquer de leurs modèles"(18).

En effet, c'est l’édification ou la réédification de l’identité d’un mode culturel, les éléments de l’appartenance dans ce sens Amine Maalouf disait "l’identité n’est pas une affaire d’appartenance mais d’apparence, elle est souvent à fleur de peau"(19).

Malgré que c’est un point de vue qui contient une part de vérité, on ne peut l’admettre comme étant une norme générale, plusieurs autres contextes ou se manifeste les pratiques culturelles voire interculturelles, ou nous ne pouvons occulter une réalité auquel les chaouis prouvent un attachement aux traditions, aux coutumes, autrement dit à leur culture à leur dialecte chaoui qui représente sans aucun doute leur identité, quoique concernant ce point on a tas de choses à dire, des réserves qu’on ne peut dissimuler, c’est ce qu’on va révéler ultérieurement, sans oublier de mentionner que les chaouis montrent une prédisposition à accepter l’autre y compris sa culture, innombrables les recherches qui parlent de la sociabilité des chaouis contrairement aux autres berbères en l’occurrence les Kabyles.

3 - Pratiques socio-interculturelles :

Nous essayons d’aborder la question de pratiques socioculturelles en se basant essentiellement sur la question de l’habitat sachant bien entendu que c’est le lieu où s’incarnent, plutôt se concrétisent toutes les cultures car l’habitat est également identitaire, dans le sens où il représente une série de pratiques culturelles.

Selon les anthropologues, le logement ainsi que le quartier dont l’un représente un espace domestique (la maison) bien que le deuxième est un espace résidentiel, ils représentent tous les deux, des scènes de luttes quotidiennes dans lesquelles s’affrontent et se négocient des représentations.

Etant donné que le concept de pratique comporte tant d’aspects et son analyse rend inévitable le recours à l’anthropologie afin d’atteindre une explication rationnelle et complète. A l’ère de la modernité et malgré le changement qu’a connu l’habitat chez les berbères chaouis de l’Aurès, dans sa forme architecturale, malgré cela les recherches ont montré la persistance de pratiques sociales qui traduisent la culture de la région.

Dans cette perspective, on reprend ce que Emile Durkheim appelait "le sens commun" ou bien "la doxa" à travers lequel les individus pensent et agissent dans la réalité quotidienne. Dans le même ordre d’idée Denise Jodelet nous rappelle que la représentation se voit conférer par l’anthropologue la propriété de particulariser dans chaque formation sociale l’ordre culturel d’être constitutive du réel et de l’organisation sociale(20).

De son côté, le sociologue se rend compte des comportements politiques et religieux et apparait dans le langage et sa mise en acceptabilité par le discours politique comme un facteur de transformation sociale, par cela il parait utile d’étudier les phénomènes de dedans, c'est-à-dire du point de vue indigène, en reconstruisant leur démarche disait Madeleine Grawitz(21).

A cet effet chaque organisation sociale et tout ce qui fonde les rapports authentiques de ses acteurs, puisent leur explication légitimante de cette forme de rationalité à propos de laquelle Madeleine Grawitz avait écrit : "En dehors de la condition de cohérence, il n’y a pas de critères de rationalité des fins considérées en elles-mêmes, ces fins sont absolument arbitraires comme en matière de gouts"(22).

A travers les pratiques rituelles et symboliques telles qu’elles se déploient dans l’habitation tout contribue à souligner que la situation de procès est omniprésente dans les rapports. L’objectif visé à travers ces pratiques consiste à protéger le groupe familial et l’habitation qui l’abrite du mauvais œil, des voisins, de la sorcellerie. La demande de protection de ces pouvoirs maléfiques oriente et structure les relations de voisinage de la plus proche parenté à la famille la plus proche par l’origine géographique, tout se passe en fait pour assurer le maximum de protection selon leur culture prédominante.

