L’identité africaine dans "L’appel des arènes" et "Le vent du sud"

Dr Johnson Djoa Manda
INPHB de Yamoussoukro, Côte d’Ivoire

Résumé :

Cet article entend mettre au goût du jour les valeurs qui unissent les peuples africains. Car l’Afrique, berceau de l’humanité, est frappée par une grande division entre peuples de même origine. Sur la base de deux œuvres romanesques issues de deux sphères différentes (l’Afrique noire et le Maghreb) il a été démontré, à la lumière des mécanismes sémiotiques et référentiels qu’il existe véritablement une identité africaine. Les textes, en effet, sont prégnants de constructions identitaires véhiculées par l’histoire, la tradition orale des griots et porteurs de parole et par l’expression picturale et graphique. Par ailleurs, l’acte de référence considère que les espaces scéniques, le temps de l’histoire et les actants font l’objet d’une authenticité. Ce passé douloureux, toutes ces interventions articulées sur le verbe et l’écriture sont des valeurs identitaires propres à l’Afrique. Elles unissent les peuples du continent noir et posent le postulat d’une seule Afrique.

Mots-clés :

roman africain, identité, sémiotique, authenticité, Maghreb.

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The African identity in "The call of the arenas" and "The south wind"

Abstract:

This article intends to bring up to date the values that unite the African peoples. Because Africa, the cradle of humanity, is struck by a great division between peoples of the same origin. On the basis of two romantic works from two different spheres (black Africa and the Maghreb) it has been demonstrated, in the light of semiotic and referential mechanisms, that there really is an African identity. The texts, in fact, are pregnant with identity constructions conveyed by history, the oral tradition of griots and bearers of the word, and by pictorial and graphic expression. Furthermore, the act of reference considers that the scenic spaces, the time of history and the actants are the subject of authenticity. This painful past, all these interventions articulated on the word and the writing are identity values specific to Africa. They unite the peoples of the black continent and establish the postulate of one Africa.

Key words:

African novel, identity, semiotics, authenticity, Maghreb.

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Texte :

L’Afrique, en plus du sous-développement économique dont elle souffre, est frappée par une grande division entre peuples de même origine, comme c’est le cas de cette quasi rupture entre les pays du nord (le Maghreb et l’Egypte) et les pays du sud au point où nombre de chercheurs pensent qu’il existe plusieurs Afriques. Partant de là, l’idée d’une identité africaine fait régulièrement débat. Il devient donc primordial, vu le contexte mondial actuel, de reconsidérer et de réaffirmer les facteurs de cohésion entre les peuples africains. Cette préoccupation constitue l’objet de cette étude.

De fait, sur le plan culturel et malgré la diversité qui caractérise le continent noir, une base commune semble animer toutes les activités culturelles et littéraires (histoire, mémoire, culture) dans les productions romanesques. Comment se manifeste l’africanité dans le roman africain d’expression française ? Par quels mécanismes les valeurs identitaires propres à l’Afrique sont-elles mises en œuvre ?

Pour en proposer une démonstration, il convient de s’appuyer sur "L’appel des arènes"(1) d’Aminata Sow Fall et "Le vent du sud"(2) d’Abdelhamid Benhedouga. Ces œuvres issues de deux sphères différentes (l’Afrique noire et le Maghreb) sont prégnantes de constructions identitaires. En témoignent les notes de Monsieur Niang, un personnage de Sow Fall : "Le désordre qui bouleverse le monde a pour cause l’aliénation collective... Chacun refuse d’être soi-même et se perd dans l’illusion qu’il peut se tailler un manteau selon sa propre fantaisie... Un homme qui a perdu son identité est un homme mort... Le refus de Diattou et de Ndiogou, leur obstination à vouloir détourner Nalla des tam-tams, c’est le rejet d’une partie de leurs racines"(3).

Cette occurrence, à l’image d’autres du corpus, met à nu un certain nombre de signes qui méritent d’être étudiés et interprétés dans une perspective sémiotique. On peut dès lors reprendre la thèse saussurienne selon laquelle la sémiotique est "la science qui étudie la vie des signes au sein de la vie sociale" (2002 : 26). Il s’agit bien de signes linguistiques, mais aussi des rites, des codes et des symboles qui gouvernent la société sénégalaise et algérienne, et déclamés dans le récit dans une sorte de théâtralité. La lecture et la compréhension de ce type de texte exigent, d’après Louis Panier (2009 : 2), un certain nombre de précautions : "Un texte n'est pas seulement le support, le médium de la communication d'un message ou d'une information, il est la manifestation d'une signification immanente et articulée. Ainsi conçu, le texte correspond à une globalité de sens, à un tout de signification, dont il convient de décrire les articulations. L’objectif de la lecture sémiotique est justement de rendre compte de cette globalité, d’en développer la cohérence".

