Al fasaha selon Al Suyuti et Al Farabi

Dr Fatma Khelef
Université Bordeaux 3, France

Résumé :

Le sujet qui est proposé traite des recherches qui préoccupaient les auteurs, grammairiens, rhétoriciens ou philosophes depuis l’époque médiévale, d’al-Djahiz (m. 255/868) à Abd al-Qahir al-Djurdjani (m. 471/1078) jusqu’à Ibn Khaldoun (m. 809/1406). Ces recherches portaient sur la langue arabe, son origine, l’éloquence dans le discours, avec ses concepts, al-bayan, al-balagha et al-fasaha, le tout dominé par le texte sacré du Coran. Cet article essaie de montrer l’importance de l’un de ces concepts, la fasaha, en s’appuyant sur les travaux de deux grandes personnalités, Al-Suyuti (m. 911/1505) et Al-Farabi (m. 339/950), dans l’histoire de la littérature arabe.

Mots-clés :

rhétorique, balagha, éloquence, discours, littérature.

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Al fasaha according to Al Suyuti and Al Farabi

Dr Fatma Khelef
University Bordeaux 3, France

Abstract:

The proposed subject deals with research which preoccupied authors, grammarians, rhetoricians or philosophers since medieval times, from Al-Djahiz (m. 255H/868) to Abd al-Qahir al-Djurdjani (d. 471H/1078) until to Ibn Khaldoun (m. 809H/1406). This research focused on the Arabic language, its origin, eloquence in speech, with its concepts, al-bayan, al-balagha and al-fasaha, all dominated by the sacred text of the Quran. This article tries to show the importance of one of these concepts, the fasaha, by drawing on the works of two great personalities, Al-Suyuti (m. 911H/1505) and Al-Farabi (m. 339H/950), in the history of Arabic literature.

Key words:

rhetoric, Balagha, eloquence, speech, literature.

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Texte :

Bayan, balagha, fasaha, cette triade se retrouve maintes fois sous la plume des savants médiévaux arabes. On relève ces termes dans de nombreux titres d'auteurs célèbres. Selon les auteurs, les disciplines et les époques, ces trois termes, aux significations très proches, sont employés indifféremment, en particulier les concepts bayan et balagha d'une part, balagha et fasaha d'autre part, sont souvent confondus.

Il n'en reste pas moins que les valeurs sémantiques de ces notions présentent des nuances et des spécificités. A la lumière des définitions et des qualités énoncées par les uns et les autres, dans bayan c'est l'idée du dévoilement, de la manifestation du sens (mana) qui prime, dans fasaha c'est la pureté de l'expression (lafz), quant à la balagha, dont la racine signifie atteindre le but, elle englobe tout ce qui facilite la communication du sens. La fasaha, quant à elle, est l'instrument de l'exposition de l'idée que l'on veut faire passer.

La fasaha c'est le "beau-parler", elle est une forme de disposition agréable, un instrument mis à la disposition de la balagha, "l'éloquence", pour parvenir au but, le bayan, que nous traduirons par "l'exposition claire".

Dans cet article nous allons nous intéresser à la fasaha à travers les textes de deux grandes personnalités, Al-Suyuti et Al-Farabi, dans l’histoire de la littérature arabe.

Avant d’aborder le point de vue de ces auteurs, nous allons faire un tour d’horizon au plan sémantique et grammatical à propos de ce terme, la fasaha, tel qu’il découle des formes verbales présentées selon les dictionnaires (Lisan al-arab, Kazimirski).

Notons au préalable que sur la racine fsh sont construits principalement des verbes de Ière, IIe, IVe et Ve forme.

Deux verbes de Ière forme sont formés sur cette racine :
- fasaha : par exemple : fasahaka al-subhu ; ayy bana laka wa ghalabaka daw’uhu qui signifie en parlant du matin "apparaitre à quelqu’un dans tout son éclat":
- fasuha : par exemple : fasuha al-radjulu qui signifie être clair, intelligible dans son parler, s’exprimer avec facilité, correctement et de ce fait être éloquent (baligh), ou fasuha al-labanu ayy idha ukhidhat anhu al-raghwatu, en parlant du lait, présenter une surface unie après que l’écume a été enlevée. Le masdar de ce second verbe est fasaha (fasuha fasahatan).

