La description de la nature dans la poésie andalouse

Dr Karima El Jai
Université d’Oujda, Maroc

Résumé :

La description de la nature occupe une très grande place dans la poésie arabe. A l’époque préislamique les poètes décrivent le désert puis les alentours. Les éléments naturels qui dominent dans leur poésie sont inspiré du milieu bédouin de l’Arabie. Ils décrivent la nature telle qu’ils la voient ou telle qu’ils la ressentent. La demeure et la famille, les collines, le désert, le cheval, le chameau, la gazelle, les palmiers, les oasis : tous ces éléments sont souvent traités dans leurs poèmes.

Mots-clés :

description, la nature, Andalousie, poésie, Espagne.

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The description of nature in Andalusian poetry

Abstract:

The description of nature occupies a very large place in Arab poetry. In pre-Islamic times, poets described the desert and then the surroundings. The natural elements that dominate their poetry are inspired by the Bedouin environment of Arabia. They describe nature as they see it or as they feel it. The home and the family, the hills, the desert, the horse, the camel, the gazelle, the palm trees, the oases: all these elements are often treated in their poems.

Key words:

description, nature, Andalusia, poetry, Spain.

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Texte :

La description de la nature dans la poésie préislamique ne formait que certains passages du poème se rapportant au désert et qui abordaient des sujets de départ, passage qui traite le voyage du poète(1). Après, vient le nasib, introduction galante qui tient souvent la description de la bien-aimée. Al-Asha (mort vers 629) est le premier à utiliser la comparaison entre la nature et sa bien-aimée.

Les premières descriptions des jardins cultivés, des champs de fleurs, des décorations florales se trouvent dans la poésie bachique. Ces passages se trouvent également dans les poèmes des poètes courtisans comme Al-Asha.

Au cours des époques postérieurs(2) les Arabes ont changé de mode de vie et sont passés à la vie citadine avec sa culture spécifique et sa propre nature faite de châteaux et de jardins. Le contact avec d’autres cultures a été bénéfique pour leur poésie qui s’est enrichie de nombreux thèmes et de différentes images.

A l’époque omeyyade et abbasside le thème de la nature a atteint un stade très développé et un grand nombre de poètes de cette époque était connu pour avoir introduit le thème de la nature dans leurs poèmes panégyrique. Ils ont pu améliorer ce genre qui est devenu parfois un thème poétique indépendant et autonome, des noms célèbres dans ce domaine ont été connus, nous pouvons citer : Ibn al-Mûtazz, Ibn al-Rumi et al-Sanawbari qui a pu satisfaire dans sa production la plupart des conditions qu’exige la poésie de la nature.

Ainsi le poète se trouve dans une nature beaucoup plus pittoresque. Il est entouré de montagnes, de vallées verdoyantes et de jardins luxuriants, et décrit les éléments naturels de façon précise ou réaliste.

A l’époque abbasside, le poète Abu-Tammam (605-845) était le premier à dépeindre le printemps comme prélude à la qasida élogieuse. Le poète Al-Buhturi (821-897) devient très célèbre parmi les poètes de la nature, et cette description du printemps en est la preuve(3):

- voici venir le printemps si ouvert, il se balance, tout en sourire et en beauté, il parle presque.
- et son renouvellement a réveillé en plein nuit les premières roses, qui, la veille dormaient encore.
- elles s’ouvrent à la fraîcheur de la rosée, comme si elles devaient recevoir un secret jusqu’alors bien gardé.
- et les arbres, le printemps leur rend leurs vêtements, broderies déployées au vent.

A l’époque andalouse la poésie devient pittoresque, elle décrit les éléments de la nouvelle civilisation musulmane en Espagne médiévale, et la beauté de la nature andalouse. A cette époque la poésie Andalouse connaît son apogée à la cour des princes omeyyades. Ces derniers encourageaient les sciences et les littératures et en particulier la poésie et les poètes. Le calife Abd al-Rahman III (912-961) le premier mécène à favoriser l’activité culturelle et à encourager la création poétique et artistique.

Avant le XIe siècle, les poètes sont rares, et leurs productions ne diffèrent guère de celle de l’orient, dans ses formes comme dans ses thèmes. Mais à partir du XIe siècle, les poètes sont plus nombreux, les talents sont à la fois puissants et charmants et la production relativement originale. La poésie en Espagne musulmane était populaire, elle était l’objet d’un engouement général. Les poètes se rencontraient non seulement parmi les hommes cultivés, princes, théologiens, médecins, juristes, mystiques, mais aussi parmi les illettrés, les aveugles, les artisans, les paysans. Il y avait même un nombre relativement grand de femmes poétesses. L’émulation entre les cours rivales a fait de la poésie une "carrière courue" et bien stable.