A propos du langage des sourds-muets et des gestes, considérés comme système signifiant dans la perspective benvenistienne (1974 : 33), un passage du roman algérien renchérit : "La vieille (sourde-muette) demanda ce que désirait Nafissa. Rabah montra la jeune fille avec les mains, neuf doigts repliés. La mère à son tour s’expliqua : "Des jours de joie et d’amitié, un rayon de soleil dans sa longue solitude". Rabah traduisit, mais Nafissa avait appris le langage des signes et comprenait une partie de la conversation. Elle parla et fit des signes tout à la fois"(4).

Ainsi la sémiotique permettra une meilleure interprétation de l’histoire, des codes et symboles. D’ailleurs Gilles Siouffi et Dan. V. Raemdonck qui citent Charles Morris observent "qu’une chose n’est un signe que parce qu’elle est interprétée comme le signe de quelque chose par un interprète" (2012 : 73). Il est clair que la sémiotique est en grande partie une science de l’interprétation. Mais chemin faisant, un recours à l’acte de référence sera aussi nécessaire pour apprécier si "les entités appréhendées appartiennent à un univers fictif ou réel" (Martin Riegel 2009 : 959). Le repérage des opérateurs sémiotiques et des grandeurs figuratives, leur description et leur interprétation invitent à définir deux niveaux d’articulation :
- l’identité africaine entre signes, codes et symboles ;
- l’identité africaine par les grandeurs figuratives.

1 - L’identité africaine entre signes, codes et symboles :

Trois opérateurs sémiotiques intéressent cette étape : l’histoire, l’oralité et l’écriture.
1. L’histoire :

L’Afrique noire et l’Afrique blanche se partagent un passé récent marqué par l’esclavage et la colonisation. En Algérie, A. Benhedouga dépeint la colonisation française (1830-1962), le nationalisme algérien (1900-1954) et la guerre de libération (1954-1962) dans toutes leurs dimensions : "La France a ébranlé le ciel et la terre : elle a semé la ruine et la mort, mais sa force s’est brisée et les Algériens ont retrouvé la terre qui leur appartenait"(5). La colonisation a fait du tort aux Africains à plusieurs niveaux. Au Sénégal, Monsieur Niang qualifie la situation de "Déséquilibre physique... Déséquilibre spirituel... Déséquilibre mental" (L’appel des arènes : 89). Il s’agit bien ici d’un problème d’acculturation consécutif à la présence des valeurs occidentales en Afrique. Les principales victimes sont de sexe féminin : Nafissa, la jeune lycéenne dans "Le vent du sud" et Diattou, la sage-femme dans "L’appel des arènes". La tragédie des deux personnages consiste en ce manque ou en cette perversion des valeurs africaines, mais également en un refus du soi et de sa culture : "A son retour d’Occident, lorsque Diattou était partie pour récupérer Nalla, elle avait débarqué en mini-jupe. Son accoutrement et ses cheveux coupés ras avaient scandalisé les villageois. La stupeur n’était pas encore passée qu’elle osa se prononcer dehors en pantalon, cigarette aux coins des lèvres. Les villageois, en observant ses fesses en forme de calebasses moulées dans le pantalon et en les voyant rebondir lorsqu’elle marchait, avaient pensé que Diattou leur jouait une scène de dérision. Mais ils n’en avaient pas ri. Une profonde secousse les avait ébranlés et en premier lieu, Mame Fari"(6).

Les énoncés sémiotiques "elle avait débarqué" et "une profonde secousse les avait ébranlés" soulignent deux faits. Non seulement Diattou, à l’image du colonisateur, arrive de façon fracassante dans le village ; son arrivée est perçue par les siens comme une intrusion, mais elle offense la société traditionnelle sénégalaise dans tous ses fondements. La réaction de Nafissa vis-à-vis des pratiques religieuses algériennes est similaire à celle de Diattou : "Elle regrettait Alger, la capitale qu’elle avait quittée depuis deux semaines... D’un geste résigné, elle tira à elle le plateau, but son café et s’allongea de nouveau, comme pour braver la volonté de sa mère. Elle avait les nerfs à cran : "La prière, la prière et la mort. Ils ne connaissent que ça. La vie pour eux, c’est une suggestion au diable. Je ne ferai pas la prière !" marmonna-t-elle"(7).