Le verbe de IIe forme fassaha a le sens d’être pur, sans écume et sans mélange (par exemple au sujet du lait).

Au verbe de IVe forme afsaha sont attachées les significations suivantes :
- afsahati al-shatu ayy idha inqataa libaûha, se dit d’une brebis qui donne peu de lait.
- afsaha al-labanu, à propos du lait, être pur, clair. Synonyme de la seconde forme fassaha et, de là, exempt de tout mélange.
- Apparaitre, briller (l’aurore).
- Apparaitre, devenir manifeste, évident.
- Exposer quelque chose clairement, d’où : expliquer sa pensée (qui se construit avec la préposition bi).

Enfin, la Ve forme (tafassaha) signifie viser à la clarté et à l’élocution abondante.

Les adjectifs fash et fasih (plu. fusuh, fisah et fusahâ) signifient clair au sens propre (beurre ou lait clarifiés, purs), laban fasih (lait sans écume) et au sens figuré (discours, orateur), fasih, s’exprime avec abondance et netteté.

Et un lisan fasih ayy talqun est "avoir la langue bien pendue". A partir de l’adjectif fasih est formé l’élatif afsah, plus clair, bien parlant.

En résumé nous pouvons dire que la fasaha se définit au plan étymologique comme l’apparition et la clarté.

Examinons maintenant la signification dans le champ conceptuel de la fasaha istilahan. Elle désigne :
- L’outil parfait de la clarté qui est la langue (Alat al-bayan al-lati hiya al-lisan).

Dans le discours, chacun s’exprime différemment, il y a celui qui prononce bien et cet autre mal et ce défaut ou cette défaillance est liée à un défaut physiologique, qui a une relation avec la personne concernée et non par le fait du mot, et pour cela on dit qu’un tel est fasih, parle mieux ou que tel autre bégaie.
- Le mot isolé (al-lafz al-mufrad).

On ne peut dire d’un mot isolé qu’il est fasih ou pas, qu’en le situant dans son contexte.
- La parole (al-kalam)

Un texte est nommé fasih lorsqu’il est bien constuit ; la construction de certaines phrases est défectueuse, par ex : (استقبل الوزير من طرف الرئيس) le ministre a été reçu de la part du président, alors qu’il est plus correct de dire (استقبل الرئيس الوزير) le président a reçu le ministre.

Ou quelquefois, le discours contient une complexité des mots due à un taqdim (avancement) ou à un tâkhir (reculement) recherché comme le vers d’al-Farazdaq (m.110 / 728)(1) :

وما مثله في الناس إلا مملكا أبو أمه حي أبوه يقاربه

- L’énonciateur ou le locuteur (al- mutakallim)

Le locuteur est qualifié de fasih si sa parole est claire et non fasih si sa parole contient une construction complexe.

1 - La fasaha dans le Coran :

On trouve des exemples dans le Coran qui montrent l’importance de la fasaha.

"قال رب اشرح لي صدري ويسر لي أمري واحلل عقدة من لساني يفقهوا قولي واجعل لي وزيرا من أهلي هارون أخي أشد به أزري".

"Moïse dit : Mon seigneur ! élargis ma poitrine ;
Facilite ma tâche ; dénoue le nœud de ma langue ;
Afin qu’ils comprennent ma parole.
Donne-moi un assistant de ma famille : mon frère Aaron ;
Accrois aussi ma force"(2).

Al-Raghib al-Asbahani(3) dans l’article définissant "لسن" dit : al-lisan (la langue), il veut dire par là l’organe.
"Dénoue le nœud de ma langue".

Le nœud n’est pas dans l’organe mais il est dans la difficulté rencontrée dans la prononciation.

