Le voile traditionnel tunisien entre civilisation et déculturation

Hana Krichen
ISAM de Sfax, Tunisie

Résumé :

Entre déculturation et civilisation les écarts se resserrent. Ces deux phénomènes, paraissent strictement indissociables, sont les horizons de la problématique que la présente étude tente d’éclaircir. Nous scrutons, cependant, les origines de ces deux phénomènes à travers une anthropologie féministe. Ainsi, nous essayons d’évaluer leur influence sur les femmes en Tunisie, avec une grande attention portée aux divers aspects de la vie quotidienne. En dépit de son éducation, ses acquis sociaux et sa forte présence dans les administrations publiques et les différents secteurs culturels et économiques, la jeune tunisienne aujourd’hui se retrouve face aux mêmes problèmes qu’hier ; elle doit lutter de nouveaux pour sa liberté, ses acquis, sa condition sociale, mais aussi pour son identité menacée et sa culture territoriale. Ceci la mène à se pencher sur ses origines et fouiller dans son passé, afin qu’elle puisse tracer son chemin et trouver ses repères.

Mots-clés :

voile, anthropologie, déculturation, patrimoine, Tunisienne.

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The traditional Tunisian veil between civilization and deculturation

Hana Krichen
ISAM of Sfax, Tunisia

Abstract:

Between deculturation and civilization the gaps are narrowing. These two phenomena, seem strictly inseparable, are the horizons of the problematic that this study attempts to clarify. We examine, however, the origins of these two phenomena through a feminist anthropology. Thus, we try to assess their influence on women in Tunisia, with great attention paid to various aspects of daily life. Despite her education, her social achievements and her strong presence in public administrations and different cultural and economic sectors, the young Tunisian today finds herself facing the same problems as yesterday; she must fight again for her freedom, her achievements, her social condition, but also for her threatened identity and her territorial culture. This leads her to reflect on her origins and delve into her past, so that she can trace her path and find her bearings.

Key words:

veil, anthropology, deculturation, heritage, Tunisian woman.

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Texte :

Du fait de l’influence des médias modernes et des technologies élémentaires de l’époque, la société tunisienne a subi des mutations brutaux et des changements subversifs au niveau des coutumes, des mœurs et de la culture autochtone. Ainsi, les événements sociaux et politiques du dernier siècle ont bousculé tous les phénomènes socioculturels. Un mouvement d’évolution s’est déchaîné dès la fin de XIXe siècle et s’est emparé de tous les aspects de la vie quotidienne, la santé, l’éducation, les droits individuels et familiaux, la législation islamique, les attitudes, les comportements, etc.

La société tunisienne est aujourd’hui confrontée aux problèmes posés par une nouvelle culture multi-civilisationnelle et, par conséquent, une contraction identitaire et une déculturation ; la culture indigène est devenue anachronique. Les traditions ont été ravalées au rang de rétrograde mentalité. La rébellion contre l’identité est devenue un signe de promotion. Tous ces facteurs font de la Tunisie aujourd’hui une société "agressée" par la modernisation accélérée et la civilisation.

Les origines du phénomène de déculturation, en terre d’islam, sont encore plus lointaines et ramifiées, soit dans les pays voisins du Maghreb, soit en divers pays du Machrek. Cependant, "depuis le siècle dernier, à chaque fois le même scénario se répète : des voix prophétiques se font entendre, qui scandalisent une partie de la société cramponnée à ses traditions mais n’en ouvrent pas moins une première brèche. Et de nouvelles générations s’engagent dans cette faille, portant plus haut les aspirations des vagues précédentes. Combat toujours inachevé, même dans cette Tunisie pourtant plus "avancée" que tant d’autres pays portant la même empreinte religieuse et culturelle"(1).

