Initiation philosophique et religieuse d'après les scholies des Nuées

Cédric Germain
Université de Poitiers, France

Résumé :

De nombreux passages des Nuées, comédie d’Aristophane représentée en (-423), parodient des rites initiatiques, pour se moquer de l’initiation pratiquée dans certaines écoles philosophiques, telle celle de Pythagore. Les scholiastes relèvent ainsi ces parodies et nous livrent des précisions sur un héros, un lieu et un culte peu connus : l’oracle de Trophonios à Lébadée. Il s’agit donc de traduire et de commenter dans cet article quelques scholies, traces des commentaires anciens perdus sur cette pièce et notes placées dans les marges des manuscrits, commentant ces parodies, tout en les replaçant dans une perspective plus générale faisant de Socrate, la caricature d’un physiologue ou d’un philosophe de la nature s’apparentant finalement à un charlatan et à un voleur.

Mots-clés :

Scholies, Socrate, Éleusis, Lébadée, Aristophane.

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Texte :

Les Nuées sont aujourd’hui, sans doute, à cause de la caricature faite de Socrate, la pièce la plus célèbre d’Aristophane : elles ont été représentées en (-423) et connurent alors un échec ; arrivé dernier au concours, le Comique retravailla son texte en vue d’une seconde représentation qui ne vit vraisemblablement jamais le jour. Notre texte actuel comporte, en effet, des traces évidentes de ce remaniement qui mêle les deux versions de façon parfois incohérente. Socrate y apparaît comme un mélange de physiologue et de sophiste, un intellectuel sans scrupules, défiant la religion traditionnelle, un charlatan que vient trouver le vieux paysan Strepsiade, dans l’espoir d’apprendre le raisonnement injuste, afin de ne pas rembourser ses créanciers. Le philosophe a, ce qui n’était pas son cas à Athènes, une école qu’un néologisme nomme (φροντιστήριον) "le Pensoir"(1), lieu sacré où seuls les initiés, les disciples du Maître peuvent rentrer. La philosophie est assimilée à un rite initiatique et le Comique multiplie les allusions drôles à ce qui se passait avant l’initiation aux Mystères d’Éleusis, ou lors de la consultation de l’oracle de Trophonios à Lébadée, lieu et culte beaucoup moins connus. Nous nous proposons ici d’examiner d’abord ce que nous apprennent les scholies sur ces parodies, et de montrer également comment ces dernières s’inscrivent dans une logique globale avant tout comique, afin de discréditer ces maîtres en charlatanisme que seraient les philosophes.

Rappelons brièvement que les scholies sont des traces des commentaires faits par les érudits alexandrins, romains (ce sont les scholia vetera), puis byzantins (scholia recentiora)(2). Elles sont le plus souvent assez courtes et ressemblent à des notes qui résument dans les marges des manuscrits l’essentiel de ces commentaires aujourd’hui perdus. Elles nous éclairent sur des faits de langue, de civilisation, nous livrent nombre de fragments comiques ou tragiques ; elles commettent aussi des erreurs, le plus fréquemment dans leurs efforts de datation des pièces ou dans les faits biographiques rapportés.

L’allusion la plus claire aux Mystères d’Éleusis est aussi celle qui donne lieu à la scholie la plus longue à ce propos : au vers 304 de la pièce, alors que le chœur des Nuées a fait son entrée dans l’orchestre, et qu’il célèbre l’attique et vante ses "cérémonies très saintes" ; une scholie déclare : "Dans des cérémonies très saintes : dans les Mystères donc. C’est à bon droit qu’il montre les Nuées commençant par faire l’éloge des Mystères, car elles sont affiliées à ces déesses(3) et aux récoltes qu’elles font pousser. Si la pluie est produite par les Nuées et s’il est impossible de cultiver sans pluie, comment cet éloge de ces divinités par les Nuées ne serait-il pas de circonstance ? Si elles ont bien célébré, comme Hérodote le raconte, Iacchos(4) lui-même en l’honneur de ces déesses : dans la bataille navale à Salamine(5), alors que les Grecs étaient bien moins nombreux que les navires perses, il raconte que Déméter et Coré(6) les assistèrent, après leur avoir montré le témoignage le plus grand et le plus manifeste de leur aide : alors que les Grecs et les barbares se préparaient à combattre, tout d’abord, une immense poussière s’éleva d’Éleusis et fut vue de toute l’armée, puis, comme elle montait jusqu’au ciel et se transformait en nuage, elle vola au-milieu de l’armée en criant Iacchos". (304a).

