Rôle du paradigme imaginal dans l’architecture des zaouias

Ghada Chater
Université de Carthage, Tunisie

Résumé :

Notre objet d’étude est la zaouïa, monument phare de l’islam et lieu d’épanouissement du soufisme populaire. Les zaouïas sont devenues une composante fondamentale du paysage rural et urbain maghrébin à partir du XIVe siècle sous l’influence du soufisme oriental qui a été à l’origine de la propagation des confréries religieuses et des zaouïas confrériques. Aujourd’hui, bien qu’elles aient perdu de leur importance, elles dégagent encore, et de l’intérieur, et de l’extérieur, les médiations du mysticisme islamique. Notre hypothèse est que la conception architecturale de la zaouïa n’était pas seulement le résultat d’un savoir technique ou rationnel. Nous pensons que les créateurs de ces édifices auraient transmis un savoir-faire qui serait imprégné par un "imaginaire" imbibé du soufisme islamique, par son "paradigme imaginal". Comment peut-on décoder le mode de transcription de cet imaginaire, reflet du paradigme islamique soufi dans les conformations physiques de la zaouïa ?

Mots-clés :

Zaouia et soufisme, islam, wali, paradigme imaginal, Unité Divine.

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Role of the imaginal paradigm in the architecture of Zaouias

Abstract:

Our object of study is the zaouias, a flagship monument of Islam and the place where popular Sufism flourishes. The zaouias became a fundamental component of the rural and urban landscape of the Maghreb from the fourteenth century under the influence of Eastern Sufism which was at the origin of the propagation of religious brotherhoods and brotherly zaouias. Today, although they have lost their importance, they still emerge, both from within and from without, the mediations of Islamic mysticism. Our hypothesis is that the architectural design of the zaouia was not only the result of technical or rational knowledge. We think that the creators of these buildings would have transmitted a know-how which would be permeated by an "imaginary" imbued with Islamic Sufism, by its "imaginal paradigm". How can we decode the mode of transcription of this imaginary, reflection of the Sufi Islamic paradigm in the physical conformations of the zaouia?

Key words:

Zaouia and Sufis, Islam, Walî, imaginal paradigm, Divine Unity.

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Texte :

1 - La zaouïa architecture et idéologie :

Blanchies à la chaux, ou recouvertes de tuiles vertes, les coupoles des zaouïas dispersées sur tout le territoire tunisien signalent par leur présence la persistance du phénomène religieux relatif au culte du saint "wali". Qu’elles soient de simples édifices composés d'une seule pièce koubba"(1) ou des constructions plus complexes, c’est là où se donnait libre cours la dévotion qui entourait le walî. Le terme "wali" désigne en Tunisie et au Maghreb non seulement le saint homme walî mais aussi la koubba qui lui est dédiée.

Qu’il soit saint patron local fixé en un lieu ou saint cheikh d’une confrérie religieuse, le walî est vénéré grâce à sa baraka(2), son pouvoir d’intercession entre ses frères mortels et Dieu, et tous ses pouvoirs extraordinaires qui font de lui l’ami de Dieu. Dans son contexte maghrébin, et plus particulièrement tunisien, outre son rôle social, politique et économique dans la société, ce lieu a joué depuis son apparition un rôle primordial dans la diffusion du soufisme populaire. Notre étude s’articulera autour de la zaouïa, en tant qu’architecture particulière qui renvoie à toute une idéologie, une vision du monde propre à un contexte précis. La zaouïa a fait son apparition dans le paysage Ifriqiyen(3) à partir du XIIe siècle. Sa naissance viendrait comme réponse à un besoin populaire de sécurité psychologique et d’accès au divin, "au désir de vivre le plus intensément possible la sacralité"(4), besoin imposé par les mutations sociales et politiques qui ont fortement marqué l’histoire de cette région. Depuis, les zaouïas constituent une composante fondamentale du paysage rural et urbain. Qu’elle soit confrérique ou liée au culte d’un Saint particulier, la zaouïa renvoie toujours à une structure de relation entre Dieu, le wali, et l’homme en général. Jadis, c’était un espace plein de vie, ouvert à toutes les émotions, on s’y adonnait à des pratiques cultuelles spécifiques qui faisaient de cet édifice le cœur battant de toute agglomération, qu’elle soit urbaine ou rurale. On vivait à l’ombre de la zaouïa. Cependant, les grands changements politiques et sociaux qu’a vécus le pays au cours du XXe siècle ont fait perdre aux zaouïas leur notoriété à cause de l’hostilité du pouvoir envers ces institutions qu’il jugeait rétrogrades et obscurantistes. On a alors procédé parfois à la démolition de certaines zaouïas, à la désaffection d’autres et leur affectation à des activités politiques, culturelles ou associatives... Certaines demeurent toujours vivantes, malgré le déclin relatif de leur activité.