Touchant toutes les sphères sociales et les différentes catégories de la population tunisienne, ce combat entre la civilisation "mondialisée" et la culture indigène a un impact spécifique sur la femme tunisienne musulmane et il n’a cessé de l’accompagné dès la fin du XIXe siècle jusqu’à nos jours. "Khadija Chérif"(2) a dit en 2012 : "Aujourd’hui on assiste à une confrontation de classes nourrie et alimentée par ceux qui nous gouvernent : riches/pauvres, bourgeoi/paysans, croyants/mécréants, laïcs/religieux... Les choses n’ont jamais été aussi frontales"(3). Nous croyons, plutôt, les choses n’ont jamais été "latérales", et ce que nous semble aujourd'hui frontale, ce n'est qu’une suite de ce que nous avons vécu hier. Certainement, la période postrévolutionnaire a fait saillir ces phénomènes confrontés et les interrogations qu'ils incitent, mais les sources sont encore plus lointaines. Dès l’instauration du protectorat français en Tunisie, menait vers un affrontement culturel entre la civilisation occidentale industrieuse et la civilisation musulmane, où le territoire tunisien devenait un champ propice aux divergences de conceptions défendues ; entre conservateurs et modernistes, autocrates et libéraux, outre que l’influence inéquitable de cette civilisation expansionniste sur la population tunisienne, telle qu’elle agissait fortement sur les classes sociales urbaines et la petite bourgeoisie citadine, sans assister directement à la vie sociale bédouine ou campagnarde.

Entre déculturation et civilisation les écarts se resserrent. Ces deux phénomènes, paraissent strictement indissociables, sont les horizons de la problématique que la présente étude tente d’éclaircir. Nous scrutons, cependant, les origines de ces deux phénomènes à travers une anthropologie féministe. Ainsi, nous essayons d’évaluer leur influence sur les femmes en Tunisie, avec une grande attention portée aux divers aspects de la vie quotidienne. En dépit de son éducation, ses acquis sociaux et sa forte présence dans les administrations publiques et les différents secteurs culturels et économiques, la jeune tunisienne aujourd’hui se retrouve face aux mêmes problèmes qu’hier ; elle doit lutter de nouveaux pour sa liberté, ses acquis, sa condition sociale, mais aussi pour son identité menacée et sa culture territoriale. Ceci la mène à se pencher sur ses origines et fouiller dans son passé, afin qu’elle puisse tracer son chemin et trouver ses repères.

Le germe de la révolte a été semé le 12 Mai 1881 ; date de la signature du traité du Bardo où la Tunisie a renoncé à sa souveraineté afin de devenir un protectorat français. Cette année la Tunisie comptait environ 20000 Européens (Italiens, Français et Maltais) et 1500000 Tunisiens. Une comparaison, entre la civilisation musulmane et la civilisation occidentale, s’est imposée, où la présence européenne a révélé la faiblesse de la société musulmane. Face à la crise du monde arabo-musulman à cette époque, la colonisation française a stimulé l’élite intellectuelle de la société tunisienne et l’a permis d’aborder les facteurs et les causes d’affaiblissement et de la décadence de la société islamique tunisienne. Ce fut donc dans la perspective d’une mutation socioculturelle "urgente" que la question de l’émancipation de la femme musulmane fut abordée. La femme européenne émancipée a été cependant un modèle de référence. Son comportement civilisé, sa condition de vie, sa contribution matérielle et l’équilibre dans sa vie de couple ont provoqué des réflexions et des interrogations quant à la situation de la femme tunisienne inopérante et soumise à l’ignorance.

Du côté de la femme tunisienne musulmane, confrontée directement et quotidiennement à de nouvelles dimensions à la façon de vivre, elle commence à se poser des questions à propos de sa condition sociale horrible, à réfléchir et à désirer d’autres manières d’être. Le modèle de la femme occidentale, récemment transplanté en Tunisie, provoquait chez elle, paradoxalement, antipathie et fascination, appréhension et envie, entre ce modernisme accessible, plutôt, inévitable et l’obsession de l’identité et de la culture indigène. Le modernisme transgresse brutalement la société tunisienne ; "il est partout et terriblement tentateur : dans la rue, à l’école, au travail, à la cuisine, dans l’équipement intérieur des maisons, dans les modes vestimentaires, dans les systèmes de soin et l’hygiène... Tous sont interpellés jusqu'au plus profond de leur identité par cette nouvelle réalité : homme et femme, jeunes et vieux"(4). Nous avons dès lors limité notre petite étude au voile islamique et aux comportements vestimentaires féminins ; ce qui est revenu, à nouveau, un sujet d'actualité, suite aux derniers événements sociopolitiques qui ont secoués le quotidien de la société tunisienne.