L’éloge de l’Attique se fait donc avec l’allusion au lieu prestigieux et saint des Mystères d’Éleusis loués par les Nuées. La scholie, à juste titre, signale l’identification entre ces cérémonies et ce lieu saint. Comme l’écrit le scholiaste, la référence est tout à fait de circonstance : Déméter et Coré sont associées aux récoltes, à la fécondité ; elles sont donc les divinités que les Nuées doivent saluer. De plus, un fameux passage d’Hérodote (L’Enquête, 8, 65), évoqué par le scholiaste, rapporte un miracle survenu juste avant le choc de Salamine : une nuée, accompagnée d’un cri mystique serait apparue. Le scholiaste résume le récit de l’historien que nous traduisons à présent : "Dicéos, athénien, fils de Théocyde, banni, et jouissant alors d'une grande considération parmi les Mèdes, racontait que s'étant trouvé par hasard dans la plaine de Thria avec Démarate de Lacédémone, après que l'Attique, abandonnée par les Athéniens, eut éprouvé les ravages de l'infanterie de Xerxès, il vit s'élever d'Éleusis une grande poussière qui semblait excitée par la marche d'environ trente mille hommes ; s’étonnant de cette poussière, et ne sachant à quels hommes l'attribuer, tout à coup ils entendirent une voix qui lui parut le mystique Iacchos. Il ajoutait que Démarate, ne connaissant pas les mystères d'Éleusis, lui demanda ce qu’étaient ces paroles. "Démarate, lui répondit-il, quelque grand malheur va tomber sur l'armée du roi, c’est inévitable. L'Attique étant déserte, c'est une divinité qui vient de parler. Elle vient d'Éleusis, et marche pour secourir les Athéniens et les alliés, cela est évident". Il ajoutait qu'à la suite de cette poussière et de cette voix, il apparut un nuage qui, s'étant élevé, alla vers Salamine, vers l'armée des Grecs, et qu'ils comprirent ainsi, Démarate et lui, que la flotte de Xerxès devait être détruite". (LXV).

Ce passage, comme nous l’avons dit plus haut, s’insère dans un éloge d’Athènes et de l’Attique, il semble exagéré d’en faire, comme S. Byl, qui exploite cette scholie, la clef du titre(7). Dover, plus justement déclare, dans son Commentaire(8): "They give pride of place to the Eleusinian Mysteries, because possession of this cult gave Athens an international standing in religion comparable with that of Delphi and Olympia". Le titre de la comédie et la nature de son chœur s’expliquent, en effet, par la caricature faite de Socrate, représenté toujours comme un physiologue, ou un philosophe qui s’intéresse à la nature (tels Thalès, Pythagore ou les atomistes). Les scholies sont nombreuses à proposer, à juste titre, de telles identifications. Ainsi, lorsqu’au début de la pièce, Socrate nomme les Nuées, "nos divinités", le scholiaste déclare : "Il a raison d’écrire que celles-ci sont les déesses des philosophes, car, comme nous le disions, les philosophes sont vraiment passionnés par ce qui concerne le ciel". (253a).

Cette assimilation à un physiologue est, d’ailleurs, mise en valeur par un jeu de mots et un accessoire sur scène. Au vers 380, Strepsiade apprend que le Maitre suprême n’est plus Zeus mais Dinos (le tournoiement de l’univers à l’origine de tout) : la scholie (380b) fait alors ce rapprochement : "(Αἰθέριος δῖνος) : le tournoiement éthérien. Il reprend cela aux théories d’Anaxagore".