Toutefois, l’architecture de cet édifice continue à refléter incessamment les médiations sensibles de l'idéologie islamique mystique. En effet, l’architecture est indiscutablement liée à la culture, à son sens large, et à son paradigme spirituel. Elle est le reflet de la culture dans laquelle elle se situe. "Les arts qui expriment le beau d’une civilisation nous offrent chacun dans son langage (la vision du monde) de son intelligentsia"(5). Elle est en même temps science et art. Elle est science car elle fait appel à des connaissances techniques de plus en plus avancées. Elle est aussi une des manifestations de l’art, l’art de bâtir, dans la façon d’imaginer, de concevoir, de diriger la construction par une pensée organisatrice, une vision du monde à laquelle elle appartient.

La zaouïa étant le sanctuaire du wali, et le lieu de développement du soufisme populaire, nous nous sommes proposé de vérifier au sein de ses conformations physiques le mode d’incarnation de l’idéologie soufie. Pour cela, nous devons d’abord cerner le paradigme imaginal soufi. Or, nous ne prétendons pas pouvoir définir le système de pensée soufie ou le résumer en quelques notions vu sa complexité. On s’est alors appuyé sur les œuvres de grands auteurs contemporains sur la théologie islamique soufie tels que Seyyed Hossein Nasser, Henry Corbin, Annemarie Shimmel, Eva Vitray Meyerovitch... pour dégager les notions clefs du soufisme.

Dans le présent travail, nous avons choisi de considérer un principe capital du soufisme, à savoir l’image de l’univers dans sa diversité unifiée. En effet, pour les soufis, l’univers dans sa création n’est que des émanations de l’Unité Divine où toute créature est le reflet de cette Unité. Il en est de même à l’échelle de l’âme du soufi, de son microcosme, où il essaie de transcender le monde matériel en progressant sur les étapes de la Voie de la connaissance Divine, c’est à dire, la "Tariqa".

Nous pensons que ce type d’expérience du divin ne pourrait que se refléter sur tous les domaines qui touchent cette idéologie, car si pour les soufis, l’existence n’a de sens qu’à travers cette expérimentation, alors toute création ou production émanant de ce milieu doit également se soumettre au même principe de fonds, y compris les objets architecturaux, et particulièrement, l’architecture de la zaouïa. Notre position rejoint d’ailleurs celle de S. H. Nasr qui soutient que : "Dans le domaine des arts et des sciences, le Soufisme a exercé une influence énorme... L’affinité avec le Soufisme est encore marquée dans presque toutes les formes de l’art, de la poésie à l’architecture... Un grand nombre des plus éminents architectes musulmans se rattachaient au Soufisme à travers les guildes de maçons et de constructeurs"(6). Par conséquent, toute transformation de la matière dans ce contexte subirait alors la réflexion de son modèle spirituel et la zaouïa pourrait à son tour être à l’image du microcosme du soufi. Nous pensons alors qu’au sein de ses conformations physiques, s’incarneraient les manifestations architecturales de la pensée mystique soufie qui y transcriraient son Archétype, "paradigme imaginal" : "l’espace appelle l’action. Mais avant l’action l’imagination travaille"(7). La formation de cet édifice suivrait alors un schéma "imaginaire" similaire dans son principe à celui de la configuration du monde soufi.