Il dit aussi que chaque peuple a un idiome.

"قوله تعالى: ومن آياته خلق السماوات والأرض واختلاف ألسنتكم وألوانكم"

"Parmi ses signes : la création des cieux et de la terre ; la diversité de vos idiomes et de vos couleurs"(4).

La diversité des idiomes est une indication de la diversité des langues et des sons, chaque individu a un son particulier qui est reconnu par l’ouïe comme il a une image particulière qui est distinguée par la vue. Cette remarque sur cette diversité a été signalée par al-Asbahani.

On retrouve aussi cette référence à la fasaha dans la sourate al-Qasas :

"وأخي هارون هو أفصح مني لسانا"

"Mon frère Aaron parle mieux que moi"(5).

Moïse qui sait lire et comprend les significations de la parole à l’égal de son frère Haroun (Aaron) estime que celui-ci est plus à même que lui, de l’exposer plus fortement. Pour Sibawayhi, ce verset a le sens de "qui a le parler le plus pur".

Notons, et c’est important, que c’est la seule fois que le terme afsah de même racine fsh que fasaha se rencontre dans le Coran.

Al-fasaha, le beau-parler, sera aussi revendiqué dans un Hadith rapporté par Al-Suyuti dans son œuvre al-Muzhir fi ulum al-lugha wa anwaiha, dans le chapitre "fi marifat al-fasih mina al-arab"(6).
"Abu Ubayd dit : je croyais que les Bani Sad b. Bakr(7) parlaient mieux que les autres"(8). Mais selon le dire du prophète, que le salut soit sur lui : "Je parle mieux que tous les arabes "malgré que" je sois de Quraysh et j'ai grandi chez les Bani Sad b. Bakr". Il a été élevé par eux, dont Abu Amr b. al-Alâ a dit : "parmi les arabes qui parlent le mieux, les premiers sont les Hawazin, les derniers les Tamim"(9).

Cette interprétation sur al-fasaha (le beau parler) des Qurayshites fut l’objet d’une polémique qui surviendra tardivement dans la tradition arabe, et c’est alors que la signification du terme "bayda"(10) s’est posé : "malgré que" ou "parce que" ? Antérieurement la question ne se posait pas et chacun comprenait "malgré que".

Ce langage plus châtié des Quraysh est aussi mis en valeur par Ibn Faris (m. 395 / 1004) dans son œuvre : Al Sahibi fi fiqhi al-lugha al-arabiyya wa masa’iliha wa sunan al-arab fi kalamiha (Bab al-qawl fi afsah al-arab) dans un chapitre à propos du beau-parler des arabes(11):
"Ismail b. Abi Ubayd Allah nous raconte, il dit : Les savants arabes sont unanimes et les narrateurs qui déclament la poésie, et les savants qui connaissent la langue et leurs jours s'entendent pour reconnaître que (les gens de) Quraysh, parmi les Arabes s'expriment mieux en arabe c'est pour cette raison que Dieu les a choisis parmi tous les Arabes et que parmi tous les Qurayshites il a choisi le prophète Muhammad. Il les a choisis comme dépositaires et gouverneurs de la Kaaba de telle sorte que tous les Arabes et d'autres se succèdent à la Mecque pour faire le pèlerinage et les Quraysh avec leur beau-parler, leur beau langage et leur plus pure parole et le raffinement dans leurs expressions ; alors quand les arrivants Arabes venaient chez eux, les Qurayshites choisissaient les plus belles expressions de leurs discours et de leurs poésies... et ils sont devenus les plus éloquents ; ne voyez-vous pas que leurs discours ne contiennent pas ananat de Tamim, agrafiyyat de Qays, kashkashat de Asad, kaskasat de Rabia ni al-kasr entendu chez les Asad et les Qays, par exemple : "tilamuna" et "nilam" et "shiir" et "biir" ?".

