L’internationalisation du roman arabe
l’exemple de "Saison de migration vers le Nord"

Dr Dalia Khraibani
Université Libanaise Saida, Liban

Résumé :

La littérature arabe est presque invisible dans l’espace littéraire mondiale pour des raisons diverses. Pourtant, des écrivains réussissent à s’imposer sur la scène littéraire internationale et leurs œuvres deviennent des chefs d’œuvre de la littérature mondiale. Parmi ces écrivains, nous citons Tayeb Saleh qui connaît un succès international surtout avec la parution de son second roman "Saison de migration vers le Nord". Notre étude vise à montrer comment ce roman par son contenu et sa forme, occupe une place de choix dans la littérature mondiale. En effet, nous allons examiner le contexte historique de l’émergence du roman qui joue un rôle dans sa diffusion au niveau mondial. L’une des clés de réussite du roman est la technique narrative qui retient l’haleine du lecteur dès la première page. De plus, le roman répond à l’horizon d’attente du lectorat occidental en représentant des images particulières de la société arabo-africaine qui correspondent aux stéréotypes et clichés du public occidental vis-à-vis des Arabes.

Mots-clés :

littérature, roman, arabe, africain, Tayeb Salah.

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The internationalization of the Arab novel
"Season of migration to the North" as a model

Abstract:

Arabic literature is almost invisible in the world literary space for various reasons. However, writers succeed in establishing themselves on the international literary scene and their works become masterpieces of world literature. Among these writers, we cite Tayeb Salih who is enjoying international success especially with the publication of his second novel "Season of migration to the North". Our study aims to show how this novel, by its content and form, occupies a prominent place in world literature. Indeed, we are going to examine the historical context of the emergence of the novel which plays a role in its diffusion on a global level. One of the keys to the novel's success is the storytelling technique that catches the reader's breath from the first page. Additionally, the novel responds to the expectation horizon of Western readership by depicting particular images of Arab-African society that correspond to Western public stereotypes and clichés of Arabs.

Key words:

literature, novel, Arab, African, Tayeb Salih.

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Texte :

Un livre a suffi à accorder à l’écrivain soudanais Tayeb Saleh une notoriété mondiale, c’est son second roman "Saison de migration vers le Nord" élu par l’Académie littéraire arabe à Damas comme le roman arabe le plus important du 20e siècle et choisi en 2002 comme l’un des cent plus grands livres de la littérature mondiale par le cercle norvégien du livre à partir des propositions de cent écrivains issus de cinquante-quatre pays différents. Il est traduit dans plusieurs langues étrangères, certainement en anglais et en français et il est également adapté dans un théâtre londonien en 2006. Ce fameux roman relate la rencontre entre le narrateur rentré dans un modeste village au Soudan après un séjour d’études en Angleterre et Moustafa Saïd, un personnage inconnu qui lui aussi a vécu une certaine période en Grande Bretagne où il a fait de brillantes études, a participé à la vie intellectuelle anglaise.

Notre étude vise à réfléchir sur les raisons qui ont permis à Tayeb Saleh d’avoir un succès international surtout avec la parution de son second roman "Saison de migration vers le Nord". Nous allons examiner le contexte historique de l’émergence du roman qui joue un rôle dans sa diffusion au niveau mondial. Ensuite, nous étudierons la technique narrative qui retient l’haleine du lecteur dès la première page. Enfin, le roman répond à l’horizon d’attente du lectorat occidental en représentant des images particulières de la société arabo-africaine et c’est l’une des clés de réussite du roman.

Le roman de Tayeb Saleh fait partie des écritures postcoloniales qui connaissent un essor et s’imposent dans les institutions et les cercles académiques avec des auteurs issus des pays qui ont une histoire de colonisation tels Hamidou Cheikh, Caryl Phillipps... "Saison de migration vers Le Nord" est paru en 1966, cinq ans après la publication des "Damnés de la terre" de Frantz Fanon, un des théoriciens du postcolonialisme avec Edward Saïd dont le livre évoque et justifie la révolte du colonisé contre l’empire colonial. Au moment de la parution du roman de Saleh, la dichotomie entre le Nord et Le Sud était toujours présente avec les mouvements libératoires des pays colonisés.

