Démètre Cantemir et la civilisation musulmane

Dr Claudia Tărnăuceanu
Université Alexandru Ioan Cuza de Iaşi, Roumanie

Résumé :

Le prince régnant roumain Démètre Cantemir était un savant humaniste qui s’est affirmé dans l’Europe du XVIIIe siècle comme un des pionniers des études orientales. Son livre sur l’histoire de l’Empire Ottoman (Histoire des croissances et des décroissances de l’Empire ottoman) est devenu, pendant un siècle presque, l’ouvrage de référence sur les débuts de l’orientalisme en Europe. Tout en se préoccupant de l’évolution et du déclin d’un des plus grands empires de l’histoire, l’ouvrage du prince Cantemir, rédigé en latin, ne se limite pas à exposer une chronologie des événements, mais il offre aussi des détails sur l’organisation de l’Etat ottoman.

Mots-clés :

orientalisme, Cantemir, empire ottoman, histoire, civilisation.

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Dimitrie Cantemir and Muslim civilization

Dr Claudia Tărnăuceanu
Alexandru Ioan Cuza University of Iaşi, Romania

Abstract:

The reigning Romanian prince Démeter Cantemir was a learned humanist who established himself in eighteenth-century Europe as one of the pioneers of oriental studies. His book on the History of the Ottoman Empire (History of the Growth and Decrease of the Ottoman Empire) became, for almost a century, the reference work on the beginnings of Orientalism in Europe. While concerned with the development and decline of one of the greatest empires in history, Prince Cantemir's work, written in Latin, is not limited to setting out a chronology of events, but it also offers details of the organization of the Ottoman state.

Keywords:

Orientalism, Cantemir, Ottoman empire, history, civilization.

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Texte :

Démètre Cantemir (1673-1723), prince roumain et un des pionniers des études orientales au 18e siècle, avait passé à Constantinople presque 22 ans de sa vie, envoyé par les princes régnants moldaves (Constantin Cantemir, son père, et Antioh Cantemir, son frère) à la Porte Ottomane, le jeune prince a eu l’occasion d’apprendre et d’accomplir ses connaissances concernant l’histoire, la spiritualité et la culture orientale grâce au contact direct avec la civilisation musulmane. En bon connaisseur des langues arabe, turque et persane, Cantemir a eu accès à des sources bibliographiques diverses, d’où il a pu extraire des informations sur l’évolution de l’organisation politique et administrative, militaire, juridique et religieuse du monde musulman et, particulièrement, de l’Empire ottoman, sur l’espace géographique où il s’est élargi le long du temps, sur les relations avec les autres peuples ; mais les dates les plus précieuses, il les a obtenues par ses propres observations(1) et par les rapports proches avec des personnalités de la culture orientale contemporaine(2): le savant turc, commentateur du Coran, Nefî Oghlu, le poète et le musicien Râmî Mehmed Pacha, l’astronome, le philosophe et le mathématicien Saâdî Efendi, le peintre Levnî Çelebi, etc. En 1714, Cantemir est devenu membre de l’Académie des Sciences de Berlin (pendant qu’il était exilé en Russie)(3) et il a donné cours à la sollicitation de celle-ci d’élaborer une série de travaux à caractère historique, géographique, ethnographiques, qui dévoile à l’Occident des informations inédites sur les régions de l’Est, moins connues au public européen. La langue dans laquelle il a rédigé ces œuvres a été le latin, considéré encore la langue internationale des élites occidentales. Le savant roumain a profité de cette occasion pour faire connaître au public européen son pays d’origine, la Moldavie, et les régions voisines à celle-ci dans des travaux comme "Descriptio Moldaviae, De antiquis et hodiernis Moldaviae nominibus, Historia Moldo-Vlachica", mais aussi des zones du mystérieux Orient musulman qui, par leur exotisme, fascinaient l’Occident. Ainsi, son livre sur l’histoire de l’Empire ottoman, "Incrementorum et decrementorum Aulae Othmanicae historia"(4) (Histoire des croissances et des décroissances de l’Empire Ottomane) est devenu, pendant un siècle presque, l’ouvrage de référence sur les débuts de l’orientalisme en Europe(5). L’ouvrage a éveillé immédiatement l’intérêt du monde chrétien, étant traduit en plusieurs langues.