Deux champs lexicaux se partagent cette description du rapport de force historique entre les puissances coloniales et les Africains :
- l’annexion : domination, aliénation, soumission, envahissement, humiliation : "Mes ancêtres... Oui... lorsqu’ils furent envahis, la discorde s’installa dans le village, et aussi la honte. Certains acceptèrent la domination, mais mon arrière-grand-père refusa l’humiliation"(8).
- la révolte : guerre, guerre de libération, révolution, révolution armée, indépendance : "Malek, alors dans sa première jeunesse avait pris les armes sans la moindre hésitation. Dès le début, il avait rejoint le rang des moudjahidine. Lucide, il avait compris le sens d’une Révolution dirigée contre un colonialisme qui exerçait depuis longtemps sa domination sur la terre algérienne"(9).

Aussi le langage est-il une preuve dans l’expression de l’identité africaine. Seydou Badian Kouyaté le confirme dans un entretien lors du colloque international d’Alger : "Par la langue, nous avons ce que le passé nous a laissé comme message et ce que le présent compose pour nous. C’est la langue qui nous lie, et c’est elle qui fonde notre identité. Elle est un élément essentiel et sans la langue, il n’y a pas de culture. La langue nous aide à tout interpréter"(10).
2. L’oralité :

La parole africaine et les marques de l’oralité sont présentes dans le tissu narratif par le canal de plusieurs genres oraux. Certains ont un caractère profane, d’autres ont une dimension religieuse :
- les genres profanes sont constitués de proverbes, de contes, de discours de marabouts, d’éloges de griots, de commentaires de jeu, d’épopées de grands guerriers, de chants, de fables, de médisances et de commérages ;
- sur la liste des genres religieux, on trouve des cantiques religieux, des incantations, des prières et des versets coraniques. La plupart des récits se trouvent dans le roman algérien ; ils ont été dits lors des obsèques de la vieille Rahma(11).

Dans le Maghreb, les contes ont du prix aux yeux des populations du bled à telle enseigne qu’elles leur accordent plus d’intérêt que les informations délivrées par les livres. Une discussion entre Nafissa et la vieille Rahma, au sujet de l’histoire du café, conduit le narrateur à faire cette révélation : "Nafissa allait-elle contredire la vieille, lui raconter ce qu’elle savait sur le café et son histoire ? Elle aurait perdu son temps, car tous les villageois ne juraient que par la Chadiliyya. Personne n’aurait ajouté foi aux dires de Nafissa. L’autorité des contes et légendes dont se nourrit la foi des gens simples ne souffre aucune discussion"(12).

Les récits de guerres de libération, les épopées relatives aux exploits de chasse et de lutte dans les arènes, l’histoire du pacte entre les Sénégalais et le serpent, l’histoire de l’infirmité de la mère de Rabah et celle d’al-Hadj Hamouda qui a mis sa tête à prix pour sauver le village, sont autant de contes qui alimentent la trame des récits. Dans une étude taxinomique sur les genres oraux en Afrique, Amadou Koné (1993 : 38) baptise le conte de genre narratif car les substrats du conte sont récupérés et coulés dans les canons du récit romanesque occidental. C’est pourquoi, ces marques de l’oralité revêtent d’autres formes dans les textes contemporains ; lesquelles formes sont qualifiées, par Alioune Tine, "d’oralité feinte". Jacques Chevrier (1999 : 97), qui cite Alioune Tine, observe que "l’oralité feinte s’articule autour d’une série de stratégies narratives qui, à la citation pure et simple, préfèrent différentes procédures comme l’interférence linguistique, le calque structural, la surcharge burlesque, la théâtralisation, le recours au code de l’énigme et du merveilleux, la charge sémantique des patronymes africains".

La présence des contes dans le tissu narratif est signalée par ces indices linguistiques :
- un verbe introducteur : "raconter" ; "conter" (L’appel des arènes : 92 ; 119 ; 140), (Le vent du sud : 98) ;
- l’ouverture des guillemets ou l’usage du tiret (Le vent du sud : 97 ; 99) ;
- un syntagme nominal ou une phrase impersonnelle avec la duplication de l’adverbe : "un jour", "Il y a longtemps, très longtemps" (L’appel des arènes : 57 et 98) ;
- le retour à la réalité marqué par la fermeture des guillemets ;
- le passage direct à l’application du message du conte : "La joie dilatait les cœurs, mais les gens songeaient avec tristesse à la mort d’al-Hadj Hamouda qui avait sacrifié sa vie pour ses frères. Hélas ! Mon fils ! Un homme qui sortait de l’ordinaire" (Le vent du sud : 101).

La séquence sémiotique "Un homme qui sortait de l’ordinaire" traduit non seulement la nostalgie des valeurs ancestrales tombées en désuétude, mais aussi une invite de Rahma à ses contemporains à prendre modèle sur Al-Hadj Hamouda.