Il peut paraître étonnant qu'Ibn Faris considère qu'une langue puisse se construire en sélectionnant le meilleur de différents dialectes, cela est en apparence surprenant mais n’est peut-être pas très éloigné de la réalité historique. C’est-à-dire qu’on ne sait peut-être pas comment cette communauté arabe s'était constituée, mais dès lors que l'unanimité linguistique était faite sur le point que personne à part les Arabes ne parlait couramment l’arabe du Coran, l’arabe de la poésie élaborée comme une langue commune, cette idée que les Qurayshites aient construit une langue en sélectionnant les expressions les plus belles n’est cependant pas tout à fait absurde en la nuançant par l'hypothèse que ce n'est certainement pas les Qurayshites seuls qui ont construit une langue, mais certainement peu à peu avec l'apport de toutes les autres tribus dont les dialectes étaient différents. Cette théorie d'Ibn Faris, toute surprenante qu'elle soit, car on ne construit pas une langue en prenant des expressions en fonction de leur qualité ou de leur apparence, l'une jolie, l'autre sublime, comporte en même temps une particularité qui n’est pas foncièrement inexacte, la langue arabe est une langue d'assemblage, une langue composée.

2 - Al-fasaha selon Al-Suyuti et Al-Farabi :

Après avoir donné une définition au sens linguistique et conceptuel du terme al-fasaha et en citant quelques versets coraniques à ce propos, nous allons voir les points de vue sur al-fasaha (le beau-parler) chez al-Suyuti (m. 911/1505)(12) et al-Farabi (m. 339/950)(13).

Tout d’abord la vision d’al-Suyuti qui a fait jurisprudence en matière de langue et littérature et a eu une portée et des retombées chez les critiques contemporains.
Al-Suyuti, dans al-Muzhir fi ulum al-lugha wa anwaiha dit : "Abu Nasr al-Farabi dans son ouvrage intitulé "al-Alfaz wa al-huruf", dit : la tribu de Quraysh était parmi les tribus arabes la plus habile dans la distinction des expressions les meilleures, celle dont la langue avait le plus de facilité à les prononcer, celle qui était la plus apte à les entendre, celle qui était la plus claire pour exposer ce qui était dans l'âme. Ceux qui sont à l'origine de la transmission de la langue arabe, que l'on a imités, dont on a pris la langue arabe, sont parmi les tribus Qays, Tamin et Asad. C'est d'elles que l'on a pris le plus grand nombre de termes et la plus grande partie de la langue ; c'est à elles que l'on s'est fié en ce qui concerne les termes rares, la syntaxe désinentielle et les flexions morphologiques. Puis viennent ensuite les tribus de Hudhayl, des groupes des tribus Kinana et de Tayy. On n'a rien pris des autres tribus. Bref, on n'a jamais rien pris des sédentaires, ni des habitants du désert qui habitaient aux limites de leur pays, au voisinage d'autres nations qui les entouraient... Ceux qui ont transmis le vocabulaire et la langue arabe de ces tribus, qui les ont établis dans un ouvrage écrit, qui en ont fait une science et un art, sont uniquement les gens de Basra et de Kufa, parmi les villes arabes"(14).

Selon al-Suyuti, al-Farabi reconnaît aussi les qualités d’al-fasaha de Quraysh, mais confère aux tribus Qays, Tamin et Asad, pourtant désignées par Ibn Faris comme ayant des défauts de prononciation, un rôle important de transmission de la langue arabe.

Al-Suyuti se réfère au texte de l’ouvrage d’Abu Nasr al-Farabi qu’il dit intitulé al-alfaz wa al-huruf. Selon les spécialistes ce titre ne figure pas au répertoire des écrits d’al-Farabi. Par contre on connaît un Kitab al-Alfaz al-mustamala fi al-mantiq et Kitab al-Huruf. Il apparaît que le titre cité par al-Suyuti emprunte à ces deux ouvrages ; il n’en reste pas moins que le texte, auquel al-Suyuti fait allusion, figure sans ambiguïté dans Kitab al-Huruf.