La première traduction, en anglais, a été réalisée par Nicholas Tindal, sous le titre "The History of the Growth and Decay of the Othman Empire" (publiée à Londres en 1734-1735 et en 1756). Malheureusement, la traduction est incomplète, son auteur évitant les passages difficiles, en intervenant souvent dans le texte, en omettant des fragments entiers(6). Aucune des traductions qui ont suivi (en français, allemand, italien, roumain, turc) n’a été effectuée sur la base du manuscrit original(7). La plupart a été faite ayant comme modèle la traduction anglaise de Tindal, en perpétuant ses erreurs. C’est récemment à peine (en 1985) que le chercheur roumain Virgil Cândea a eu la chance inouïe de découvrir à la Bibliothèque Houghton de l’Université Harvard le manuscrit de Cantemir. Celui-ci a été publié en facsimilé en 1990 (Bucarest), sous le titre "Cresterile si descresterile Imperiului Otoman. Textul original latin in forma finala revizuita de autor" (Croissances et décroissances de l’Empire Ottoman. Texte latin original dans la forme finale révisée par l’auteur), accompagné par une introduction de Virgil Cândea(8). En 2002 est publiée la translittération du texte, le texte en latin, revu et publié accompagné d’un vaste appareil critique en latin au sous-sol, réalisé par le philologue roumain Dan Slusanschi(9). Par malheur, nous n’avons pas encore une traduction intégrale du texte dans une langue moderne.

Tout en se préoccupant de l’évolution et du déclin d’un des plus grands empires de l’histoire, selon le titre, l’ouvrage du prince Cantemir ne se limite pas à exposer une chronologie stricte des événements et une énumération aride des règnes des sultans, mais il offre aussi des détails intéressants sur l’organisation de l’Etat ottoman, de l’armée de celui-ci, de la religion musulmane, des détails sur la vie quotidienne de la communauté islamique, des traditions et des croyances populaires de celle-ci. "Cantemir n’hésite pas d’apprécier des conceptions et des attitudes de vie, des créations littéraires et musicales, le système d’éducation et les mœurs des peuples arabes, turc et persan, ayant une sympathie déclarée plusieurs fois, avec la certitude de celui qui connaissait ces réalités de son expérience"(10). Le lecteur peut voir non seulement des descriptions de batailles et de stratégies politiques, des alliances qui se créent, des révoltes des peuples soumis, mais aussi des dates sur les personnalités de la culture orientale, sur la musique, l’architecture, la peinture, la poésie et surtout, des exemples tirés du patrimoine parémiologique musulman, des légendes et des anecdotes savoureuses, des histoires piquantes. La plupart de ces détails se trouvent dans "Annotationes" (annotations) en marge de chaque livre, qui explique et/ou complète diverses questions abordées dans le texte proprement dit de l’histoire. D’ailleurs, les annotations, qui agrandissent leurs dimensions au fur et à mesure qu’on approche chronologiquement de la période contemporaine de l’écrivain, ont été considérées comme la partie la plus valeureuse de l’ouvrage(11). Ecrivain avec un réel talent artistique, comme le prouvent ses œuvres : "Istoria ieroglifica" (Histoire hiéroglyphique), considérée un vrai roman autobiographique, "Divanul sau gâlceava înţeleptului cu lumea" (Le Divan ou la dispute du sage avec le monde), "Vita Constantini Cantemyrii" (La vie du Constantin Cantemir), biographie de son père, Démètre Cantemir insère des éléments qui offrent au texte un coloris littéraire, sans influencer quand même la propreté de la démarche scientifique : discours et dialogues fictifs, portraits, digressions etc. On pourrait apprécier que, de ce point de vue, l’ouvrage s’approche, dans une certaine mesure, des istoriographies antiques qui, conçues pour la lecture publique, représentaient plutôt un opus oratorium maxime (Cicéron, De legibus, I, 5), "une œuvre oratoire par excellence" qu’une démarche scientifique qui corresponde à la rigueur demandée par les canons modernes.