Ce terme, désignant un tourbillon, est en effet, comme l’indique la première scholie, sous cette forme ou avec des synonymes, au cœur de plusieurs théories développées par les présocratiques. Anaxagore désigne sous le nom de (περιχώρησις) (fr. 12, 22 D-K)(9), cette force tournoyante. Empédocle utilise le terme (δίνη) (De la Nature, fr. 35, 21, D-K), Sommerstein(10) en utilisant les remarques de Willi(11), précise d’ailleurs : "In addition, Willi, Languages 104, points out that Empedocles (fr.115 D-K) had spoken of aitheros dinai ; this is one of a large number of Empedoclean echoes that Willy finds in Clouds (cf. pp. 105-113)" ; ce sont les atomistes, à la suite de Démocrite qui reprennent ce terme précis (δῖνος) (fr. 164, 9 D-K), à côté de (δίνη) (fr. 5, 18 D-K).

L’érudit byzantin Tzétzès explique précisément le quiproquo produit par ce mot, (δῖνος) : (Commentarium Tzetzae, 380) : "Quant à Strepsiade, après avoir entendu le mot (δῖνος), il ne l’a compris ni au sens de tournoiement ni au sens de maître qui détient l’autorité suprême, mais comme un objet d’argile utilisé pour boire, appelé (δῖνος). Et il pense, en paysan, que ce dernier a pris la royauté de Zeus, d’où le ridicule".

A la fin de la pièce, devant le Pensoir, se trouve d’ailleurs un dinos, vase dressé comme une statue représentant une nouvelle religion… La scholie (1473 balpha) déclare : "Comme s’il y avait une statue de Dinos en argile, dans le but d’attaquer Socrate". L’opposition entre ces nouveaux rites et la religion traditionnelle, est d’autant plus forte que Strepsiade s’adresse alors à un Hermès, placé également sur scène.

Les philosophes de la nature ne sont d’ailleurs pas les seuls à être obnubilés par les Nuées, une énumération (vers 330 à 333) nous donne la liste d’autres spécialistes en charlatanisme les adorant, parmi lesquels on trouve les devins et les médecins : la scholie (332b) donne cette explication pour les premiers : "On dit qu’ils sont nourris par les Nuées, car ils ont l’habitude de tirer leurs présages des oiseaux ; ils tirent en effet leurs présages en fixant les cieux".

Et la (332e) précise pour les deuxièmes : "Les médecins aussi ont écrit au sujet des airs et de l’eau ; les Nuées sont justement de l’eau. Il existe d’ailleurs un traité d’Hippocrate : Des Airs, des Lieux, des Eaux".

Byl, dans plusieurs autres articles(12), montre également que la pièce serait une parodie des initiations précédant les mystères d’Éleusis. Certes, comme nous le verrons, plusieurs passages, gestes ou expressions jouent avec ce qui se passait à Éleusis, il est cependant excessif d’en faire la source principale de l’inspiration du poète.

Dès l’arrivée sur scène de Socrate, après un bref échange avec le vieillard qui lui fait part de sa volonté de rentrer au Pensoir, le philosophe le saupoudre de farine (vers 258), en déclarant : "Cela nous le faisons à tous ceux qui se font initier". Une scholie déclare alors : "Il compare les enseignements des philosophes aux célèbres Mystères". (258).

Socrate, tel l’hiérophante des Mystères, saupoudre de farine celui qui va se faire initier. Le geste s’accompagne peu après d’un comique de mot, puisque le philosophe jouant sur une métaphore, déclare que le vieillard s’il suit son enseignement deviendra "une fleur de farine" (vers 260), expression qui désigne sa future habileté rhétorique : "Un roué est encore appelé (παιπάλη) (Nuées 260) ou (παιπάλημα) (Oiseaux 430). Ces deux mots désignent proprement la fine fleur de la farine… et de là, tout naturellement, l’homme subtil et fin… Cette métaphore n’est pas rare"(13). L’effet comique est encore augmenté par le fait que le vieillard, ainsi blanchi, s’apparente à un champ recouvert par la neige versée par ces Nuées. Une scholie commente ainsi un participe utilisé par Socrate pour désigner alors le vieil homme : "(Καταπαττόμενος) : recouvert par la neige, lorsque les Nuées arrivent". Le même scholiaste cite alors un vers de l’Iliade : "La neige a saupoudré beaucoup de champs". (262).