L’irruption dans le tissu narratif du substrat ethnolinguistique des proverbes élargit sans aucun doute la quête de l’oralité. Le langage proverbial fait allusion à des sujets fondamentaux de la vie : la vie, la mort, le bien et le mal, le sens de la souffrance, le mariage, la famille et le travail. Ils sont en général prononcés par Mame Fari, Kheira et Rahma, les gardiennes de la tradition, à l’intention de Diattou et Nafissa. D’où l’emploi des expressions conatives comme "Ma fille, sache que..."(13), "Hélas, ma fille, le proverbe a raison..."(14), "Tu connais le proverbe..."(15) pour bien attirer l’attention de Diattou et Nafissa qui, selon B. Cocula et C. Peyroutet, "doivent se sentir concernées par le message" (1978 : 28). L’usage des proverbes, selon Joseph Paré, "constitue le moyen de conférer à la parole son caractère majestueux, de la présenter comme un dit qui doit être retenu" (2000 : 53). Dans cette logique, le recours au discours proverbial pérennise le respect des us et coutumes, la dignité de la femme et l’importance du travail afin que celui-ci serve de référence à Diattou et à Nafissa. Et Christian Lukoki de renchérir dans son Avant-propos "qu’en Afrique, dans certaines régions, les proverbes revêtent un certain caractère sacré. Ils sont un excellent moyen d’éducation qui a servi les hommes depuis la nuit des temps" (2010 : 13). Plus facilement identifiable dans le discours romanesque, le discours proverbial, qu’Amadou Koné qualifie de "formes non narratives", se laisse définir comme "tout fait de style perçu également comme caractéristique d’une tradition ou d’une doctrine esthétique ou d’une langue spéciale" (1993 : 38). On le sait, la parole se déroule dans le temps et disparaît, l’écriture a pour support l’espace qui la conserve. Analysons-la.
3. L’écriture :

L’écriture est également un élément identitaire car l’histoire retient que les premières écritures furent découvertes en Egypte. Jean Dubois et ses collaborateurs (2012 : 169) expliquent que ce code était pour les anciens égyptiens, d’origine divine inventée par le dieu Thot. L’écriture est donc d’abord un objet divinisé, le métier sacré d’une caste privilégiée de scribes. Puis elle se répand largement, d’abord à cause de son usage ornemental, ensuite grâce à la fabrication du papier avec le papyrus. Selon les mêmes auteurs (2012 : 168), on distingue trois types d’écriture égyptienne :
- l’écriture hiéroglyphique proprement dite, la plus ancienne, découverte sur les monuments ;
- l’écriture cursive, dont la plus ancienne est l’écriture hiératique (les scribes transposant sur le papier l’écriture des monuments, schématisent et allègent les signes, utilisent des ligatures en un tracé presque ininterrompu, de droite à gauche) ;
- l’écriture démotique, variante de l’écriture cursive, plus simplifiée que l’écriture hiératique ; utilisée par l’administration, elle devient d’un usage courant et populaire.

Jusque vers 2500 av. J.-C., les hiéroglyphes égyptiens inscrits sur les monuments sont pictographiques ; les dessins, représentant des êtres animés ou des parties de ces êtres, des végétaux, des objets, etc. sont peu schématisés. Les signes pouvaient aussi représenter des actions ou des sentiments : le dessin d’un homme portant la main à la bouche signifiait "manger" ou "avoir faim".

Narrateur et personnages soulignent également la présence de ces formes graphiques dans le parcours historique sénégalais et algérien. Une causerie entre la vieille Rahma et Rabah fait la lumière sur le sens des figures dessinées sur deux poteries contenant des plats :
- "Regarde bien ce dessin ; c’est l’année terrible. Vois-tu ? Un champ de blé sans épis. Cette figure, c’est le typhus : ce soleil obscurci, avec des griffes, c’est la maladie, la mort qui a dépeuplé nos maisons.

Les lignes du dessin, très significatives, étaient sombres... Rabah remarqua une figure qui faisait penser à un tamis ou un tambourin en travers duquel était jetée une faucille ; il la montra du doigt :
- Et ça, tante ?
La vieille se pencha attentivement sur le dessin et soupira.
- Ça mon fils, c’est l’année où Al-Hadj, homme pieux, a mis sa tête à prix pour sauver le village"(16).