Les pratiques rituelles s’organisent en vue de la satisfaction de la protection, les plus fréquentes consistent à protéger sa famille et son habitation des mauvais esprits reconnus comme les maitres des lieux, on les éloigne, on les neutralise, sinon on pactise avec eux en immolant un animal (coq ou bien mouton).

Au regard de tout cela l’habitat préconisé comme vecteur de changement social et injection de modernité, et l’organisation de la structure familiale, dans cette optique Pierre Bourdieu note : "Tout se passe comme si le colonisateur retrouvait d’instinct la loi ethnologique qui veut que la réorganisation de l’habitat, projection symbolique des structures les plus fondamentales de la culture entraine une transformation généralisée du système culturel"(23).

4 - Le dialecte chaoui :

Partant du principe que la langue est un vecteur de culture, d’une identité individuelle et collective, en Algérie la langue tamazight n’est devenue langue officielle nationale quand 2002.

D’après Pierre Bourdieu la langue est une représentation sociale, cela veut dire qu’elle possède une efficacité proprement symbolique de construction de la réalité sociale bien évidemment(24).

Les berbères d’Aurès sont bilingues, ils parlent le chaoui et l’arabe, cette dernière leur facilite le négoce avec les gens du tell et du sud, notant que la langue arabe est moins familière aux femmes qu’elle ne l’est aux hommes, entre eux les chaouia se servent de leurs dialectes. Le chaoui est uniquement un langage parlé, le vocabulaire et surtout la prononciation en sont très variés suivant les régions, dans l’Est de l’Aurès, le dialecte est la zenatia, dans l’Ouest c’est tamazight ou tamazigha(25).

Les femmes ont un parler léger, fluide et musical comme un chant d’oiseau, pas de voyelles sonores, les finales sont douces et les voyelles très longues très ouvertes, on croirait entendre une langue septentrionale(26). Ce qui a attiré notre attention lors de nos recherches sur la question du dialecte berbère, on a constaté la rareté des études qui s’intéressent au dialecte berbère notamment chaoui ; hélas que même nos étudiants de département de Français d’origine chaouie ou autres ne s’intéressent pas à étudier leur langue qui représente un champ d’investigation très riches et très profond.

En fait, les deux seuls travaux conséquents et relativement récents sont le recueil de textes d’André Basset et l’étude syntaxique qui a été tirée par Thomas Penchoen, qui porte sur le parler de Béni Frah (Nord du Biskra, Ain Zaâtout).

Nous tenons à souligner le contraste existant par rapport à la bibliographie consacrée au kabyle, et à travers nos lectures, on a tenté de trouver une explication qui reste relative, tout en s’appuyant sur deux variables, dont la première dépend essentiellement de l’aspect géographique et a été bien expliquée voire exploitée par les deux auteurs respectivement : Pierre Bourdieu et Mathéa Gaudry. Selon eux, le massif montagneux est presque exclusivement occupé par des populations chaouia, mais celles-ci s’étendent même hors des limites de l’Aurès géographique. C’est ainsi que les tribus fixées sur les bords de l’oued Bidjer et de ses affluents villages de Taberdga, Zaouia, El Hamra... et autres débordent sur la rive gauche de cette rivière ou elles possèdent des terrains d’estivage et de vaine pâture, toutefois les populations rencontrées sur le versants du massif sont toute plus ou moins arabisées qu’il s’agisse de celles établies dans la plaine des "Sbakh" : Ain Mlila, Oum el Bouaghi, Sedrata, Meskiana ou celles fixées à l’ouest : Batna, Biskra, Lakhdar Halfaouia et Ouled Soltane.

Tandis que la deuxième est relative à l’aspect religieux d’autant que la langue arabe est la langue du Coran et on a lié cela également aux conquêtes arabo-musulmanes qu’a connues la région ce qui a donné une primauté a l’arabe en tant que langue et ce parmi les facteurs qui expliquent pourquoi la langue chaouie est peu utilisée.