Préoccupé de présenter d’une manière véridique les réalités de la civilisation orientale qu’il soumet à l’attention du lecteur intéressé, Cantemir introduit souvent des termes, des syntagmes, des phrases et quelquefois des textes entiers en langue turque, la majorité notée avec des caractères arabes et latins aussi. En ce qui concerne la translittération de ces mots, l’auteur se montre intéressé de trouver des solutions graphiques qui lui permettent de rendre le plus fidèlement possible le phonétisme de la langue d’origine : e. g. ç est marque par cz (Czelebi) ; c (tc. cami) par dz (dzami) ; ş par sz (pasza) etc. Nous remarquons le fait qu’en général on évite d’adapter morphologiquement les mots orientaux aux usages de la langue latine. Seulement un nombre réduit de termes, qui circulaient en latin pendant la période médiévale encore et avaient été encadrés dans les types de flexion de cette langue : "sultanus,-i" (deuxième déclinaison) ; "pasza, -ae" (première déclinaison) ; "vesirius, -ii" (deuxième déclinaison), est utilisé par Cantemir avec des formes latinisées devenues usuelles déjà.

Pour assurer la réception correcte des informations, l’auteur traduit en latin les exemples offerts, en les accompagnant parfois d’explications supplémentaires. L’effort de leur donner un équivalent propice est évident. Les termes proviennent d’aires très diverses (politique, administrative, juridique, militaire, spirituelle) et, pour les clarifier, le savant est obligé souvent d’employer des périphrases ou des comparaisons avec des réalités du monde chrétien. Pour l’Europe de l’époque, il était intéressant d’apprendre des informations inédites sur la religion islamique, sur les croyances et les traditions populaires musulmanes, sur lesquelles l’auteur insiste toutes les fois qu’il a la possibilité.

On offre des détails sur les appellations des centres de culte, des rites religieux, des représentants du clergé (en spécifiant aussi les attributions de chacun). On présente, par exemple, la distinction entre "cami" (la mosquée) et "mesçit" (la petite mosquée): "Dzamì "fanum" est Turcicum, in quo die Veneris, preces, quas... Dzumânazì vocant, recitari possunt, quod in minoribus..., Mesczid dictis, vetitum est. Si quod ab Imperatore aliquo aedificatum est Dzami..., Selatyn vocatur, i (d) e (st) Basilica"(12) - Ann. I, III, 16-17 - Dzami est un temple turc dans lequel, le vendredi, on peut réciter des prières qu’on nomme Dzumânazì, ce qui, dans les temples plus petits, appelés Mesczid, est interdit. Et si une telle petite mosquée est bâtie par un sultan, on l’appelle Selatyn, c’est-à-dire impériale. On apprend les prières journalières des Musulmans : "Namaz... Sunt "preces ordinariae et cotidianae" quas Turcae intra 24 horarum spatium quinquies fundere lege sua iubentur" - Ann., I, IV, 20 - Namaz sont les prières habituelles et quotidiennes que les Turcs sont obligés, par loi, de réciter cinq fois dans 24 heures. Cantemir précise même les dénominations de ces prières en fonction de la période du jour où l’on doit les dire : "Sabah namazì ("matutinae preces" - les prières du matin), Oïle ("meridianae" - les prières de midi), Ikindi ("postmeridianae" - de l’après-midi), Achsam ("vespertinae" - de soir), Jatsi ("nocturnae" - de nuit)". Cantemir leur donne un équivalant en persan : "Nemázi hámdad, Nemazi Piszin, Nemazi Digièr, Nemazi Szam, Nemazi chuftèn".

Pour donner de la clarté et de l’exactitude aux informations, l’auteur préfère préciser non seulement le terme en informations, mais aussi des synonymes et des variantes phonétiques de celui-ci : "Mola et Mevla et Muvella, sive Menla,id est "iudices" urbium praecipuarum (minorum enim oppidorum Iudices vocantur... Cady et Cazy)" - Ann., I, III, 17 - Mola et Mevla et Muvella, ou Menla, c’est-à-dire "les juges" des villes importantes (car les juges des cités plus petites s’appellent Cady et Cazy).