Chez Aminata S. Fall, ces attributs revêtent plutôt un caractère républicain car ils sont utilisés pour représenter un Etat : le Sénégal. Tel est le sens des symboles identitaires utilisés pour magnifier les exploits d’un grand chasseur après son combat contre une lionne : "Mon père connut des moments terribles de souffrance, puis il se releva avec une figure effroyablement mutilée, amputée d’une oreille... Son infirmité était comme le drapeau de tout un peuple debout pour exprimer le désir ardent de sauvegarder coûte que coûte la dignité. Mon père était le socle du drapeau... Il était le drapeau même... Il portait, incrusté sur son visage, l’emblème de Diaminar"(17).

Les porteries et le brave chasseur portent les stigmates des temps écoulés. Ces signes sont très "significatifs", pour reprendre le narrateur d’A. Benhedouga. Ils traduisent non seulement les "années terribles" qu’ont traversées le Sénégal et l’Algérie, mais aussi la victoire. On le sait, les termes "drapeau" et "emblème" sont des symboles de ralliement des peuples à une cause, à des États indépendants. Analysant la portée sémiotique des deux symboles étatiques, Michel Pastoureau (2011 : 12 et 18) fait la remarque suivante : "Le drapeau pourrait constituer un riche document d’histoire anthropologique. A la fois image emblématique et objet symbolique, il est soumis à des règles d’encodage contraignantes et à des rituels spécifiques qui, aujourd’hui, se situent au cœur de la liturgie de l’État et/ou de la Nation... En fait, il n’y a jamais d’emblème ou de couleur isolée, mais, à une époque donnée, dans un milieu ou une région donnée, un système collectif d’images et de couleurs emblématiques qui s’interpellent et se répondent, posant par là même à l’historien des problèmes qui sont d’abord d’ordre sémiologique".

Des formules telles que "des arabesques et des figures dont la valeur symbolique échappait aux gens, des cercles de couleurs, une formule abracadabrante(18), l’extase de couleurs, le pagne "cawali", une camisole "fajaama" où mille étoiles blanches scintillent"(19) foisonnent dans les œuvres et attestent de l’authenticité de l’écriture comme une marque identitaire propre à l’Afrique.

Les textes convoquent, à partir de configurations discursives disponibles, des éléments figuratifs (des acteurs dans des espaces et dans des temps), pour reprendre Louis Panier (2009 : 3) et les dispose de façon particulière pour les mettre en scène. Ces éléments figuratifs sont là pour représenter un monde réel par l’entremise de l’acte de référence.

2 - L’identité africaine par les grandeurs figuratives :

On appelle "grandeur figurative" un élément du contenu déterminé et reconnaissable dans un texte, et qui a des correspondants hors du texte, soit dans le monde réel ou fictif auquel renvoie le texte, soit dans d'autres textes. Pour Denis Bertrand(20) "Le concept sémiotique de figurativité a été étendu à tous les langages, verbaux comme non verbaux, pour désigner cette propriété qu'ils ont en commun de produire et de restituer partiellement des significations analogues à celles de nos expériences perceptives les plus concrètes. La figurativité permet ainsi de localiser dans le discours cet effet de sens particulier qui consiste à rendre sensible la réalité sensible".

Le corpus présente des "récits factuels" selon la terminologie d’Umberto Eco (1996 : 130) car ils traitent de "séquences d’événements réellement arrivés, dont le locuteur croit qu’ils se sont produits ou veut faire croire qu’ils se sont réellement produits". On s’attachera plus précisément aux dispositifs spatiaux, temporels et actoriels.
1. Les dispositifs spatiaux :