Pour frayer la voie vers une anthropologie du voile de la femme tunisienne, il est inéluctable de rappeler que le voile était, et l’est encore, l’un des symboles religieux dans le comportement de la femme arabo-musulmane. Néanmoins, l’origine du port du voile remonte à de nombreuses sociétés de l’Antiquité, antérieurement aux Arabes et à l’Islam. "En effet, bien avant la vocation de Mohammed, à l’époque de la naissance de la propriété privée les nobles de l’aristocratie, assimilant leurs femmes au même titre que leurs biens, à une propriété personnelle, leur imposèrent le port du voile"(5). C’était donc un signe de privilège plus qu’un souci de foi ou de culte. Après l’avènement de la religion islamique, l’usage du voile devient, selon la même intention, une exigence pour les femmes du prophète ; par souci de respectabilité, le voile les particularisa du reste des femmes du peuple et des esclaves : "O Prophète ! Dis à tes épouses, à tes filles, et aux femmes des croyants, de ramener sur elles leurs voiles : C'est la moindre des choses pour qu'elles soient reconnues et éviteront d’être offensées"(6). Plus tard, le voile était recommandé pour toutes les femmes croyantes : "Dis aux croyantes de baisser leurs regards, de garder leur chasteté, et de ne montrer de leurs atours que ce qui en paraît et qu'elles rabattent leur voile sur leurs gorge, et qu'elles ne montrent leurs atours qu'à leurs maris, ou à leurs pères, ou aux pères de leurs maris, ou à leurs fils, ou aux fils de leurs maris, ou à leurs frères, ou aux fils de leurs frères, ou aux fils de leurs sœurs, ou aux femmes musulmanes, ou aux esclaves qu'elles possèdent, ou aux domestiques mâles impuissants, ou aux garçons impubères qui ignorent tous des parties cachées des femmes. Et qu'elles ne frappent pas avec leurs pieds de façon que l'on sache ce qu'elles cachent de leurs atours"(7).

Au vu de ce qui précède, nous évoquons la polémique que suscitait le terme "voile" dans ces versets coraniques, et s’il visait réellement à dissimuler les cheveux de la femme ainsi que son corps, notant qu’aucun de ces versets impliquait qu’il s’agit d’un voile destiné à couvrir les cheveux ou la tête. Si c’est vraiment le cas, pourquoi ne pas le dire explicitement comme tout ce qui a été rapporté dans le Coran ? De toute manière, les analyses et les survols théoriques ne manquent pas. Sans approfondir davantage cette question qui nous mènera loin, ce qui est coutumier dans la majorité des pays musulmans ; le voile, c’est le commandement de la part de dieu de se couvrir tout le corps y compris les cheveux (à l'exception du visage et des mains), afin de se protéger contre les regards et la concupiscence de l’homme.

Le voile traditionnel tunisien est communément nommé "Sefsari". Les dénominations peuvent, cependant, varier selon la variété des régions de la Tunisie, mais le principe est unique et uniforme ; c’est une large pièce d’étoffe (4 mètres), blanc cassé à jaune pâle, qui se drapait autour de la femme, dissimulant tout son corps. Les pans ajustés autour de la tête, couvrant les cheveux. C’est le seul voile traditionnel de fabrication artisanale tunisienne, préservé jusqu’à nos jours par la population féminine de la compagne. Son origine remonte à la civilisation de l'Andalousie musulmane du IXe siècle, tel que les femmes cordouanes s’habillaient, de la même manière, le "Izar" ou "Malhafa" ; "La femme s’enveloppait d’une ample pièce d’étoffe (izar ou malhafa) dont elle enroulait, une fois drapée, les pans autour de sa tête"(8).