Les poètes andalous ont beaucoup vénéré la nature andalouse dans tous les genres poétiques et plus particulièrement dans le prologue amoureux, le "nasib". Ces poètes ont appris depuis leurs jeune âge à observer la nature dans laquelle ils vivaient quotidiennement, quand plus tard, le désir de la gloire les a poussés vers les grandes villes, ils ont gardé, fixés à jamais dans la mémoire, les traits essentiels des campagnes familières aux premiers émois de leurs sensibilité, les métaphores, devant les beaux jardins des palais seigneuriaux où les bouquets des salons princiers jaillissent, drues et vivantes, soutenus par les observations inconscientes de la réalité(4). Les poètes décrivaient la nature de l’Andalousie, comme une immense oasis offrant ombre et fraîcheur où se mêlent les parfums des fleurs et le chant des oiseaux.

Plusieurs caractéristiques distinguent l’Andalousie des autres régions du monde. La nature de l’Andalousie était fascinante, par la beauté de ses paysages, ses jardins et ses montagnes. Tous ces éléments formaient la source d’inspiration poétique.

Pour décrire la beauté de la nature de l’Andalousie, il suffit de se reporter à la poésie, aux œuvres d’art et la description de ses jardins, surtout dans les poèmes des poètes Andalous. Nous donnons comme exemple l’éloge de l’Andalousie fait par Abû Ubayd al-Bakri : "L’Andalousie est comme la Syrie pour l’agrément de son climat et la pureté de son air, le Yémen par sa température tempéré et égale, l’Inde par ses parfums pénétrants, le Ahwaz par l’importance de ses revenus, la chine par ses pierres précieuses. L’Aden par les productions utiles de son littoral"(5).

L’Andalousie était un lieu idéal, elle comptait parmi les lieux les plus fertiles. Elle montrait une perfection matérielle et spirituelle d’une civilisation épanouissante dans l’art du jardin. L’Andalousie était entourée des jardins et des vergers fertiles, des vallons et des montagnes, des eaux dormantes et des eaux vives, des arbres et des fleurs(6).

Ainsi, la nature tient une place remarquable en Andalousie, pour les andalous c’était une sorte de paradis terrestre : "le jardin préféré de leur histoire plus que millénaire, l’oasis du rêve que baigne la musique envoûtante des "andalusiyya" ou chants d’amour et de mystique"(7).

La beauté de la nature de l’Andalousie avait une grande influence sur les Andalous qui se font remarquer par un attachement sincère à leur sol natal, à sa fertilité exceptionnelle, à sa verdure luxuriante et aux paysages aimables, au milieu desquels coulent les fleuves. Les jardins tenaient une grande importance dans la vie des Andalous, ainsi que les simples citoyens, car chacun voulait posséder son lopin de terre afin d’y cultiver des fleurs(8).

En donnant une telle ampleur à la beauté de la nature de l’Andalousie, les poètes cherchaient à décrire avec finesse la beauté de cette nature et de ses jardins. L’étude des poèmes décrivant la nature et les jardins de l’Andalousie nous permettra d’apprécier la beauté de cette nature, il nous suffira de montrer à quel point les poètes ont fait l’éloge de leur terre : "la nature andalouse reste présente dans les occasions de gaieté comme de tristesse"(9).

Sans doute, nous pouvons trouver un nombre de poètes assez considérable, de très beaux poèmes où les poètes montraient leurs amour et leur admiration qui s’est très vite éveillée au contact de beaux paysages pleins d’ombre et de fraîcheur et des tapis de fleurs qui se représentent comme des parures de la terre.

Les poètes andalous ont toujours aimé leurs terres, et l’ont comparé au paradis, telle qu’elle est décrite par le poète Ibn Khafadja(10):

- O habitants de l’Andalousie, quel bonheur pour vous d’avoir eaux, ombrages, fleuves et arbres.
- le jardin de la félicité éternelle n’est pas ailleurs que dans votre territoire, s’il m’était possible de choisir, c’est ce dernier que je choisirais.
- Ne croyez pas que demain vous entrerez en enfer, ce n’est pas après le paradis qu’on peut entrer dans la géhenne.

Ainsi l’Andalousie possédait de vastes jardins. Ils prirent une grande importance, ils étaient la préoccupation de tous les rois arabes. Ces derniers qui se passionnaient pour la constitution des palais et les entouraient de très vaste jardins et de grands vergers : "les Andalous furent en général amateurs de belles constructions, tous les auteurs arabes qui ont parlé de Sévillans ont souligné comme une caractéristique de leur tempérament le goût pour les riches demeures... La poésie, par les renseignements qu’elle nous fournit sur les palais, les lieux de plaisance et les promenades en vogue, nous permet de faire, sur chacune des villes de l’Espagne musulmane, une monographie dont l’étendue varie avec l’importance de ces cités au XIe siècle"(11).

Les rois arabes aménageraient des jardins autour des ruisseaux et des rivières. Nous rencontrons plusieurs types de jardins en Espagne. Mais le genre qui se développe le plus était celui de jardin auprès des châteaux avec bosquets par terre(12), pièces d’eau avec bassin, statues, cascades.

Les rois de l’époque ont toujours montré une véritable passion pour l’ornementation de leurs jardins. Parmi ces gouverneurs, on trouve Abd al-Rahman III (912-971) qui fut un grand bâtisseur. Il construisit le palais d’al-Zahra(13), entouré d’un vaste jardin au nord-ouest de Cordoue, celui-ci reste un témoignage éloquent de la tradition orientale qui s’implanta en Espagne. Les jardins qui entourent ce palais se caractérisaient par une simplicité toute antique : des allées d’arbres verts, des arbres fruitiers, des fleurs, des ombrages, des fontaines et des ruisseaux qui redisent à la perfection de l’art arabe.