Certes, la thématique de la confrontation occident et orient est récurrente dans la littérature arabe mais c’est la première fois que ce sujet soit mis en scène dans le cadre soudanais, un univers lui-même à la frontière de deux mondes, le monde arabe d’une part et africain d’autre part. Le romancier a abordé ce thème d’une manière novatrice avec des moyens qui lui sont propres et une technique narrative qui retient l’haleine du lecteur dès la première page.

Le récit commence avec l’histoire du narrateur interrompue pour céder la place à celle de Moustafa Saïd, un personnage énigmatique qui suscite la curiosité du narrateur et du lecteur à la fois. Ce dernier est amené à se poser plusieurs questions : Qui est le héros du roman ? Est-ce que c’est le narrateur dont on ne connaît pas le nom ? Ou c’est Moustafa Saïd ? Que vient faire cet étranger dans ce modeste village ? Qui est-il ? Le télescopage romanesque et la variation des types de narration permettent au lecteur d’avoir plusieurs points de vue sur le personnage de Saïd comme si l’auteur veut laisser la liberté à son lectorat de dessiner le portrait qu’il en veut. C’est le cas aussi pour la clausule. Le lecteur suit infatigablement la fin du roman sans pour autant parvenir à en trouver une. De nouveau, il est amené à poser des questions : Moustafa Saïd s’était-il vraiment noyé dans les eaux du Nil et avalé par les crocodiles comme le disaient les villageois ? N’est-il pas un excellent nageur et pourrait-il donc être encore vivant ? Le dernier mot n’a pas été dit en ce qui concerne cette mort, la fin est ouverte ainsi l’écrivain laisse un rôle à l’imagination de son lecteur et l’intègre dans le déroulement narratif de sorte que ce dernier devienne à son tour un narrateur capable d’inventer une autre fin : "Sans les compétences cognitives du lecteur, un texte ne serait rien d’autre qu’une succession des mots et ces mots mêmes resteraient flatus vocis"(1). En effet, "Saison de migration vers le Nord" est riche des "non-dits" qui devraient être déchiffrés par le lecteur et il s’appuie sur un système de nœuds qui stimule son lecteur, le poussant à participer, rester éveillé et interpréter selon ses propres réactions et sa propre culture et c’est ainsi qu’il peut être lu et connu par un nombre illimité de lecteurs. Comme le dit Umberto Eco, "pour qu’un texte verbal narratif puisse fonctionner, il faut la coopération du lecteur. Sans elle, le lecteur abandonne la lecture. Dans ce cas, le texte ne pourrait pas réaliser son plus grand but qui est celui d’être lu"(2).

En plus, une interaction s’établit entre le lecteur et le narrateur à qui il lui adresse directement la parole par exemple : "Ne croyez pas, surtout, Messieurs"(3), ce qui montre que le lecteur est sans cesse le centre d’intérêt qui sans lui le texte n’aurait jamais de vie.

D’autre part, les nouvelles techniques adoptées par Saleh s’ajoutent aux raisons de sa réussite mondiale. A titre d’exemple, le récit autobiographique du début du roman diffère des règles connues de ce genre où une identité s’établit entre l’auteur, le narrateur et le héros dont on parle ; ce qui n’est pas le cas dans "Saison de migration vers le Nord". Egalement, le découpage de la narration, la multiplicité des narrateurs, le non-respect du déroulement chronologique des événements... sont autant de nouvelles techniques utilisées par l’écrivain arabe. De même, Tayeb Saleh a renouvelé le roman arabe en introduisant le "réalisme magique" des Latino-Américains dans son écriture. Il a en même temps eu recours à la légende, aux contes populaires, à la fantaisie, à l’héritage mystique, aux proverbes soudanais. Une des clés de sa réussite est donc dans ce mélange entre forme importée et traditions arabes.

De par sa thématique, "Saison de migration vers le Nord" occupe une place de choix dans la littérature mondiale. En effet, le thème évoqué n’est pas exclusivement cantonné à l’expérience arabe, le roman traite un sujet social, politique et actuel qui suscite l’intérêt du lectorat occidental surtout avec les flux migratoires venus du Sud vers l’Europe et tout ce que pose cette situation de problèmes entre autochtones et immigrés. Il évoque également le choc des civilisations que la colonisation a produit et le conflit entre les entités culturelles qui conduit au chaos. C’est vrai que ce thème de migration est un champ d’écriture très fécond pour de nombreux écrivains mais Saleh présente une nouvelle approche de la relation avec autrui, ce qui en fait l’originalité par opposition à ses précurseurs arabes qui expriment dans leur écriture une admiration vers l’Occident et transmettent une image idéalisée de l’Ailleurs.