Alors que l’Aurès est resté une région sous-administrée et sous-scolarisée à l’écart des grandes voies de communication et d’information ; les élites locales de formation moderne y étaient pratiquement inexistantes, contrairement à la Kabylie(27). En matière de langue, les références parues depuis 1962 se comptent sur les doigts de la main(28).

D’après les statistiques entre 1913 et 1966 la population chaouie aurait diminué en proportion de plus de la moitié en un demi-siècle, ce qui est évidemment inconcevable, même si l’on doit tenir compte d’un important exode rural, ou bien les chiffres sont très fortement surestimés(29).

Dans ce sens Salem Chaker confirme que ce n’est guère que depuis une quinzaine d’années que l’on perçoit un mouvement net de référence à l’identité berbère en milieu aurassien, il se traduit notamment dans l’émergence de la chanson chaouie moderne dans laquelle la thématique identitaire est très présente(30).

D’autant que le bilinguisme berbère/ arabe est très général dans cette région, même en milieu féminin et que jusqu'à ces toutes dernières années, la fierté linguistique berbère était un phénomène rare chez les aurassiens, bien au contraire ils éprouvaient un grand complexe d’infériorité linguistique devant les arabophones ce complexe est chez les hommes et chez les femmes ce qui les poussent a éviter d’utiliser leur langue en dehors de leur communauté, cela est le troisième point qui explique aussi pourquoi le chaoui en tant que langue n’est pas présente fortement.

Basé sur tout ce qu’on a essayé de révéler et d’analyser, la famille chaouie constitue un modèle d’une société traditionnelle en vue des pratiques culturelles, qui se veut moderne, son quotidien prouve une ouverture certes relative qui se concrétise à travers les notions de la sociabilité et la cohabitation (les chaouis se marier avec des étrangères, des femmes qui ne sont pas forcément d’origine chaouie) ceci dit, l’existence d’une interaction entre la culture d’origine et la culture de l’autre en particulier sa langue ce qui explique, entre autres, l’interculturel et la naissance de l’être interculturel.

Cette manière d’être au monde de vivre sa modernité à partir de sa tradition, entre l’ici et l’ailleurs elle caractérise la même volonté de changement chez les jeunes Chaouis qui utilisent le même type d’inter langue, qui choisissent le même type de prénoms, qui adoptent les mêmes attitudes à l’encontre des cultures qui les font.