2 - Matériaux d’étude :

Notre travail est un croisement entre deux approches principales : une première approche structurale scientifique basée sur une étude morphologique de cet édifice et une deuxième approche relative au paradigme imaginal basée sur un essai d’herméneutique spirituelle appliqué à ces résultats.

Pour appliquer cette analyse, nous avons choisi un prototype simple : la zaouïa koubba. Il s’agit d’une zaouïa à salle unique, couverte par une coupole, abritant généralement la tombe ou le catafalque du saint soufi.

Dans le cadre de cet article, nous avons choisi d’étudier la zaouïa Sidi ben Salmène qui se situe à Menzel Temim, une petite ville du Cap Bon, au Nord Est de la Tunisie. Nous avons travaillé sur ce prototype simple car il représente par la hiérarchie de ses volumes une formule architecturale qui a prévalu dans toutes les autres zaouïas : une salle carrée, surmontée par une coupole qui repose sur un volume octogonal de transition.

La zaouïa Sidi ben Salmène est une zaouïa à salle unique (salle funéraire où est probablement inhumée la dépouille de Sidi Ahmed ben Salmène) et à plan carré. Elle surplombe une colline donnant sur la ville et sur la mer. Elle est actuellement désertée et peu visitée.

3 - Etude de la morphologie de la zaouïa :

En un premier temps, nous nous proposons d’appliquer à la zaouïa Sidi ben Salmène une analyse morphologique par la méthode systémique dans le but de saisir les caractéristiques intrinsèques et extrinsèques de son architecture et ses règles de composition pour enfin identifier son modèle génératif. L’analyse morphologique par la méthode systémique a été présentée par M. Dhouib dans sa thèse de doctorat en architecture intitulée "De la construction de connaissances à la création : Modélisation du processus de conception architecturale"(8), et qui s’inspire de la théorie du système général. Elle vise à décortiquer tous les composants de l’édifice, sa structure externe et interne et à mener un travail de décomposition/recomposition pour pouvoir construire le modèle génératif de l’édifice en question.
1. Analyse de la structure externe :

La zaouïa surplombe la colline qui abrite le cimetière de la ville de Menzel Temim. Elle bénéficie d’une position stratégique profitant d’une vue dégagée sur la mer et toute la ville.

Cette position pourrait nous renseigner sur le rôle de protection que remplissait cet édifice et aussi sur l’importance que revêtait la zaouïa dans le paysage urbain, une importance qui relève certainement et de son rôle protecteur, de son rôle spirituel et son caractère sacré.

D’autre part, on distingue de l’extérieur un mihrab creusé au niveau de la façade intérieure Sud/Est indiquant la direction de la "kibla" et perceptible aussi au niveau de la façade extérieure. Tout le mausolée est ainsi orienté selon cette direction. L’entrée se fait par la façade Nord Est.
2. Analyse de la structure interne :

Il existe deux axes principaux qui organisent le plan : l’un soulignant la direction de la "kibla" et l’autre celui de l’entrée. L’intersection de ces deux axes forme le centre de toute la structure, point de départ d’un axe vertical atteignant le sommet de la coupole autour duquel gravite l’ensemble des composantes de cet objet architectural.

D’autre part, la zaouïa est composée de trois parties : un volume cubique de base dont le plan est carré, un volume octogonal qui assure la transition du cube à la coupole, et un troisième volume hémisphérique reposant sur le tambour octogonal. En calculant au niveau de chaque volume le rapport du plein (la matière) et du vide, nous remarquons qu’en montant vers le haut, la matière tend à s’amoindrir.