En effet, "Saison de migration vers le Nord" montre la dure réalité de l’exil pour un arabo-africain déchiré entre le Sud et le Nord. Moustafa Saïd, cet intellectuel qui a connu une brillante carrière académique dans les universités anglaises et une grande renommée d’économiste humaniste est resté cependant marquer par ses blessures coloniales. Pour lui, Londres n’est pas une ville de charmes, au contraire c’est une ville de "peste" et ses anciens colons sont toujours pour lui des ennemis. Cette confrontation est traitée d’une manière originale et attirante puisque le romancier a sexualisé le conflit des civilisations. Moustafa Saïd entreprend de se venger contre ceux qui ont volé et violé sa terre et sa stratégie pour combattre l’Europe se base sur la virilité : conquérir les femmes blanches : "Nous sommes en présence d’un retour du refoulé, le défoulement physique du héros sur la femme anglaise, prend la signification d’une action politique"(4), écrit Mohamed Daoud. L’Occident prend dans le roman l’image d’une femme qui devrait être "assujettie", "dominée" afin que le jeune soudanais confirme sa puissance virile et comble son complexe d’infériorité à l’égard de l’Autre. Notons que la virilité a une signification importante dans le monde arabe : "elle est à la fois un code de savoir-vivre... une éducation chevaleresque"(5). De même, l’honneur est précieux pour l’Arabe et quand il s’agit de se venger de quelqu’un, on l’attaque dans son point le plus faible c.à.d. les femmes ou quand deux jeunes se disputent, ils s’insultent en usant des expressions vulgaires à l’égard de la mère et la sœur. C’est dans cet esprit bédouin que Moustafa Saïd, muni de l’arc et des flèches(6), se comporte avec les Anglaises.

Le lecteur occidental trouve les préconceptions qu’il a de la société arabe patriarcale fondée principalement sur la domination de l’homme sur la femme. Selon les clichés, l’homme arabe est un être barbare, féroce, instinctif, violent. Moustafa Saïd renforce cette idée dans le roman, il est qualifié comme étant "sorti pour la première fois de la forêt vierge"(7) et qui a besoin sans cesse de l’Occident pour le placer sur la voie de la civilisation. Certes, c’est une idée qui plaît aux occidentaux parce qu’elle conforte leur mission "civilisatrice" en Afrique. On se rappelle dans ce contexte de l’album "Tintin au Congo" où Hergé adopte un discours paternaliste présentant les Européens en train d’éduquer les Africains.

Le lecteur occidental lit le roman de sa propre vision et pourrait trouver dans la clémence du tribunal vis à vis de Moustafa Saïd qui a provoqué la mort de trois anglaises l’idée de l’Occident dominant qui tolère le faible. Par contre la vengeance de Saïd est vouée à l’échec, le personnage lui-même s’écrie : "J’étais un chasseur, je suis devenu la proie"(8). Une idée supplémentaire qui plaît à l’occidental en consacrant sa suprématie sur les peuples du Tiers-Monde : mensonge est la victoire du Sud sur le Nord selon la lecture des européens pour le roman. Comme le dit Jacquemond : "le marché euro-américain de la littérature continue de privilégier les œuvres et les auteurs arabes dans lesquels il reconnaît… sa propre représentation de l’Orient"(9).

Ainsi, "la littérature arabe n’est traduite et publiée en langues étrangères que si elle répond aux goûts spécifiques, voire uniques du lectorat occidental"(10) et correspond à ses conceptions de la culture arabe. On signale sa préférence pour l’exotisme teinté d’érotisme, pour des thèmes en rapport avec la condition féminine dans les pays musulmans... Le roman de Tayeb Saleh répond à cet horizon d’attente parce qu’il est marqué par l’exotisme sensuel et somptueux. Au sein de la métropole anglaise, Moustafa Saïd crée une chambre comme un lieu de sortilèges et de désirs orientaux avec des couleurs, des odeurs, des meubles exotiques ce qui opère un charme sur les amantes anglaises autant que sur le lecteur occidental découvrant une culture différente des leurs : "Rideaux roses, tapis en laine chaude, lit large avec des coussins de plume d’autruche. De petites ampoules électriques rouges, bleues et mauves, disposées dans les angles de la pièce"(11). Le lecteur découvre dans ce passage une réactivation de l’image du harem dessinée par les peintres orientalistes. Saleh reste fidèle aux attentes du public occidental surtout que certains critiques voient dans "Saison de migration vers le Nord "une" réactivation des Mille et une nuits"(12), le livre le plus connu des Arabes chez les occidentaux.