Ils sont constitués de noms propres de lieux connus de l’auteur et des lecteurs. L’histoire se déroule sur deux espaces géographiques bien distincts : en ville (Louga) dans le roman sénégalais et au village (le Bled) chez A. Benhedouga. Capitale régionale, Louga est située dans le Nord-Ouest du Sénégal. Le mot Bled, lui, a une connotation arabe : il est lié à l’Afrique du nord. "C’est un lieu, un village éloigné, isolé, offrant peu de ressources", note "Le Petit Robert" (2015 : 265). Les propos de Nafissa et ceux du narrateur au sujet de cet espace en sont une parfaite illustration : "Me marier au bled, y consumer mon existence !" Et le narrateur poursuit plus loin : "Cette vision obsédante revenait chaque fois qu’il était question d’arracher Nafissa à ses études, de la forcer à vivre dans ce village perdu"(21). Le narrateur oppose ces espaces africains à des lieux étrangers, l’Europe et la France, pour mieux marquer le colonialisme et l’aliénation culturelle. Ainsi dans "L’appel des arènes", le lecteur rencontre des sites géographiques comme Louga, Walo, Diaminar, Teranga, Saint-Louis, Get Ndar, Sénégal et l’Europe. Quand dans "Le vent du sud", il est fait mention du bled, d’Alger, de Constantine, de Mazita, de l’Algérie et de la France. Deux procédés stylistiques sont mis en œuvre pour attester l’authenticité des lieux cités :
- l’accumulation doublée d’une gradation ascendante : "Elle regrettait Alger, la capitale" (Le vent du sud : 9), "L’Ile bleue, c’est la terre de la Teranga, c’est Saint Louis du Sénégal, c’est N’dar Géép drapé dans son pagne bleu", "Louga, immense ville de sable" (L’appel des arènes : 125 et 134). Dans une étude taxinomique sur les modes de donation du référent, M. Riegel et ses collaborateurs (2009 : 966) attribuent le terme de "référence descriptive" au type de référence qui vient d’être identifié car ce mécanisme interprétatif utilise un groupe nominal qui évoque des caractéristiques du référent visé. Les descriptions définies assurent l’identification univoque de leur référent qui est présenté comme étant le seul à satisfaire la description dans l’univers de discours. Dans "L’Ile bleue, c’est la terre de la Teranga, c’est Saint-Louis du Sénégal, c’est N’dar Géép drapé dans son pagne bleu", les expressions possessives, démonstratives et emphatiques assurent l’unicité des référents au moyen d’un trait descriptif relationnel.
- le recours aux notes infrapaginales pour expliquer des termes comme "Zitouna", "Walo", "Get Ndar" qui signifient respectivement Université islamique de Tunis (Le vent du sud : 54), région du Sénégal et quartier des pêcheurs à Saint-Louis (L’appel des arènes : 12 et 178). Le recours à cet artifice pour expliquer certains noms de lieux et termes du texte principal semble traduire chez les auteurs le souci de légitimité et d’authenticité des lieux convoqués. Edmond Biloa (2007 : 115) explique également ce choix par le sentiment d’insécurité linguistique qui anime le romancier africain qui "se dit sans doute que ses écrits étant lus en priorité par un public non africain, il faudrait expliciter tout fait linguistique susceptible de le désorienter. La peur de ne pas être compris par le lecteur crée donc un réel sentiment d’insécurité linguistique chez l’écrivain". Le temps de l’histoire fait également partie des grandeurs figuratives. Son interprétation permettra sans doute d’apprécier la légitimité des faits convoqués.
2. Les dispositifs temporels :

Mis à part certains événements historiques et les mythes fondateurs faisant allusion à la période précoloniale rapportés dans "L’appel des arènes", le temps de l’histoire dans les récits est fourni par deux repères objectifs, pour parler comme Michèle Perret (1994 : 27) : soit des dates complètes suivies d’événements, soit des événements sans repères temporels, mais qui appartiennent à l’histoire et au vécu. Relatif au premier cas, les textes font apparaître des dates précises enracinant l’histoire entre le début du XXe siècle et juste après l’avènement des indépendances, comme on le lit dans le roman maghrébin : "Depuis l’ouverture de son établissement au milieu de l’année 1920, il était le kahouadji, le cafetier. Vinrent la Seconde Guerre mondiale, la Guerre de Libération et enfin l’indépendance". Chez Aminata Sow Fall, on lit également aux pages 185 et 189 des passages comportant des indications de temps ; elles rappellent les exploits de Fili, un grand butteur italien des années 30 : "Je me sentais pousser des ailes quand Fili inscrivait un but. Fili était le plus grand footballeur des années 30... Le revendeur éclate de rire et ajoute : Les billets sont épuisés depuis 1912".

Une lettre de Nafissa destinée à sa tante, à la page 71, en dit plus : "Village de... le... août 196..." Ces repères situent l’histoire après 1962, c’est-à-dire après l’accession de l’Algérie à la souveraineté nationale. On le sait, l’année 1957 a été pénible pour le peuple algérien dans les luttes émancipatrices : la bataille d’Alger (janvier-septembre 1957), les évènements de Melouza (mai 1957), etc. Ce chiffre a subi le mécanisme linguistique de la troncation et il est devenu 57. C’est ainsi que l’on rencontre des repères comme "l’été 57" et "le train 57"(22) que Laura Calabrese (2013 : 11) nomme "désignants d’événements". Il s’agit selon l’auteur de "formules très synthétiques capables de désigner ostensiblement l’événement". Affichés de façon privilégiée dans l’œuvre, ils constituent la forme linguistique qui façonne la perception sociale d’une affaire.