Strepsiade est donc littéralement recouvert de farine, avant l’arrivée des Nuées qui, comme l’indique le scholiaste, blanchissent les champs. La citation poétique (avec une variante ? ou souvenir imprécis ?) vient de l’Iliade (La Dolonie, 7) : (Ὅτε πέρ τε χιὼν ἐπάλυνεν ἀρούρας). "Ou la neige qui saupoudre les champs".

L’effet comique est donc d’une grande richesse : Strepsiade, comme un futur initié aux Mystères et à la philosophie, est recouvert de farine, et deviendra une "fine fleur de farine" dans l’art oratoire ; Strepsiade, comme un champ, blanchit avant le premier chant choral des Nuées aux lourds grondements. L’explication se limitant à une simple parodie d’une scène d’initiation à Éleusis est bien insuffisante.

Le vieillard ensuite, avant d’entrer dans le Pensoir, doit enlever son manteau (vers 497) : le scholiaste écrit : "Comme on le faisait pour les initiés aux Mystères, Socrate veut qu’il enlève son vêtement". (497b).

Le commentaire de l’érudit byzantin Tzétzès précise cependant que cet usage était aussi fréquent chez les philosophes : Commentarium in Nubes Tzetzae : "Allons désormais, dit Socrate, enlève ton manteau", selon l’habitude des philosophes d’alors. Ils philosophaient presque nus, assis, avec leur tunique seule. Pour se conformer à cette habitude, Socrate dit à Strepsiade de se déshabiller". (497a).

On retrouve, en fait, là une accusation récurrente dans la pièce sous-entendant que Socrate est un voleur (voir vers 179 et surtout le vers 856 où Phidippide constate que son père, à la sortie du Pensoir, n’a plus son manteau !) Le vieillard rappelle, à la fin, dans une de ses dernières répliques, ce vol (vers 1498). On a bien un leitmotiv comique qui devait faire écho à un jugement tenace et que l’on retrouve chez Eupolis : Socrate était un parasite et un voleur. La scholie (96d) nous livre ainsi ce fragment : "Rien de pire que ces mots d’Eupolis : "Socrate, après avoir récité Stésichore vola l’Oenochoé". Il était alors possible de voir le philosophe en train de dérober et de voler devant tous l’objet posé".

Eupolis, selon le scholiaste, le montrait dans un banquet en train de réciter des chansons à boire (si le morceau est dans Les Flatteurs (avis de Bergk)(14), pièce qui triompha aux Dionysies de 421 devant La Paix, nous sommes chez Callias où se trouvent Protagoras, Callias et Alcibiade). Le philosophe commet ici un crime inexcusable envers l’hospitalité en volant le vase destiné à puiser le vin du cratère. Le fragment est classé par meineke(15) (ex incertis fabulis, fr 9) et il est complété ainsi : (Δεξάμενος δὲ Σωκράτης τὴν ἐπίδειξιν Στησιχόρου πρὸς τὴν λύραν, οἰνοχόην ἔκλεψεν). "Socrate, après avoir récité Stésichore en s'accompagnant à la lyre, vola l’oenochoé".

Pour Storey(16), le fragment appartiendrait aux Chèvres, pièce écrite vers (-424), et qui développerait un thème assez proche de celui des Nuées en montrant sur scène un agroikos (type du paysan ridicule) et un didascalos (maître pédant), Prodamos : "I am inclined to date Aiges to 424 (Eupolis’ first Dionysia victory ?) and to wonder if part of the reason for Cloud’s poor showing was that Eupolis had done something rather similar the previous year".