La qualité de tissu du voile tunisien variait selon la classe sociale ; les femmes de la bourgeoisie citadine et de classes sociales aisées s’étaient drapées d’un "sefsari hrir" (voile de soie blanche) et, pour accomplir leur tenue de sortie, elles avaient également caché leurs visages ; soit en tenant avec la main une partie de leur "sefsari" sur le nez et la bouche, soit en mettant le "âjar" (une longue écharpe noire tendue devant le visage), tout en laissant les yeux à découvert. Quant aux femmes des lieux modestes, citadines ou rurales, elles s’étaient contentées d’un "sefsari jbad" (voile de laine blanche) et pour dissimuler leur visage, elles avaient mis une "asaba" (long bandeau de crêpe noir). Cette pièce noire destinée à dissimuler la figure de la femme parait également de tradition andalouse, tel que "le khimar, sorte de mouchoir de gaze attaché derrière la tête et voilant le bas du visage au-dessous des yeux"(9). Léon l’Africain notait à propos de ce voile de visage des femmes tunisiennes : "Devant le visage elles se mettent une voilette noire en étoffe très fine, mais un peu rêche ; on la dirait faite avec des cheveux. Grâce à cette voilette, les femmes peuvent voir les hommes sans être reconnues d'eux"(10).

Cet encombrant voile, dans la Tunisie précoloniale, à une époque où il était strictement inadmissible de voir une femme dévoilé dans la rue, était un signe de promotion ; une femme voilée fut, en premier lieu, une femme avantagée et "évoluée", parce qu’elle était libre de sortir et circuler dans les rues. Le voile, qui protégeait la femme des regards des étrangers, fut longtemps un signe de citadinité des hauts dignitaires et des riches villageois. Il était une pièce indispensable dans les garde-robes des femmes de la bourgeoisie urbaine, afin qu’elles pouvaient sortir et marcher de jour dans les rues. En revanche, la femme paysanne n’avait jamais été voilée. "Pour les paysannes, le terroir correspond à la parenté, les femmes ont une aire de circulation correspondant à l’intérieur d’un cercle de parenté, c’est l’espace de parenté, par conséquent, elles n’avaient pas besoin de se préserver car elles ne risquaient pas de rencontrer des étrangers. Il était donc moins nécessaire pour elles de se voiler, que les citadines, qui, elles avaient à sortir de leur cercle de parenté"(11). Néanmoins, pendant la période coloniale, la tendance s'était inversée. En contact direct avec la civilisation occidentale, un phénomène d’allégement et d’abandon du voile traditionnel se répandrait chez les femmes tunisiennes citadines. Du fait de l’influence du modèle de la femme occidentale émancipée, transplanté en ville, le voile devenait un signe de désuétude et d’archaïsme. Entre temps, avec l’exode rural vers la ville, la femme paysanne portait son voile, alors qu’elle ne l’avait jamais fait autrefois. Récemment mise en contact avec l’atmosphère urbaine, le voile fut pour la femme rurale un signe de promotion. Elle gardait donc son vêtement traditionnel.

Le nombre des Européens passe de 20000 à 149000 en 1911. Par conséquent, leur influence s'accentuait et s'affichait progressivement sur la population tunisienne. Vers les années 1930, la situation s’était aggravée. Le voile tunisien avait commencé à devenir lourd, gênant, inconfortablement porté et empêchant les femmes de se mouvoir librement. Quelques femmes tunisiennes de classes sociales aisées lui avaient substitué le "tchatchaf" : un voile léger, de provenance turque, sous forme "d’un petit ovale de soie noire coupé d’une bande de tulle à hauteur des yeux, placé sur le visage comme un loup et retenu par une bande nouée autour des cheveux"(12). D’autres sortaient légèrement voilées, imprécisément drapées avec leur voile et elles "n’hésitaient pas à le fourrer dans leur sac à main à peine arrivées dans les quartiers européens"(13). Tous ces nouveaux phénomènes ; l’adoption du "tchatchaf", l’allégement et l’abandon progressif qui avaient subi le "Sefsari" tunisien dès l’instauration du protectorat français, avaient provoqué des opinions et des réactions contradictoires. Une fois qu'une de ces femmes "rebelles" circulait dans les rues de la capitale, elle subissait diverses railleries virulentes des détracteurs, antipathie et opposition des femmes âgées, harcèlement et tracasseries des hommes.