L’admiration de la nature de l’Andalousie, n’était pas seulement connue par les rois et les poètes, mais était partagée par la population andalouse(14), qui était capable d’improviser des vers comme le confirment plusieurs historiens et chercheurs.

L’Andalousie apparaissait aux yeux des poètes comme un grand jardin parsemé de fleurs ou mieux encore un paradis terrestre. Les littérateurs et les critiques ont expliqué cette admiration des poètes de leur terre(15), par l’influence de la beauté de l’Andalousie, avec ses jardins, ses arbres, ses fleurs et ses montagnes. Le poète s’immerge profondément dans la beauté de la nature andalouse. Cette dernière le console et dissipe ses chagrins par la fraîcheur de son climat, les senteurs de ses fleurs et arbres et les cours d’eau. Il s’y promène à la recherche de l’inspiration pour dissiper sa tristesse(16). Il lui arrive de l’aimer comme un amant et de l’évoquer en termes de poésie érotique, sous les traits de la femme dont la beauté souveraine inspire une passion exceptionnelle. Tous ces éléments produisaient de fortes sensations et enrichissaient l’inspiration des poètes.

Les poètes andalous ont laissé des poèmes qui en sont d’authentiques témoins(17). Ils se rapportent en majorité à la description de la nature de l’Andalousie et les jardins des châteaux, la beauté des plantes et des fleurs et l’abondance de l’eau. Plusieurs poètes considéraient certains palais tel Al-Mobarak, Az-Zahir comme des lieux sacrés ou équivalents au paradis. Toutes ces descriptions et ces poèmes affirment que l’Andalousie était un paradis. Ils ont utilisé le thème de la nature et tous ses éléments dans leurs poèmes. En Espagne musulmane la beauté de la nature est souvent chantée dans la poésie. Cela tient au fait que la nature où cette poésie fleurit est fascinante. Plusieurs caractéristiques distinguent la péninsule Ibérique des autres régions. C’est une région fascinante par la beauté de ses paysages et de ses jardins, source d’inspiration poétique. C’est pourquoi la poésie andalouse regorgeait de thèmes pris de la nature aussi nombreux que beaux : les vallons et les montagnes, les jardins et les vergers, les fleurs et les fruits, les eaux dormantes et eaux vives, la mer et les ruisseaux. Ils attachent à décrire tous les phénomènes atmosphériques (coucher du soleil, nuit, aurore, vent, nuage, pluie, grêle, neige etc.), les corps célestes (soleil, lune, étoiles, planètes).

Ainsi le thème de la nature était devenu un genre poétique indépendant et très développé avec de grands poètes andalous comme : Al-Sanawbari (mort vers 945) et Ibn al-Mûtaz. Ceux-ci ont exercé une grande influence sur la poésie andalouse.

Notes :
1 - Albert Hourani : histoire des peuples arabes, Editions du Seuil, Paris 1993, p. 91.
2 - Carlo Alfonso Nallino : La littérature arabe des origines à l’époque de la dynastie Umayyade, Editions G.-P. Maisonneuve et Cie, Paris 1950, p. 113.
3 - Jean-Mohamed Abd-el-Jalil : Histoire de la littérature arabe, G.-P. Maisonneuve-Larose, Paris 1960, p. 156.
4 - Muhammad Abu Rub : La poésie galante andalouse au XIe siècle, Editions Asfar, Paris 1990, p. 186.
5 - Henri Pérès : La poésie andalouse en arabe classique au XIe siècle, 12e édition, 1953, p. 83.
6 - Pierre Vilar : Histoire de l'Espagne, Que sais-je ? P.U.F., 20e édition, p. 23.
7 - Henri Pérès : op. cit., p. 151.
8 - Marie Claude Gerbet : L'Espagne au moyen âge, VIIIe-XVe siècle, Armand Colin, Paris 1992, p. 155.
9 - Henri Pérès : op. cit., p. 134.
10 - Jean-Mohamed Abd-el-Jalil : op. cit., p. 156.
11 - Henri Pérès : op. cit., p. 175.
12 - Rachel Arié : Aspects de l'Espagne Musulmane, histoire et culture, éd. 1997, p. 187.
13 - Henri Pérès : op. cit., p. 135.
14 - Ibn Khafâdja : Diwan, Ed. Dar Sadir, Beyrouth 1961.
15 - André Clot : L'Espagne musulmane VIIIe-XVe siècle, éd. 1999, p. 75.
16 - Ibn Bassam : Al-Dakhira fi mahasin ahl al-Djazira, T.I, Le Caire 1943, p. 96.
17 - Ibn Khafâdja : op. cit.
Pour citer l'article :

* Dr Karima El Jai : La description de la nature dans la poésie andalouse, Revue Annales du patrimoine, Université de Mostaganem, N° 16, 2016. http://annales.univ-mosta.dz

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