Les Mystères d’Éleusis ne sont d’ailleurs pas les seuls rites initiatiques avec lesquels Aristophane joue, pour se moquer des initiations faites dans les écoles philosophiques. Ainsi, juste avant son entrée dans le Pensoir, Strepsiade demande à Socrate un gâteau de miel, car, selon lui, il a l’impression de pénétrer dans "l’antre de Trophonios"(17). Une scholie, exceptionnellement longue nous narre l’histoire de ce héros : Charax écrit ainsi dans ce passage : "Agamède, roi de Stymphale en Arcadie épousa Épicaste qui avait un fils naturel, Trophonios. Ceux-ci dépassaient par leur art tous les architectes d’alors ; ils travaillèrent au temple d’Apollon à Delphes. A Elis ils construisirent pour Augias une chambre forte dorée. Ils y laissèrent une pierre amovible leur permettant d’y entrer de nuit ; ils volaient les richesses avec Cercyon qui était le fils légitime d’Agamède et d’Epicaste. Comme Augias constatait son appauvrissement, il pria Dédale, revenant de chez Minos, de s’emparer du voleur. Dédale installa des pièges dans lesquels Agamède fut pris. Trophonios le décapita alors, pour qu’il ne fût pas reconnu. Il prit la fuite avec Cercyon à Orchomène. Alors que, suivant l’ordre d’Augias, Dédale suivait les traces de sang, ils prirent la fuite ; Cercyon, à Athènes ; selon Callimaque : "il fuit l’Arcadie, habita, pauvre voisin, près de nous". Mais Trophonios, fils d’Erginos, fuit à Lébadée en Béotie. Il se fit une habitation souterraine où il vécut. Après sa mort il devint un oracle véridique pour eux et ils lui sacrifièrent comme à un dieu. Il laissa un fils, Alcandre… Plus tard, le dieu répondit aux Thébains qui souffraient d’une disette, d’honorer Trophonios. Ceux-ci, qui ignoraient où se trouvait sa tombe, tombèrent sur un essaim d’abeilles remontant d’un trou souterrain. Conjecturant que c’était ici l’endroit, ils décidèrent que l’un d’eux y descendrait. Comme ce dernier y trouva deux serpents, il leur offrit des gâteaux au miel et ne subit aucun mal. Depuis la coutume resta. Ceux qui veulent consulter l’oracle, après s’être purifiés un certain nombre de jours, recouverts d’une robe digne d’un dieu, descendent avec des gâteaux à jeter aux serpents, pour ne pas être attaqués. Et la plupart sont renvoyés en haut, le même jour, par le trou où ils sont entrés ; les autres, par d’autres trous plus grands". (508a).

Nous possédons ainsi des renseignements précieux sur un héros peu connu, Trophonios. La scholie a, de plus, le mérite de nous livrer deux fragments d’œuvres perdues, Les Hellenika de Charax de Pergame (fr. 6 Müller)(18), historien contemporain de Plutarque, et l’Hécalé de Callimaque (fr. 294 Pfeiffer)(19), épyllion perdu, centré sur les exploits de Thésée. Deux textes très anciens mentionnent également Trophonios : dans le résumé conservé de La Télégonie, nous apprenons que Polyxénos offre à Ulysse un cratère, où est représentée l’histoire de Trophonios, Agamède et Augias (les trois personnages mentionnés aussi par Charax) ; de même dans l’Hymne homérique à Apollon (vers 295-296), Agamède et Trophonios, fils d’Erginos, roi d’Orchomène, sont chéris des dieux ; ils placent à l’endroit choisi par Apollon pour son temple à Delphes un seuil de pierres. Chez Charax, Trophonios est le fils naturel de la thébaine Épicaste. Elle est mariée avec Agamède, dont elle a un fils, Cercyon. Les trois hommes sont architectes et vont se montrer d’habiles voleurs. Pausanias, à la même époque que Charax, rapporte aussi l’épisode du vol (Périégèse, 9, 37, 5-6) qui rappelle évidemment le célèbre récit fait par Hérodote dans son livre sur l’Égypte (II, 121). Les voleurs survivants, Trophonios et Cercyon, doivent fuir Augias et Dédale ; c’est alors que s’insère, dans le récit de Charax, le vers de Callimaque parlant de Cercyon, lorsqu’il trouve refuge à Athènes.