Voici ce qui a écrit Mlle Radhia en 1936 dans la revue "Leila"(14) face aux comportements des hommes "harceleurs" : "Depuis quelques temps, la ville de Tunis est infestée d’une catégorie de mammifères mâles dont le moins qu’on puisse dire, c’est qu’ils sont plus obstinés que les ânes et plus agaçants que les moucherons. Ce sont messieurs les suiveurs. A peine fait-on quelques pas dans la rue qu’une nuée de ces anges gardiens s’attache à nos pas avec une désolante obstination. Ils nous accompagnent partout avec une sollicitude qui veut être touchante. Rentre-t-on dans un magasin pour faire des emplettes, nous sommes sûres de les retrouver, sur le trottoir en train de nous attendre avec la patience imperturbable des gens qui n’ont absolument rien à faire dans la vie. Ils nous lancent de temps en temps des œillades, que dans leur impayable fatuité, ils imaginent être incendiaires, et ils croient nous séduire en nous soufflant dans le cou des insanités stupides ou des incongruités obscènes. Ces messieurs n’ont même pas l’excuse d’avoir de l’esprit. Que de niaiseries nous sommes obligées d’entendre malgré nous dans la rue. Mais vous ne vous rendez pas compte, messieurs les suiveurs, combien vous êtes gênants et ridicules ! Vous nous gâtez tout le plaisir des promenades et des courses que nous aimons faire"(15). Ces mêmes personnes "suiveurs" n'hésitaient pas à s'exprimer dans la revue "Leila", visant toujours le vêtement des femmes appartenant à la bourgeoisie citadine, "émancipées" et demi-voilées : "Il est vrai que c'est un voile qui ne voile plus rien du tout. Excessivement court, léger, découpé suivant le contour de votre visage et assorti à la couleur de vos vêtements, votre voile découvre plutôt qu'il ne couvre"(16).

Toutefois, il y avait aussi ceux qui soutenaient ce prélude à un mouvement féministe évolutionnaire. Ils présentaient, cependant, les conséquences et les méfaits du port du voile : "En effet, le voile permet aux femmes tous les dérèglements ; elles passent inaperçues, regardent des spectacles immoraux. De plus, la cause de la décadence de l'Islam, c'est le voile, funeste héritage de Byzance"(17). Certains hommes préféraient que leurs femmes sortent dévoilées et ils avaient déménagé vers les quartiers européens afin que leurs jeunes filles puissent sortir sans voile et "respirer" sans être soumises aux obstacles sociaux et idéologiques. M. Zmerli (rédacteur à la revue Leila) écrivait à ce propos : "Toutes les jeunesses du monde connaissent la fraîcheur et la pureté de l’amour à vingt ans, la jeunesse musulmane, seule exceptée, car il n’y a pas d’amour dans le (temps) actuel, figé, racorni, stérile, au stade où l’a réduit le voile néfaste"(18).

Plus tard, vers la fin des années 30, le débat concernant le voile semble être secondaire et l’abandon de cette tradition vestimentaire était considéré comme acquis d’avance : "Vestige périmé, le voile devient de jour en jour un non-sens. Fait pour être un auxiliaire et un gardien de la pudeur féminine, il n’est plus à l’heure qu’il est, qu’un vain simulacre et un masque odieux. Accessoire désormais superflu, il tend à s’effacer et à se rétrécir, à s’amenuiser et à s’atrophier, tel un organe déchu et hors d’usage. Un beau jour, on le verra définitivement sombrer dans le ridicule ou pis encore, dans l’indifférence de tous"(19).