D’autres faits, ne comportant pas d’indication temporelle, notamment les épidémies du typhus et de la variole, qui ont décimé l’Algérie et le Sénégal semblent authentiques. Expliquant l’origine de l’infirmité de la mère de Rabah, la vieille Rahma fait la lumière sur le typhus en Algérie : "Ta mère n’est pas née muette, elle l’est devenue à cause du typhus. Cette maladie s’est abattue sur le village au cours d’une année de misère ; peu de gens en ont échappé. Pendant près de trois mois, nous n’avons connu que deuils et lamentations"(23). Le bilan de l’épidémie pour l’année 1921 dressé par le Service de Santé militaire d’Algérie confirme les propos de Rahma : "1921- 6841 cas : 1529 décès. Les territoires du sud accusent 1912 cas dont 469 décès. Enfin les départements d’Alger et de Constantine sont touchés à leur tour. Ce dernier qui avait présenté 649 cas en 1920, fournit 2548 cas dont 752 décès en 1921"(24).

Dans la même logique, Mame Fari raconte à Nalla les effets tragiques de la variole qui avait ravagé sa famille : "Mon petit Séga, si beau, si généreux... Il était à la fleur de l’âge et devait terminer son service militaire avant de s’engager dans la carrière de médecin qu’il avait choisie... Une épidémie de variole me l’a emporté en même temps que mon mari, à deux jours d’intervalle... Cela fait aujourd’hui vingt-deux ans qu’ils sont partis avec tous mes espoirs"(25).

Jean-Pierre Delville (1958 : 844) apporte plus de précisions sur cette peste au niveau de l’Afrique Occidentale Française : "En Afrique Occidentale Française, la situation est assez différente d’un territoire à l’autre. Malgré les campagnes intensives de vaccinations antivarioliques (plus de 26 millions de vaccinations et revaccinations de 1935 à 1944), la variole n’y a pas été vaincue. Alors que la situation est assez satisfaisante au Sénégal et surtout en Mauritanie où l’incidence est faible avec seulement quelques petites poussées épidémiques, il n’en va pas de même dans les autres territoires".

J.-P. Delville nous fournit non seulement des indications de temps (1935-1944), mais ne manque pas d’évoquer le cas sénégalais. En s’appuyant sur les expressions référentielles (le typhus et la variole) et sur l’histoire des pestes qui ont décimé l’Afrique depuis l’époque coloniale jusqu’à la fin des années 1950, on s’aperçoit que le typhus et la variole décrits dans les études ci-dessus constituent les références actuelles des épidémies dont parlent les personnages. Ces désignations ont été rendues possibles par l’entremise de données concrètes. C’est ce que Jean-Claude Milner (1982 : 10) appelle leur référence virtuelle : "à chaque unité lexicale individuelle est attaché un ensemble de conditions que doit satisfaire un segment de la réalité pour pouvoir être la référence d’une séquence où interviendrait crucialement l’unité lexicale en question... L’ensemble de conditions caractérisant une unité lexicale est sa référence virtuelle". En d’autres termes, connaître le sens ou la référence virtuelle d’un mot donné, c’est savoir quelles sont les caractéristiques qu’une entité doit satisfaire pour être désignée par ce signe. Ce potentiel désignatif, ce sont les expressions décès, vaccinations, chiffres, années, etc. qui permettent d’avancer qu’il s’agit effectivement d’épidémie de typhus et de variole. Mais de quels agents est-il question dans le noyau narratif ? Sont-ils présentés comme définis ?
3. Les actants :

Ce sont les agents de l’action. La consonance de leur nom a une lourde hérédité sénégalaise et arabe : Ndiogou, Monsieur Niang, Malaw Lô, Malek, Belkadi, Rabah, etc. Ils sont repartis en deux groupes : les actants associés aux luttes d’émancipation et les lutteurs dans les arènes. Les onomastiques comme Malek, Taha et Ammi al-Hadj ne souffrent d’aucune légitimité parce qu’ils sont rattachés à l’histoire de leur pays. Examinons ces trois énoncés sémiotiques chargés de signification :
(1) - Malek criait à ses compagnons moudjahidine de prendre garde (Le vent du sud : 116).
(2) - Ammi al-Hadj, depuis son retour de la première guerre mondiale, était fidèle à son poste (Le vent du sud : 122).
(3) - Malek et Taha l’instituteur avaient pris part à la guerre de libération (Le vent du sud : 171).

L’analyse des énoncés permet d’avancer que :
- les actants sont associés à des événements historiques, par exemple la première guerre mondiale en (2) et la guerre de libération algérienne en (3) ;
- les syntagmes verbaux contiennent des verbes d’action, sous une forme active : criait, prendre garde en (1) et avait pris part en (3) ; ces unités linguistiques engagent les agents dans des actions concrètes.