Quels sont alors les liens logiques entre la légende, ses différentes versions et la création d’un oracle ? Dans deux fragments de Pindare (fr. 2, 3 Snell-Maehler)(20), commentés par Plutarque (Consolation à Apollonios, 108f-109b), Trophonios reçoit en récompense de ses travaux la mort (comme dans la légende de Cléobis et biton), et le don de prophétie (après sa mort). Cette version "épurée" de la légende diffère cependant des versions précédentes de vols et de ruses, comme on la trouve chez Charax. Ici, Trophonios s’était réfugié à Lébadée, se cachant sous terre. La deuxième scholie complète ce récit, en expliquant que c’est Apollon, lors d’une consultation, qui demanda aux Thébains d’honorer Trophonios ; ces derniers retrouvèrent grâce à des abeilles son tombeau, l’endroit souterrain où il avait fini ses jours ; ils désignèrent un des leurs, pour entamer une catabase (la scholie 508b précise d’ailleurs) : (Χρηστήριόν ἐστιν ἐν Λεβαδείᾳ, ὅ τινες Καταβάσιον καλοῦσιν). "Il y a un oracle à Lébadée que certains nomment (Καταβάσιον)".

Cet "explorateur" dut calmer les serpents à l’aide de gâteaux (Tzétzès, dans son Commentaire (506a), nous donne un nom pour cet homme : Harmatios). D’où le rite qui fut suivi ensuite par tous ceux qui venaient vivre cette expérience de la catabase et de l’oracle de Trophonios : on descendait dans la grotte par une sorte de boyau avec des gâteaux. Ce rite était d’ailleurs accompli lors de funérailles ; on devait offrir aux morts des gâteaux de miel, pour les aider à braver les dangers dans l’au-delà, comme nous le montre cet extrait où Lysistrata s’adresse au Commissaire (599-601) :

(Λυ. Σὺ δὲ δὴ τί μαθὼν οὐκ ἀποθνῄσκεις;
χωρίον ἔστιν• σορὸν ὠνήσει•
μελιτοῦτταν ἐγὼ καὶ δὴ μάξω).

"Mais toi, qu’attends-tu pour mourir ?
Il y a de la place ; achète un cercueil !
Et moi je préparerai le gâteau de miel".

On peut donc expliquer cette comparaison par un effet comique : l’expression "descendre dans l’antre de Trophonios" était devenue un proverbe signifiant "se confronter à une grande peur", par référence aux rites vécus à Lébadée ; Tzétzès déclare également : Ceux qui descendaient à cet oracle restaient sans rire un longtemps, d’où le proverbe adressé à ceux qui ont l’air affligé et dans la peine : "Tu es allé consulter l’oracle de Trophonios".

Les mots de Strepsiade jouent avec de tels proverbes connus des spectateurs, et la peur est ici mise en valeur par cette référence précise aux gâteaux de miel, également mentionnés dans le récit de Pausanias, gâteaux qui devaient amadouer les serpents rencontrés dans la catabase. Le rapprochement que fait Strepsiade avec sa situation, lui qui va être initié aux mystères du Pensoir, est donc une hyperbole totalement ridicule, qui illustre encore la peur risible du vieillard. L’effet comique était peut-être augmenté par un jeu aussi avec la comédie d’un illustre rival d’Aristophane, Cratinos : il écrivit un Trophonios, dont Meineke recense douze fragments seulement. Deux autres scholies nous donnent des précisions différentes pouvant également être intéressantes : "Trophonios était le plus grand tailleur de pierres. Il construisit un temple à Lébadée en Béotie qui était appelé Trophonion. Ici donc, ceux qui allaient être initiés, étaient assis au-dessus d’une bouche, nus ; ils étaient entraînés par des souffles et emportés sous terre. Des génies, des serpents et d’autres reptiles venaient vers eux, ils détenaient des gâteaux et leur lançaient pour leur échapper. Après leur initiation, ils étaient ramenés en haut par une autre bouche". (508c). "A Lébadée il y a le temple de Trophonios, où il y avait un serpent rendant des oracles. Ceux qui habitaient là lui jetaient des gâteaux recouverts de miel". (508d).

La première scholie, assez proche du témoignage de Pausanias, nous illustre la violence de cette consultation ; la deuxième confirme l’importance des serpents dans cette légende : Trophonios est même ici confondu avec le reptile passant du monde des morts au monde des vivants.