Notes :
1 - Fouad Soufi : Famille, femmes, histoire, notes pour une recherche, Insaniyat, N° 4, Oran 1998, pp. 109-118.
2 - Souad Khodja : A comme Algériennes, ENAL, Alger 1991, p. 80.
3 - Amine Maalouf : Les identités meurtrières, Ed. Grasset, Paris 1998.
4 - Pierre Bourdieu : A propos de la famille comme catégorie réalisée, Actes de la recherche en sciences sociales, N° 100, 1994, pp. 18-42.
5 - Pierre Bourdieu : Sociologie de l’Algérie, P.U.F., Paris 1988.
6 - Ibid., p. 76.
7 - Emile Masqueray : Traditions de l’Aourâs oriental, Bulletin de Correspondance Africaine, III, Paris 1885, pp. 72-110.
8 - Khadidja Adel : Femmes de l’Aurès et espace, Actes de l’atelier femmes et développement, Ed. CRASC, N° 18-21, Oran 1994.
9 - Mathéa Gaudry : La femme chaouia de l’Aurès, Ed. Chihab Awal, 1998, pp. 72-80.
10 - Pierre Bourdieu : op. cit., pp. 40-42.
11 - Khadidja Adel : op. cit., p. 48.
12 - Souad Khodja : op. cit., pp. 53-55.
13 - Leila Boutamine : Les femmes cadres, Cahiers de CRASC, N° 2, Oran 2000.
14 - Pierre Bourdieu : op. cit.
15 - Pierre Bourdieu : La domination Masculine, Ed. du Seuil, Paris 1998.
16 - Pierre Bourdieu : op. cit., pp. 86-102.
17 - Pierre Bourdieu : Esquisse d’une théorie de la pratique, Ed. du Seuil, Paris 1972, pp. 49-54.
18 - Fouad Soufi : op. cit., p. 77.
19 - Amine Maalouf : op. cit., p. 33.
20 - Denise Jodelet : Représentations sociales, un domaine en expansion, P.U.F., Paris 1989, p. 88.
21 - Madeleine Grawitz : Méthodes des sciences sociales, Ed. Dalloz, Paris 1985.
22 - Ibid., p. 201.
23 - Pierre Bourdieu et Abdelmalek Sayad : Le Déracinement, la crise de l’agriculture traditionnelle en Algérie, Ed. Minuit, Paris 1964, p. 26.
24 - Claude Lévi-Strauss : Introduction à l’anthropologie structurale, Ed. Plon, Paris 1958, p. 110.
25 - Mathea Gaudry : op. cit., p. 40.
26 - Henri Basset : Essai sur la littérature des Berbères, Alger 1920, p. 38.
27 - Salem Chaker : Le dialecte berbère des Aurès, (Le chaoui), Article paru dans l’encyclopédie berbère, Algérie, fascicule VII, 1984, pp. 1162-1169.
28 - Emile Masqueray : Documents historiques, recueillis dans l’Aurès, in Revue Africaine, N° 122, Alger 1877, pp. 72-101.
29 - Salem Chaker : op. cit.
30 - Ibid.
Références :
1 - Adel, Khadidja : Femmes de l’Aurès et espace, Actes de l’atelier femmes et développement, Ed. CRASC, N° 18-21, Oran 1994.
2 - Basset, Henri : Essai sur la littérature des Berbères, Alger 1920.
3 - Bourdieu, Pierre et Abdelmalek Sayad : Le Déracinement, la crise de l’agriculture traditionnelle en Algérie, Ed. Minuit, Paris 1964.
4 - Bourdieu, Pierre : Esquisse d’une théorie de la pratique, Ed. du Seuil, Paris 1972.
5 - Bourdieu, Pierre : La domination Masculine, Ed. du Seuil, Paris 1998.
6 - Bourdieu, Pierre : Sociologie de l’Algérie, P.U.F., Paris 1988.
7 - Bourdieu, Pierre : A propos de la famille comme catégorie réalisée, Actes de la recherche en sciences sociales, N° 100, 1994.
8 - Boutamine, Leila : Les femmes cadres, Cahiers de CRASC, N° 2, Oran 2000.
9 - Chaker, Salem : Le dialecte berbère des Aurès, (Le chaoui), Article paru dans l’encyclopédie berbère, Algérie, fascicule VII, 1984.
10 - Gaudry, Mathéa : La femme chaouia de l’Aurès, Ed. Chihab Awal, 1998.
11 - Grawitz, Madeleine : Méthodes des sciences sociales, Ed. Dalloz, Paris 1985.
12 - Jodelet, Denise : Représentations sociales, un domaine en expansion, P.U.F., Paris 1989.
13 - Khodja, Souad : A comme Algériennes, ENAL, Alger 1991.
14 - Lévi-Strauss, Claude : Introduction à l’anthropologie structurale, Ed. Plon, Paris 1958.
15 - Maalouf, Amine : Les identités meurtrières, Ed. Grasset, Paris 1998.
16 - Masqueray, Emile : Documents historiques, recueillis dans l’Aurès, in Revue Africaine, N° 122, Alger 1877.
17 - Masqueray, Emile : Traditions de l’Aourâs oriental, Bulletin de Correspondance Africaine, III, Paris 1885.
18 - Soufi, Fouad : Famille, femmes, histoire, notes pour une recherche, Insaniyat, N° 4, Oran 1998.
Pour citer l'article :

* Dr Leila Boutamine : Famille chaouie et interculturalité, Revue Annales du patrimoine, Université de Mostaganem, N° 18, 2018. http://annales.univ-mosta.dz

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