En analysant les proportions qui organisent les différents composants de la structure, nous remarquons que la hauteur du volume cubique, du volume octogonal et du volume hémisphérique de la coupole sont proportionnels. Il est important de souligner qu’ils sont aussi proportionnels aux côtés du cube de la base (le côté étant égal à deux fois la hauteur du cube). Ainsi, l’ensemble de la structure est embrayé à un système de proportions issues des côtés de la base et se prononçant tant en plan qu’en élévation.
3. Règles de composition et modèle génératif :

L'analyse des règles de composition géométrique de la zaouïa a révélé que le tracé commence par un point. A partir de ce point est généré le cercle qui engendre les quatre sommets du carré de la base de la zaouïa. Par la suite, un deuxième carré s’obtient en faisant une rotation du carré de la base d’un angle de 45° par rapport à son centre. Ce carré génère à son tour l’octogone : base du volume faisant la transition du carré au cercle. Ce même octogone détermine le rayon du cercle de la base de la coupole. Notons que toutes les composantes géométriques prennent naissance du même point, centre du cercle initial.

Pour reconstruire le modèle génératif, il suffit de suivre ces étapes tout en donnant de l’épaisseur aux différentes formes (sachant que l’épaisseur de la paroi extérieure du carré de base = 1 coudée et demi, une coudée est selon les mesures traditionnelles à peu près égale à 0,455m et toutes les dimensions utilisées en construction traditionnelle en découlent). L’épaisseur du volume octogonal est égale à e/2. L’épaisseur au niveau du cercle base de la coupole pourrait être égale à 1/4 e, et diminue au fur et à mesure qu’on monte par rapport à l’axe vertical.

Nous pouvons alors déduire que toute la structure émerge d’un point générateur, un centre, et se déploie autour d’un axe vertical central. La morphologie finale est en effet le fruit de la multiplication de formes et de volumes à partir de ce centre et autour de cet axe. Tous les éléments constituant cet édifice s’inscrivent dans un cercle ou un polygone (carré, octogone). En plan ou en élévation, ils divergent et convergent vers un centre unique, en s’appropriant des proportions du cercle de base.

4 - Essai d’herméneutique spirituelle :

1. Paradigme imaginal soufi :

L’Islam est la religion de l’Unité "tawhid". Il a toujours cherché à provoquer cette intégration et cette unité. Nasser, dans son œuvre "Essais sur le soufisme"(9), explique que ce principe se reflète de plusieurs manières et sur les pratiques, et sur la doctrine elle-même. Même dans son aspect exotérique qui consiste en la "Shariâ", toutes les règles et les injonctions rattachent intérieurement le monde de la multiplicité à un Centre unique, reflété aussi dans la multiplicité de la circonférence. Croire en l'Unité telle qu’elle est exprimée dans le sens le plus universel possible par la "Shahadah" : "la ilâha ill Allâh" est une condition nécessaire pour tout musulman.

Cependant, le soufi, lui, réalise les mystères du "tawhid" et connait la vraie signification de cette affirmation car dans le soufisme, la base de toute foi "imân" est l'unité. En effet, puisque le Soufisme est considéré par la majorité des islamologues comme étant la dimension intérieure de la révélation islamique, il est le moyen par excellence par lequel le "tawhid" est réalisé. L'intégration obtenue par le soufisme est l'essence de cet idéal islamique, et l'intégration de l'homme signifie la réalisation de l'Un et la transmutation du multiple dans la lumière de l'Un. Pour expliquer la vision soufie du principe unitariste, Rûmi affirme qu’il faut gravir les échelons de l’Etre en faisant intégrer les parties du tout dispersés dans la multiplicité pour retrouver leur Unité, considérer non seulement ce qui est apparent "dhâhir", mais aussi et surtout son sens profond, intérieur, "bâtin", car Dieu est à la fois l’Extérieur et l’Intérieur, et que c’est le retour au centre qui fait retrouver à l’âme les cieux qui sont en elle. En d’autres termes, c’est en cheminant dans la voie qui ramène la multiplicité à l’unité, l’apparent au profond, l’éphémère à l’Immuable qu’il pourra gravir les échelons de la quête de la Réalité Suprême(10).