Le texte d'al-Suyuti fait référence à celui d’al-Farabi ; on y trouve entre autres une hiérarchie à propos des tribus qui sont à l'origine de la transmission de la langue arabe, Qays, Tamim, Asad, etc. A l'évidence ce texte s'inspire d’un texte semblable d’al-Farabi.

Dans ce texte il s’agit apparemment d’autre chose puisque le texte se termine par :

وأنت تتبين ذلك متى تأملت أمر العرب في هذه الأشياء.

Cela apparaît plus clairement : "lorsque tu médites ces choses-là (la science du langage), lorsque tu considères les préoccupations des arabes à ce sujet". Donc, pour al-Farabi, les arabes deviennent ici comme une illustration ou comme un exemple. Mais il faut noter que le texte d’al-Farabi est précédé de tout un développement qui concerne d’abord l’invention des langues humaines et ensuite décrit comment s'est constituée la science du langage.

Al-Farabi explique d'abord comment on passe de la récitation, de la prononciation des poètes à la composition du fait de la parole, c'est-à-dire qu'on écoute l'assemblée de ceux qui sont réputés être les plus éloquents, on écoute leurs expressions et leur discours, les paroles de ceux qui se préoccupent de retenir les poèmes, les récits et on écrit ce que l'on a entendu et ce que l'on a retenu(15).

Dans la suite de sa démonstration, on peut déceler une première définition de la fasaha qui va l’opposer au lahn : "Donc il faut savoir à qui s'adresser pour prendre la langue de cette nation, il faut la prendre chez ceux dont l'habitude s'est fermement enracinée, habitude telle qu'elle les protège d'imaginer des sons distincts de leurs propres sons et de leur proférer ou bien d'acquérir des sons distincts de ceux dont sont composés leur propre langue et de les proférer. Il faut prendre cette langue chez ceux qui n'ont jamais entendu d'autres langues ou d'autres expressions que les leur, ou chez ceux qui les ayant entendues, ceux dont l'esprit s'est détourné de les imaginer quand ils les ont entendues et dont la langue s'est détournée de les proférer"(16).

Al-Farabi dans ce passage parle de tout sauf de la question de la relation de la langue à la religion, il traite cette langue comme toutes les langues techniques pour lesquelles il faut une terminologie. Al-Farabi explique qu'il y a une habitude qui est fortement ancrée, il situe ses réflexions au niveau des nations, puisque finalement gouverner pour al-Farabi c'est enraciner fermement chez les individus des habitudes propices à l'accès à des idées suprêmes. Al-Farabi conçoit une sorte de disposition naturelle à prononcer des sons qui ne sont pas ceux de la langue et à composer des expressions avec des sons distincts de sa langue, puis la façon dont il imagine comment cette disposition spontanée, conjointement à la fréquentation d'autres nations, va leur faire perdre inconsciemment cette disposition à sortir des habitudes fermement enracinées, pour créer l'erreur, pour créer ce qui n'est pas fasih. Ce qui est plus convaincant, c'est cette vision de l'évolution des langues de toutes les nations et l'énoncé des lois très générales qui s'appliquent à toutes les langues et à toutes les situations d'élocution qui caractérisent la fasaha, et pas seulement la fasaha arabe, parce que être fasih, c'est parler avec les sons de sa propre langue, c'est proférer les mots conformément à l'ordre des sons fermement enracinés dans l'habitude. Al-Farabi va aller du plus général au particulier, il n'est plus seulement question de disposition naturelle à proférer des sons étrangers à l'occasion d'éventuelles rencontres des nations extérieures, en dissertant de façon générale, mais maintenant portant son analyse sur la dépendance au territoire géographique, il va distinguer les gens des villes et les gens du désert(17).

Pour al-Farabi la langue la plus pure est celle des habitants du centre du territoire d'une nation car ils ne sont exposés à aucun contact avec des étrangers au pays, alors que ceux qui sont dans les zones limitrophes d'autres pays et qui naturellement ont des contacts avec leurs voisins vont adopter des expressions de leur langue. Le problème est qu'ils ne prennent pas tout dans cette langue, mais seulement ce qui leur paraît le plus facile, le plus utile et délaissent ce qui leur apparaît difficile et c'est la source principale d'introduction de confusions, de mots détournés de leur sens normal, d'erreur de langage (al-lahn).