Selon Umberto Eco, tout texte est lu par rapport à d’autres textes : "il s’agit de compétence intertextuelle". Ainsi, le lecteur occidental lit-il le roman en établissant des inférences avec les contes des "Mille et une nuits" : le fameux roi Shahryar s’incarne dans le personnage de Moustafa Saïd avide de volupté sauf que ce dernier cherche cette fois-ci une Schéhérazade blonde. Toutefois Shahriyar du Tayeb Saleh devient le conteur des histoires afin d’impressionner les femmes par différence avec "Mille et une nuits" : "Je récitais des vers, parlais des religions... dans le but de séduire des femmes"(13). Saleh a transporté aux lecteurs des quatre coins du globe terrestre la mentalité et la culture du monde arabe précisément celle de la société soudanaise. Dès les premières pages, les descriptions des lieux de Soudan émerveillent le lecteur et comble ses désirs de voyage. Il y découvre les mœurs et coutumes arabes (la polygamie, le mariage arrangé, la circoncision), les spécificités architecturales de la maison soudanaise (la description du diwan), des informations légendaires et historiques arabes "Abou Zeid Hilali"(14), aussi il fait connaissance de quelques lois islamiques : "il divorça sur le champ en invoquant l’irrévocable serment de la répudiation" ou même des idées relatives au calendrier musulman de l’Hégire : "l’an six (en 306 de l’Hégire)".

Tayeb Saleh est l'un des rares écrivains arabes qui ont réussi à s’imposer sur la scène littéraire internationale, dont l’imagination fertile peut toucher un lecteur quel que soit sa culture. Par son contenu et sa forme, son roman "Saison de migration vers le Nord" occupe une place de choix dans la littérature mondiale. Des écrivains arabes pourraient faire également leur chemin dans la sphère mondiale à l’égard de Saleh si leurs œuvres étaient traduites et bien diffusées.

Notes :
1 - Laura Salvato : Le Lecteur Modèle, dans Lector, in fabula, consultable sur le site http://www. semiopat.free.fr, consulté le 4.1.2016, p. 5.
2 - Ibid.
3 - Tayeb Saleh : Mawsim al-hijrah ila al-shamâl, Ed. Dar el Jil, Beyrouth 1969, p. 77.
4 - Mohamed Daoud : Images et fantasmes dans le roman de langue arabe, consultable sur le site http://www.insaniyat.revues.org, consulté le 4.1.2016.
5 - Malek Chebel : L’imaginaire arabo-musulman, P.U.F., Paris 1993, p. 331.
6 - Tayeb Saleh : op. cit., p. 45.
7 - Ibid., p. 116.
8 - Ibid., p. 190.
9 - Richard Jacquemond : L’internationalisation de la littérature arabe moderne, du prix Nobel de Naguib Mahfouz (1998) à L’Immeuble Yacoubian (2006), consultable sur le http:// www2.uni-paris8.fr, consulté le 10.1.2016.
10 - Mustapha Ettobi : Traduire la culture arabe en anglais et en français, consultable sur le site http://www.Spectrum.library.concordia.ca, consulté le 10.12.2015.
11 - Tayeb Saleh : op. cit., p. 41.
12 - Yehia Hassanein : Ecrits migratoires, formes trajectoires dans Saison de migration vers le Nord et L’amour en exil, consultable sur le site http://cmc.journals.yorku.ca, consulté le 10.12.2015, p. 7.
13 - Tayeb Saleh : op. cit., p. 39.
14 - Abou Zeid Hilali, héros d’une épopée populaire racontant la migration des tribus arabes Beni Hilal, note le traducteur du roman en bas de page.
Pour citer l'article :

* Dr Dalia Khraibani : L’internationalisation du roman arabe - l’exemple de "Saison de migration vers le Nord", Revue Annales du patrimoine, Université de Mostaganem, N° 16, 2016. http://annales.univ-mosta.dz

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