Ces scholies, traces des commentaires anciens perdus, nous permettent de retrouver plusieurs parodies de rites initiatiques faites dans Les Nuées. Comme nous l’avons montré, il s’agit pour Aristophane de se moquer des initiations faites par les maîtres de certaines écoles philosophiques. Ces moqueries ne sont cependant pas la seule clé pour comprendre une pièce si riche. Il faut les inclure dans perspective plus large où Socrate est représenté comme la caricature d’un philosophe de la nature, malhonnête de surcroît. La pièce se finit ainsi par l’incendie du Pensoir, épisode qui rappelle la destruction de l’école pythagoricienne à Crotone. Après la punition de Strepsiade, rossé par son propre fils qui s’est fait initier aux Mystères socratiques, c’est le philosophe lui-même qui est finalement puni, sous l’œil vengeur des Nuées.

Notes :
1 - Je reprends le néologisme imaginé par Debidour dans sa traduction d’Aristophane : V.H. Debidour : Aristophane, théâtre complet en deux tomes, Gallimard, Folio, Paris 1965. Thiercy, dans sa traduction plus récente choisit "le Réflectoire". P. Thiercy : Aristophane, théâtre complet, Gallimard, La Pléiade, N° 441, Paris 1997.
2 - Notre numérotation suit l’édition la plus récente de ces scholies : Koster, W.J.W. and Holwerda, D. Scholia in Aristophanem, Groningen, Bouma’s Boekhuis, Pars I, 1960-1978 ; Pars II, 1982-2001.
3 - Déméter et Perséphone, déesses liées à l’agriculture et au cœur des rites éleusiniens.
4 - Autre nom de Dionysos.
5 - La célèbre bataille navale de (-480) qui mit fin à la seconde guerre médique.
6 - Autre nom de Perséphone, la fille de Déméter enlevée par Hadès.
7 - S. Byl : Pourquoi Aristophane a-t-il intitulé sa comédie de 423 "les Nuées" ? Revue de l'histoire des religions, Année 1987, vol 204, N° 3, pp. 239-248.
8 - K.J. Dover: Aristophanes, Clouds, Oxford 1968, p. 141.
9 - H. Diels & W. Kranz: Die Fragmente der Vorsokratiker, 3 volumes, Weidmannsche buchhandlung, Berlin 1903.
10 - A.H. Sommerstein: Aristophanes, Clouds, Warminster, Aris & Phillips Ltd, 1982.
11 - A. Willy: The Languages of Aristophanes, Oxford University Press, Oxford 2002.
12 - S. Byl : Les Nuées, les Grenouilles et les Mystères d’Éleusis, Revue de philosophie ancienne, 1999, vol. 17, N° 1, pp. 3-10. S. Byl : Aristophane et Eleusis, Actes du 10e colloque de la Villa Kérylos, Cahiers de la villa Kérylos, 2000, vol. 10, N° 1, pp. 141-154.
13 - J. Taillardat : Les images d’Aristophane, Les Belles Lettres, Paris 1965, p. 230.
14 - T. Bergk : Commentationum de Reliquiis Comoediae Atticae Antiquae Duo Libri, Koehler, Leipzig 1838.
15 - A. Meineke: Poetarum Comicorum Graecorum Fragmenta, Paris 1855.
16 - I.C. Storey: Eupolis, poet of old comedy, Oxford University, Oxford 2003, p. 67.
17 - P. Bonnechere écrivit un long article : La scène d’initiation des Nuées d’Aristophane et Trophonios, nouvelles lumières sur le culte lébadéen, Revue des études grecques, 1998, N° 111, p. 436-480.
18 - K. Müller: Fragmenta historicorum Graecorum (FHG) 3 volumes, Didot, Paris 1841-1870.
19 - R. Pfeiffer: Callimachus, vol. 1, Clarendon Press, Oxford 1949. R. Pfeiffer: Callimachus, vol. 2, Clarendon Press, Oxford 1953.
20 - H. Maehler : Pindar carmina cum fragmentis, pt2, 4e éd., Teubner, Leipzig 1975.
Pour citer l'article :

* Cédric Germain : Initiation philosophique et religieuse d'après les scholies des Nuées, Revue Annales du patrimoine, Université de Mostaganem, N° 17, 2017. http://annales.univ-mosta.dz

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Résumés du N° 17