Le texte d’al-Suyuti(18), qui cite et emprunte des idées développées par al-Farabi, présente en première lecture des contradictions quant à l'origine de la langue arabe. Il explique d'abord que Quraysh était "la plus habile des tribus arabes dans la distinction des expressions les meilleures". Cela laisse entendre que Quraysh a rassemblé en imitant les expressions, "les termes rares, la syntaxe désinentielle et les flexions..." des tribus voisines Quaysh, Tamin et Asad. Ce point de vue rejoint celui d'Ibn Faris(19) qui considère que la langue de Quraysh est la plus pure, car elle s'était enrichie au contact des autres tribus qui venaient faire le pèlerinage à La Mecque. Ceci peut paraître en contradiction avec les idées d'al-Farabi qui prône l'isolement de la nation pour conserver une langue pure. A tout considérer, al-Farabi et al-Suyuti ne sont pas sur le même niveau d'analyse. Al-Farabi parle de la formation de la langue d'une nation et ce n'est qu'après avoir développé logiquement sa conception pour atteindre une langue pure, et notons-le, sans faire à aucun moment intervenir la religion ou des croyances, et même sans citer Quraysh dans le passage qui nous intéresse, qu'il prend pour exemple la langue des arabes qui doivent être alors considérés comme une nation par la langue.

Quant à al-Suyuti, il concentre son examen sur le cas des différentes tribus arabes rassemblées par des langages, des dialectes très voisins. Sa démarche laisse pour le moins transparaître un sentiment non exprimé qui influence son analyse ; la mise en valeur de la qualité du langage de Quraysh est sans aucun doute liée à la Révélation dont Quraysh est le berceau.