On mentionne aussi des détails linguistiques (comme la précision de l’étymologie ou la manière d’articuler un mot), utiles pour comprendre des vocables : "Misliman... sive Musluman et Musliman, corrupte Musulman, vel Musurman, et inde Busurman. Composita autem est haec vox ex... Mísl, et... iman, "purae et illibatae fidei", quod apud nos "orthodoxus", sive Muslim et... iman, quod idem est" - Ann, I, IV, 22 - Misliman... ou Musluman et Musliman, éronné Musulman ou Musurman et d’ici Busurman. Ce mot est composé, en fait de Misl et iman, c’est-à-dire "d’une croyance propre et entière", ce qui, chez nous, signifie "orthodoxe" ou de Muslim et… iman, ce qui signifie la même chose.

"E Molla ascenditur ad gradum Cadiulâskièr et, sine articulo, Cazâskièr et... Cazyleskièr, "Iudicum exercitus", quorum tantum duo sunt, Europae unus, dignitate superior, alter Asiaticus" - Ann., I, III, 17 - de Molla on arrive au rang de Cadiulâskièr et, sans article, Cazâskièr et Cazyleskièr, dont il y a seulement deux, l’un de l’Europe, plus important en grade, l’autre Asiatique.

En ayant l’intention d’initier le lecteur non-avisé à la compréhension correcte des degrés hiérarchiques du clergé musulman, l’auteur les met en rapport avec des dignités écclésiastiques chrétiennes : "Muphtì "Papae", "Pontifici", Cadiulaskier "Patriarchae", Mollae(13) "Metropolitis", Cadi "Episcopis"..., Imam "sacerdotibus"..., Daniszmènd "studiosis" sive "Diaconis" respondebunt" - Ann., I, III, 17 - Muphti correspond au pape ou au pontife, Cadiulaskier au patriarche, Mollae aux métropolites, Cadi aux évêques,… Imam aux prêtres, Daniszmènd aux disciples ou aux diâcres.

Le même mot peut bénéficier d’éclaircissements supplémentaires, en fonction de son importance et de sa fréquence dans le texte : "Muphtì, quod idem est ac "Legis Apertor", vel "Explicator", et sapiens" - Ann., I, III, 17 - Muphti ce qui signifie, d’ailleurs, "celui qui fait connaître la loi" ou "celui qui l’explique" et "sage".

"Muftì... vel, composito nomine,... Mufti zeman, vel... Szeichul Îslam, vel... Sahibi fetva, "Legis" aut "Sententiae lator", "Praesul", vel "Praelatus orthodoxiae" vocatur. Princeps est ordinis ecclesiastici maximamque in Imperio Othmanico autoritatem habet..." - Ann., I, IV, 21 - Mufti - ou, comme dénomination composée, Mufti zeman ou… Szeichul Îslam ou… Sahibi fetva est nommé celui qui donne la loi ou la sentence, le chef ou le dirigeant de l’orthodoxie.

On remarque, aussi, une certaine inconséquence de l’auteur dans la translittération (e. g. muphtì, muftì şi mufti; nemázi şi nemazi, mola şi molla etc.).

Dans une manière objective, l’auteur chrétien passe en revue quelques organisations religieuses musulmanes, en soulignant des rituels spécifiques à celles-ci et leur attitude envers les laïcs. Pour l’authenticité, on mentionne ces noms en langue turque, les instruments musicaux dont on se sert et les formules solennelles prononcées. On relate ainsi les habitudes des derviches, nom commun des religieux turcs, quel que soit l’ordre. Cantemir décrit l’organisation et les habitudes de ceux-ci, précise le nom de fondateurs et les particularités de chaque ordre. Sur les derviches Bektaszì (selon le nom du fondateur), nous apprenons qu’ils peuvent se marier et qu’ils peuvent vivre dans les villes, la loi leur imposant quand même de parcourir des territoires éloignés et de saluer tous ceux qu’on rencontre par Gazelis (id est "amatoriis carminibus ad divinum amorem per allegoriam translatis" - Ann., I, IV, 26 - c’est-à-dire par des chansons d’amour passées par allégorie à l’amour divin) et par Esma ("invocatione nominum divinorum, quae apud eos 1001 numerantur" - ibidem - par l’invocation des noms divins, qui sontchez eux au nombre de mille et un).