En se basant sur l'énoncé de la croyance : "Il n'y a pas de divinité, si ce n'est la Divinité", et le verset coranique : "Dis Lui, Dieu est un" (S. 112, 1), le soufisme a fait de la doctrine de l'unité la base de sa métaphysique. Dieu est en même temps immanent et transcendant. En fait, grâce à l'intuition spirituelle du soufi manifestant l'Intellect ou l'Esprit, le soufi arrive à la dualité qui se traduit par le fait qu'au moment précis où Dieu est immanent, il est transcendant. Dieu est au-dessus de toute forme, pensée et chose présentes dans l'univers(11). Il réalise aussi que la créature n'a jamais été séparée de Dieu et sa conscience profane est alors anéantie. La multiplicité de l'âme, c'est à dire toutes ses forces sensorielles et psychiques, disparaît, et l'âme du soufi est complètement submergée par la vision de l'Unité.

Ainsi, pour les soufis, le monde dans la diversité de ses créatures n’est que des émanations de l’Unité Divine, qui retourneront inéluctablement à la Source Créatrice(12). En d’autres termes, c’est en cheminant dans la voie qui ramène la multiplicité à l’unité, l’apparent au profond, l’éphémère à l’Immuable, qu’on pourra gravir les échelons de la quête de la Réalité Suprême(13). L’unité sous-jacente à la multiplicité est donc le thème essentiel de la pensée islamique que ce soit dans le domaine de la métaphysique ou dans celui de l’art et de son symbolisme, qui ne font que traduire cette prise de conscience(14).

Dans ce travail, nous voulons démontrer que dans la conception architecturale de la zaouïa, il existe des plans de médiation dictant la transformation de la matière en formes, qui suivraient la même Voie de la quête spirituelle. L’incarnation du paradigme islamique dans ce mausolée matérialiserait la renaissance de l’homme saint ou soufi.
2. L’analyse morphologique et le paradigme soufi :

Nous exposerons les résultats de l’analyse morphologique un à un et nous les confronterons à un essai d’interprétation "symbolique" où nous tenterons de détecter les éléments morphologiques signifiants qui incarnent le principe de l’unité et de la multiplicité unifiée.

D’emblée, l’analyse de la structure externe de la zaouïa renseigne sur son importance à l’échelle de la ville et sur sa valeur spirituelle : elle surplombe une colline qui abrite un cimetière, et profite d’une vue dégagée sur la ville et la mer. Ainsi, entre ciel, mer et terre, la zaouïa se dresse orientée vers la kibla signalant par sa présence l’évanescence des corps matériels (corps humains, saints...) et la pérennité de l’Esprit (symbolisé par l’orientation de ce mausolée vers le centre des centres et la projection du trône Divin sur terre : la kaâba).

D’autre part, la forme de ce mausolée qui consiste en une coupole reposant sur un volume cubique est un concept traditionnel ancien qui a fait son apparition depuis l’antiquité et qui a été incorporé dans le monde des formes islamiques où il reprit son ancienne prééminence. Récupéré et adapté par l'ésotérisme islamique, il incarne dans ses formes la conjugaison la plus fondamentale du cube et des cercles et représente littéralement la manifestation architecturale de la réintégration et de la Création elle-même. En effet, dans la littérature mystique soufie, le volume cubique de la base est le symbole suprême du statique, et la manifestation la plus extériorisée du Créateur. Il représente le monde physique, matériel, la création, l'homme, la terre, ou le paradis terrestre. C’est aussi le plan du temple de la kaaba, point de rencontre entre ciel et terre, l’aire où se projette le sacré. Quant à l’octogone, forme géométrique qui assure la transition du carré au cercle, il symbolise le passage du matériel à l’immatériel. Il dirige vers l’infini, vers la voûte céleste.