Notes :
1 - Abd al-Qahir al-Djurdjani : Asrar al-balagha, éd. Mahmud Muhammad Shakir, Matbarat al-Madani, 1ere éd., Le Caire 1991, p. 21.
"Il n’a de semblable, parmi les hommes vivants, pourquoi pas un souverain, tel le père de sa mère est proche de son père".
2 - Sourate XX, Taha, versets 25 à 31, traduction D. Masson : Essai d’interprétation du Coran inimitable, traduction par D. Masson, revue par Dr Sobhi al-Saleh, Dar al-Kitab, Beyrouth 1980.
3 - Al-Raghib al-Aspahani : Al-Mufradat fi gharib al-qurân.
4 - Sourate XXX, al-Rum, verset 22, traduction D. Masson.
5 - Sourate XXVII, al-Qasas, verset 35, traduction D. Masson.
6 - Al-Suyuti : Al-Muzhir fi ulum al-lugha wa anwaiha, Ed. par Muhammad Ahmad Djad al-Mawla et Ali Muhammad al-Bidjawi, Dar al-Djil, 2 vol., Beyrouth, (s.d.), T.1, p. 210.
7 - Petite tribu arabe membre de la confédération des Hawazin. E.I.2, VIII, p. 717.
8 - Les autres tribus : Sad Ibn bakr, Djusham Ibn bakr, Nasr Ibn Muawiya, Thaqif.
9 - Al-Suyuti : op. cit., tome 1, p. 201. Voir aussi, Ibn Faris : Al-Sahibi fi fiqhi al-lugha al-arabiyya wa masaîliha wa sunan al-arab fi kalamiha, commenté et édité par Ahmad Hasan Basdj, Dar al-Kutub al-Ilmiyya, 1ère édition, Beyrouth 1997, p. 32.
10 - Dans ce Hadith on peut se poser la question de la signification du terme bayda. Le sens et la traduction selon Kazimirski et la pratique courante est "malgré que", mais il signale que ce terme peut aussi être pris au sens de "parce que", sens qui dans ce Hadith sous-entendrait que tous les Qurayshites seraient ceux qui parlent le mieux. Ibn Manzur donne à bayda le même sens de "malgré que" en s’appuyant sur plusieurs exemples ; citant ce Hadith, il donne à bayda le sens de "malgré que" et la même signification du Hadith, de même dans un autre Hadith, il cite : "Nous sommes les derniers et nous serons les premiers au jour du jugement dernier bayda malgré que la révélation leur a été donnée avant nous et qu’elle nous est venue après". Ibn Manzur pour aboutir à cette signification "de bayda" s’appuie sur plusieurs interprétations, sur combien de savoir religieux muris qui circulaient et pour ces raisons nous suivrons sa définition.
11 - Ibn Faris : op. cit., pp. 28-29.
12 - Al-Suyuti Abd al-Rahman Djalal-al-Din, célèbre savant égyptien, reconnu aujourd’hui comme l’auteur le plus prolifique de toute la littérature islamique. Né au Caire en 849/1445, il y meurt en 1505. Parmi ses œuvres : Al-Darr al-manthur fi tafsir al-maathur ; al-Muzhir fi ulum al-lugha wa anwaiha ; Bughyat al-wuat fi tabaqat al-lughawiyyin wa al-nuhat ; Al-Itqan fi ulum al-Qurân.
13 - Al-Farabi Abu Nasr b. Tarhan, philosophe musulman d’origine turque, le plus éminent, surnommé "le second maître", le premier étant Aristote, mort à Damas à l’âge de 80 ans ou d’avantage, en 339-950. Parmi ses œuvres : Sharh li kitab Aristutalis fi al-ibara ; Ihsa al-ulum ; Fusul tashtamil ala gami ma yudtarru ila marifat man arada al-Shuru fi sinaat al-mantiq ; Kitab al-alfaz al-mustamala fi al-mantiq ; Kitab al-Huruf.
14 - Al-Suyuti : Al-Muzhir fi ulum al-lugha wa anwaiha, T.1, pp. 211-212.
15 - Cf., Abu Nasr al-Farabi : Kitab al-Huruf, édité et commenté par Muhsin Mahdi, Dar al-Mashriq, Beyrouth 1969, paragraphe 132, p. 145.
16 - Ibid., paragraphe 133, p. 145.
17 - Ibid., paragraphe 134, p. 146.
18 - Voir plus haut, note 15, p. 4.
19 - Voir plus haut, note 12, p. 3.
Références :
1 - Al-Aspahani, Al-Raghib: Al-Mufradat fi gharib al-qurân.
2 - Al-Djurdjani, Abd al-Qahir: Asrar al-balagha, éd. Mahmud Muhammad Shakir, Matbarat al-Madani, 1ère éd., Le Caire 1991.
3 - Al-Farabi, Abu Nasr: Kitab al-Huruf, édité et commenté par Muhsin Mahdi, Dar al-Mashriq, Beyrouth 1969.
4 - Al-Suyuti: Al-Muzhir fi ulum al-lugha wa anwaiha, édité par Muhammad A. Djad al-Mawla et Ali Muhammad al-Bidjawi, Dar al-Djil, Beyrouth, (s.d.).
5 - Ibn Faris: Al-Sahibi fi fiqhi al-lugha al-arabiyya wa masaîliha wa sunan al-arab fi kalamiha, commenté et édité par Ahmad Hasan Basdj, Dar al-Kutub al-Ilmiyya, 1ère édition, Beyrouth 1997.
6 - Masson, D.: Essai d’interprétation du Coran inimitable, traduction revue par Dr Sobhi al-Saleh, Dar al-Kitab, Beyrouth 1980.
Pour citer l'article :

* Dr Fatma Khelef : Al fasaha selon Al Suyuti et Al Farabi, Revue Annales du patrimoine, Université de Mostaganem, N° 14, 2014. http://annales.univ-mosta.dz

Articles du même auteur :

La balagha arabe selon al Djahiz et Abu Hayyan al Tawhidi
Annales du patrimoine N° 13, 2013.

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