Les derviches Seijah sont errants (vagabundi - ibidem, 27), ils demandent de l’aumône pour l’envoyer ensuite à leurs monastères (tekkè - ibidem). Les derviches Mevlevì, dont le nom provient de Mevlana, fondateur de leur ordre, mènent une vie en humiliation et en pauvreté ; ils reçoivent leurs hôtes, quelle que soit leur provenance, avec la même considération (aequalem honorem - ibidem, 26), en leur offrant du café (potum Caffè porrigunt - ibidem) et essuyant leurs pieds sans répulsion, s’ils avaient parcouru des chemins boueux (si via lutosa fuerit, sandalia hospitis sine pigritia abstergunt - ibidem). Ils aiment la musique et ils chantent de leur propre voix, comme ils jouent de la flûte de Pan (nei), le plus agréable de tous les instruments musicaux (omnium musicorum instrumentorum suavissimo - ibidem). Cantemir apprécie aussi un détail important : le fait qu’ils tournent en rond, trois heures et plus, si vite, de sorte qu’on voit difficilement s’ils sont des humains on non : "per tres pluresve horas in gyrum verti solent, idque tam celeriter, ut homines esse vix appareat" - ibidem. Sur les derviches Cadrì, il rappelle le fait que ceux-ci dansent au nom d’Allah pendant six heures ou toute une journée parfois (per sex horas, nonnumquam et diem integrum, saltitant Dei nomine – ibidem).

Assez souvent, l’écrivain roumain s’arrête aux croyances populaires des Musulmans, sans spécifier s’il s’agit de dogmes du Coran ou de coutumes(14) (e. g. "credunt enim Turcae Deum in extremo iudicio non solum hominem cum homine, sed et cum iumentis, et iumenta cum iumentis iudicaturum" - Ann., I, IV, 22 - car les Turcs croient que Dieu va juger, au Jugement dernier, non seulement homme par rapport à un autre homme, mais aussi l’homme par rapport aux animaux et même les bêtes par rapport aux bêtes). Il y a tout de même des situations où l’on précise clairement qu’il s’agit d’un certain comportement imposé par la loi coranique (e. g. "quamvis Turcis omnia sortilegia, alique divinationis genera Curani lege prohibita sint, ut quae expresse doceat... Kiulli munedzimun kiezzabun "omnes astrologos mendaces esse", facillime tamen illorum praedictionibus fidem praebent" - Ann., III, II, 81 - bien qu’on interdise aux Turcs par la loidu Coran de faire des prévisions et d’autres types de divination, quoiqu’on leur apprenne expressément ces choses, Kiulli munedzimun kiezzabun, c’est-à-dire que tous les astrologues sont des menteurs, ils ont facilement confiance dans leurs prédictions).

L’expérience personnelle permet à Cantemir de remarquer des distinctions en ce qui concerne la conduite morale des Musulmans turcs et tatares, comme l’attitude différente envers sunni (ita Turcae se ac reliquos Mislimanos vocant - Ann., II, III, 146 - c’est comme cela que les Turcs s’appellent entre eux et appellent les autres Musulmans). Les Turcs avaient l’interdiction de les transformer en esclaves, mais ils pouvaient les condamner à mort en cas de révolte. En ce qui concerne les tatares, le savant observe : "sancta quidem haec Turcis lex est, apud Tartaros, quamvis Muhammedismum receperint, neutiquam observatur" - ibidem - en fait, cette loi sacre existe chez les Turcs, chez les Tatares ; quoiqu’ils prétendent avoir reçu le mahometisme ; n’est pas du tout respectée.