Par ailleurs en (2), le terme "moudjahidine" apparaît comme un modifieur déterminatif car sa suppression, d’après Riegel et ses collaborateurs (2009 : 343), "modifie la valeur référentielle du groupe nominal (compagnons moudjahidine)" : Malek criait à ses compagnons moudjahidine de prendre garde / Malek criait à ses compagnons de prendre garde = tous les compagnons.

Entre autres choses, l’histoire enseigne qu’en Algérie, est considérée comme moudjahid toute personne ayant participé à la révolution de libération nationale durant la période allant du 1re novembre 1954 au 19 mars 1962. M. Perret (1994 : 28-29) parle dans ce cas de "récit vrai" car "il pose des individus indentifiables" et invite à les classer dans l’ensemble des individus ayant participé aux mouvements de libération nationale, ce qui permet de mieux les imaginer. Il faut aussi prendre en compte la théâtralisation de la lutte dans les arènes dans le texte sénégalais. Ce sport traditionnel est l’activité sportive la plus favorite du pays. En de tels contextes, tous les lutteurs comme l’oncle Mahanta, le père de Malaw, Tonnerre et Malaw Lô, "le plus grand lutteur des temps présents" (L’appel des arènes : 57) qui lui sont associés posent des individus identifiables. D’ailleurs le syntagme nominal "des temps présents" confirme l’actualité de l’événement et son caractère contemporain.

Conclusion :

Au total, les œuvres examinées apportent une lumière sur le passé commun et le substrat culturel des peuples sénégalais et algérien. Ces signes ont été analysés et interprétés dans une visée sémiotique et référentielle. Ils montrent que le Sénégal et l’Algérie partagent les mêmes valeurs : l’histoire, l’oralité et l’écriture qui sont des valeurs propres à l’Afrique. Entre autres choses, les noms des lieux, le temps de l’histoire et les actants sont tirés des expériences personnelles et appartiennent au vécu. On peut donc parler avec Michèle Perret (op. cit.) de "récit vrai". Les mécanismes sémiotiques et référentiels posent donc l’existence d’une seule Afrique. Partant de là, l’idée d’une identité africaine est un fait réel. Tel est le sens du message d’espoir et de réconciliation de Monsieur Niang à l’endroit des Africains : "Le cordon ombilical coupé avec la mère, mais renoué avec la grand-mère. Un des signes de notre temps. Signe encourageant, d’ailleurs meilleur que le vide. Peut-être même le salut... La grand-mère, c’est encore la terre... Le lien avec la terre..."(26). La "grand-mère" et la "terre" désignent l’Afrique dont les peuples sont "liés" par des facteurs de cohésion spécifiques au continent noir.

Notes :
1 - Aminata Fall Sow : L’appel des arènes, Les Nouvelles Editions Africaines, Dakar 2006.
2 - Abdelhamid Benhedouga : Le vent du sud, ENAG Editions, Alger 2002.
3 - Aminata Fall Sow : op. cit., p. 88.
4 - Abdelhamid Benhedouga : op. cit., p. 195.
5 - Ibid., p. 24.
6 - Aminata Fall Sow : op. cit., pp. 165-166.
7 - Abdelhamid Benhedouga : op. cit., pp. 9 et 12.
8 - Aminata Fall Sow : op. cit., p. 93.
9 - Abdelhamid Benhedouga : op. cit., p. 37.
10 - Seydou Badian : C’est la langue qui fonde notre identité, Colloque international d’Alger, Langues, culture et traduction, organisé par la faculté des Lettres et des Langues d’Alger, avril 2002.
11 - Abdelhamid Benhedouga : op. cit., pp. 134-136.
12 - Ibid., p. 16.
13 - Aminata Fall Sow : op. cit., p. 77.
14 - Abdelhamid Benhedouga : op. cit., p. 14.
15 - Ibid., p. 23.
16 - Ibid., p. 99.
17 - Aminata Fall Sow : op. cit., p. 123.
18 - Abdelhamid Benhedouga : op. cit., pp. 115 ss.
19 - Aminata Fall Sow : op. cit., pp. 163 et 170.
20 - Cf. Louis Panier : La sémiotique discursive. Une analyse de la signification et de ses fonctionnements. Une pratique de la lecture des textes, 2009, http://bible-lecture.org.
21 - Abdelhamid Benhedouga : op. cit., pp. 27 et 65.
22 - Ibid., pp. 40 et 42.
23 - Ibid., 98.
24 - http://alger-roi.fr
25 - Aminata Fall Sow : op. cit., p. 73.
26 - Ibid., p. 114.
Pour citer l'article :

* Dr Johnson Djoa Manda : L’identité africaine dans "L’appel des arènes" et "Le vent du sud", Revue Annales du patrimoine, Université de Mostaganem, N° 16, 2016. http://annales.univ-mosta.dz

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