D’ailleurs, il n'y avait pas autant de choix ; le modernisme avait pris son envol et il n'y avait aucun moyen de revenir en arrière. Même pour les conservateurs, le projet de l'émancipation de la femme tunisienne, y compris évidemment l'abandon du voile, commençait à devenir une fatalité. "En 1956 (l’année de l’indépendance de la Tunisie), il ressortait d’une enquête publiée par le journal "l’Action", que 50% des jeunes filles parmi les instruites sortaient dévoilées et 75% parmi celles non-instruites n’étaient pas arrivées à se mettre d’accord avec leurs parents pour enlever le voile"(20). Après l’indépendance, le "sefsari" en nette régression, conséquence de l’éducation des jeunes filles, du travail des femmes "civilisées" et de leur participation plus large à la vie publique. Outre que le facteur de l’urbanisation, le port du voile commence à devenir plutôt générationnel ; il n’y avait que les femmes âgées de milieu modeste, villageoises ou rurales qui ont gardé leur "sefsari".

Notes :
1 - Souad Bakalti : La femme tunisienne au temps de la colonisation 1881-1956, Ed. L’Harmattan, Paris 1996, p. 13.
2 - Khadija Chérif, sociologue Universitaire tunisienne.
3 - Janine Gdalia : Femmes et révolution en Tunisie, Ed. Chèvre Feuille Etoilée, Montpellier 2013, p. 90.
4 - Souad Bakalti : op. cit., p. 19.
5 - Ibid., p. 266.
6 - Coran, Sourate "al-Ahzab" (les coalisés) XXXIII, verset 59.
7 - Coran, Sourate "an-Nur" (la lumière) XXIV, verset 31.
8 - Evariste Levi-Provençal : Histoire de l’Espagne musulmane, Tome 3, Le siècle du Califat de Cordoue, 2e éd., Maisonneuve et Larose, Paris 1999, pp. 424-425.
9 - Ibid., p. 424.
10 - François Pouillon : Léon l'Africain, Ed. Karthala et IISMM, Paris 2009, p. 203.
11 - Souad Bakalti : op. cit., p. 268.
12 - Ibid., pp. 268-269.
13 - Ibid., p. 269.
14 - Leila, la première revue féminine tunisienne, en langue française, parut de décembre 1936 à juillet 1941 par des jeunes nationalistes du Néo-Destour. Leila eut une périodicité mensuelle, puis disparut complètement avec la guerre. "Les articles de la revue témoignent de tendances diverses et souvent contradictoires. Les collaboratrices exprimaient leurs sentiments sur un grand nombre de sujets : le mariage, le voile, l’instruction, les loisirs, la mode, la cuisine, la puériculture etc. Les collaborateurs eux, se situaient de manière générale sur un plan plus politique, sociologique et offensif, brossant un tableau de ce qu’était présentement la femme tunisienne et se prononçant sur ce qu’elle devait devenir. Généralement, c’était la femme appartenant à la bourgeoisie qui était visée". Ibid., p. 104.
15 - Hafedh Boujmil : Leïla, revue illustrée de la femme 1936-1941, 2e éd. Nirvana, Tunis 2007, p. 52.
16 - Ibid., p. 54.
17 - Ibid., p. 44.
18 - Ibid., p. 148.
19 - Ibid., p. 34.
20 - Souad Bakalti : op. cit., p. 270.
Références :
* - Le Coran
1 - Bakalti, Souad : La femme tunisienne au temps de la colonisation 1881-1956, Ed. L’Harmattan, Paris 1996.
2 - Boujmil, Hafedh : Leïla, revue illustrée de la femme 1936-1941, 2e éd., Nirvana, Tunis 2007.
3 - Gdalia, Janine : Femmes et révolution en Tunisie, Ed. Chèvre Feuille Etoilée, Montpellier 2013.
4 - Levi-Provençal, Evariste : Histoire de l’Espagne musulmane, 2e éd., Maisonneuve et Larose, Paris 1999.
5 - Pouillon, François : Léon l'Africain, Ed. Karthala et IISMM, Paris 2009.
Pour citer l'article :

* Hana Krichen : Le voile traditionnel tunisien entre civilisation et déculturation, Revue Annales du patrimoine, Université de Mostaganem, N° 16, 2016. http://annales.univ-mosta.dz

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