Le dôme circulaire ou sphérique superposé à cet espace rectangulaire représente le monde de la pureté. Symbolisant l’éternité, l'immatérialité et la mobilité totale de l'Esprit, sa forme n'a ni début ni fin. Le cercle est en fait un point qui se déplace sur une ligne circulaire et qui se referme finalement sur elle-même : c’est l’image utilisée par les mystiques pour exprimer le mystère de la création, qui, jaillit de Dieu, revient à Dieu, sans jamais quitter l’Unité Divine. Son seul point de référence est le centre, à travers lequel se développe l'axe métaphysique qui le lie avec l'axe du carré de la base. Cet axe vertical unit les deux formes. Cette unification constitue la réintégration symbolique du carré terrestre dans le cercle céleste.

De même, les volumes relatifs à ces formes géométriques, à savoir la coupole et le cube de la base seraient à l’image du ciel, et de la terre, ou de la Création, qui, selon la pensée soufie, renvoie incessamment par ses multiples formes physiques à l’Eternel, à l’Unité Créatrice. Ces volumes, par leur forte symbolique, par la consistance de la matière qui se manifeste par l’épaisseur tendant à s’amoindrir en allant vers le haut, renseignent quant au rôle potentiel que joue la forme architecturale dans la transmission d’un paradigme, d’une vision. Ainsi, la zaouïa pourrait être à l’image de l’âme du soufi qui, par sa quête sur la Voie, ou la Tariqa, transcende le monde matériel pour accéder à la Réalité Divine, à l’Unité.

Après avoir étudié la symbolique des formes de la zaouïa, nous avons essayé d’interpréter les règles de composition du modèle génératif. Nous avons démontré précédemment que l’épanouissement de toutes les formes qui structurent la zaouïa est conditionné par un centre unique, un axe vertical et par des rapports de proportions généralisables. Ceci suggère un mouvement transcendantal qui ramène toutes les parties au centre et à l’axe vertical aspirant à l’infini auquel nous rajoutons un mouvement virtuel de descente qui projetterait l’âme de cette unité dans les parties composant l’édifice. La zaouïa devient par ces formes le symbole de la relation ciel-terre. Elle est le carré dans sa dimension physique et terrestre représentant la matière, l’octogone dans sa voie transitoire vers la voûte céleste, et le cercle dans son infinité et son unité. Bakhtiar et Ardalan soutiennent dans ce cadre que le carré de la terre est la base sur laquelle l'Intellect agit pour réintégrer le terrestre dans le cercle du ciel, "ainsi, les petits mausolées à coupoles sont considérés comme un carré pour ses qualités de permanence et d'immuabilité, et en tant que cercle symbolisant le paradis terrestre".

Selon la pensée soufie, tout l’univers et toutes ses créatures sont animés par un mouvement macrocosmique qui ramènerait cette diversité physique à l’Unité Créatrice. Le soufi, saint homme ou homme parfait devrait retrouver au sein de son microcosme le même mouvement de quête spirituelle en progressant sur la Voie, la Tariqa. Nous avons tenté de démontrer que l’on pourrait retrouver le reflet de ce mouvement à l’échelle de l’architecture de la zaouïa, production matérielle du milieu soufi influencée par son paradigme spirituel ou imaginal.

Nous pouvons alors conclure que la zaouïa, sanctuaire du wali, reflèterait le même mouvement qui aspire à l’Unité et qui ramène le multiple à l’unité et l’Unité au multiple.

Conclusion :

La vision du monde propre à l’idéologie islamique soufie peut également influencer la pratique architecturale, en communiquant un sens, une âme au sein des conformations physiques de l’édifice. Cette âme est la manifestation de l’imaginaire et du paradigme "imaginal".

Nous avons essayé de démontrer dans ce travail que l’architecture de la zaouïa serait à l’image de l’acte créatif de l’univers illustrant l’unité de l’Esprit de Dieu dans la diversité et la pluralité des matières périssables. Cet acte créatif trouverait son reflet, non seulement dans l’esprit du microcosme de l’homme parfait, le wali, mais aussi au sein de l’édifice qui lui est dédié. Sous sa forme exotérique ou ésotérique, le modèle paradigmatique de la zaouïa koubba peut illustrer la configuration symbolique de la pensée islamique soufie. Nous avons en effet démontré que les composants de cette structure koubba regorgent de significations ésotériques liées au contexte spirituel de ces édifices que nous avons analysées composant par composant. La configuration dégagée est basée sur la dualité fondamentale de l'exotérique et de l'ésotérique, du matériel et de l'immatériel, du retour de la multiplicité à l'Unité, et à l'ordre du Centre, de l'Unique, dualités fondamentales de la pensée islamique soufie.

Nous en avons déduit que les constructeurs de ces édifices auraient transmis un savoir-faire imprégné d’un "imaginaire" profondément marqué par la pensée soufie. Ce mode de transmission est mis en œuvre dans toute civilisation où la pensée participe dans la définition de son identité au moyen d’un paradigme imaginal omniprésent dans tout acte de création.

Dans le cadre de cet article, notre étude concerne une typologie bien déterminée, à savoir le prototype à salle unique : la koubba. Nous avons toutefois mené dans des travaux ultérieurs le même travail d’analyse sur d’autres prototypes pour vérifier l’applicabilité de notre hypothèse. Les résultats s’assimilent néanmoins, attribuant à l’architecture de ce monument une forte symbolique imprégnée par le paradigme imaginal soufi.

Notes :
1 - La koubba est un mausolée à pièce unique surmonté d'une coupole, la koubba est littéralement coupole.
2 - La baraka est la bénédiction dont jouirait le wali.
3 - L'actuelle Tunisie était jadis appelée Ifriqya.
4 - Mircea Eliade : Dictionnaire des religions, Plon, Paris 1990, p. 156.
5 - Alexandre Papadopoulos : L’islam et l’art musulman, Edition d’art Lucien Mazenod, Paris 1976, p. 78
6 - Sayyed Hossein Nasser : Essais sur le Soufisme, Albin Michel, Paris 1980, p. 22.
7 - Gaston Bachelard : La poétique de l’espace, P.U.F., Paris 1961, p. 20.
8 - Mounir Dhouib : De la construction de connaissances à la conception, modélisation du processus de conception architecturale, Thèse de doctorat en Sciences de l'architecture, Ecole nationale d'architecture et d'urbanisme (ENAU), Tunis 2004.
9 - Sayyed Hussein Nasser : op. cit., p. 245.
10 - Conclusion dégagée à partir de l’explication du cheminement dans la Voie (tariqa) chez Rumi, dans l’œuvre d’Eva Vitray Meyerovitch : Rûmi et le Soufisme.
11 - Extrait de l’œuvre de Laleh Bakhtiar : Le Soufisme, Expressions de la Quête mystique, Editions du Seuil, Paris 1977, p. 120.
12 - Eva Vitray-Meyerovitch : Rûmî et le Soufisme, Ed. du Seuil, Paris 1977, p. 190.
13 - Ibid., pp. 95-101.
14 - Laleh Bakhtiar & Nader Ardalan: The sens of Unity, The Sufi Tradition in Persian Architecture, University of Chicago Press, 1973, p. 151.
Pour citer l'article :

* Ghada Chater : Rôle du paradigme imaginal dans l’architecture des zaouïas, Revue Annales du patrimoine, Université de Mostaganem, N° 16, 2016. http://annales.univ-mosta.dz

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