En employant diverses informations du texte proprement dit de l’histoire, l’auteur profite d’occasion pour offrir de nombreux détails éthographiques. Les cérémonies d’enterrement des Turcs (Ann, I, IV, 31, 33), celles d’épousailles des Tatares (Ann II, II, 127), la cérémonie de la circoncision (Ann., II, II, 108), l’habitude de souhaiter à quelqu’un d’avoir "alba facies" (le visage blanc), en signe d’éloge ou d’estime, ou, au contraire "nigra facies" (le visage noir), comme signe d’insulte (I, IV, 34 et Ann., I, IV, 29), le rituel selon lequel les vaincus demandaient clémence, en nouant à leur cou un mouchoir et en disant certaines paroles (e. g. Aman, "id est "clementiae et gratiae petitionem" significans" - Ann., I, VIII, 59)(15), tout cela aura captivé à coup sûr le public européen. Il précise, par exemple que le sultan Murad, après une bataille, a fait venir pour ses soldats un grand nombre de bonnets rouges (I, IV, 35), employés comme un signe distinctif dans la lutte et il profite d’occasion pour faire quelques considérations concernant l’attitude des Musulmans turcs devant la mort. Eviter des mesures de protection considérées superflues (en dehors de ces bonnets - habitude tombée, d’ailleurs, en désuétude -, les Turcs n’avaient dans leur équipement de guerre ni cuirasse, ni casque, ni d’autre armure) était du à la croyance que le sort de l’homme est établi à l’avance et personne ne peut s’enfuir ou tromper la loi du destin (neminem... fati legem fallere aut evitare posse - Ann., I, IV, 35). Pour tous, la fin de la vie est inscrite au front avec des lettres inconnues au genre humain (syncipiti literis humano generi ignotis inscriptum esse vitae terminum - ibidem). Pour appuyer ces affirmations, Cantemir rappelle trois proverbes orientaux, ou l’idée de la prédestination de l’homme est exprimée d’une manière métaphorique : Acadziak can damarda durmaz, "Sanguis, qui effluere debet, in arteria (sic) non stat". (Id est "quae Deus praedefinit, suo tempore fieri necesse est") - ibidem - "Le sang qui devait couler ne reste pas dans les artères". (C’est -à-dire ce que Dieu a prédestiné va se passer à son temps). Le sort, fixé à l’avance par la divinité et différente pour chacun est inexorable : Baszdè Jazilmysz olan, Gielmèk vádzìdur, "Quod in capite scriptum est, necessario evenire debet" - Ann., I, IV, 30 - "ce qui est écrit sur ton front doit nécessairement se passer". L’expression plastique et suggestive qui existe dans la partie expositive du proverbe (Baszdè Jazilmysz olan..., Quod in capite scriptum est) a le rôle d’enrichir la conclusion. L’idée est la même que celle exprimée dans le proverbe roumain "Ce qui est écrit, est écrit". On peut remarquer le laconisme des expressions turques par rapport à leur équivalent latin : Tacdì tedbirì bozar, "Providentia (Divina) omnem humanam rationem et propositum destruit" - ibidem - "La Providence (divine) renverse les calculs et les plans des hommes".

L’auteur emploie les ressources parémiologiques de la culture orientale, en choisissant des exemples qui puissent servir à une certaine situation ou attitude discutée dans le texte, tant pour instruire le lecteur que pour le délecter. On trouve notées des citations qui illustrent la manière de penser des Musulmans (turcs et tatares), leur attitude envers la vie et la mort, les mœurs, les expériences vécues le long du temps. L’introduction des constructions parémiologiques a comme résultat une série d’effets artistiques, qui confèrent de la vivacité, de la plasticité et de la concision aussi à la narration. Les proverbes sont employés parfois pour soutenir ou pour valider une affirmation. Par exemple, pour souligner l’importance de la fonction de kiehaia ou ketchuda beg (Locumtenes Vesirii - le lieutenant du chef de l’armée), on mentionne un des slogans des Turcs : "unde venit ut... de illo vulgo dicatur (Kiehaia mihi est Vesirius, Vesirius Sultanus, Sultanus sicut unus Mislimanorum)" - Ann., III, I, 27 - d’où vient que… parle de cela dans le peuple : "le kiehaia est pour moi le Vizir, le Vizir est le Sultan, comme le Sultan est un des musulmans". Cette hiérarchie renversée suggère la perception de l’homme habituel sur ses rapports avec la classe dirigeante (comme le Sultan était presque inaccessible, les fors décisionnels supérieurs étaient le vizir et son lieutenant (voir aussi Ann., II, III, 145).

La stratégie adoptée souvent par les Turcs d’attaquer les premiers était soutenue par la croyance que la victoire était de cette façon assurée, fait suggéré dans l’expression parémiologique : "Turcis persuasum est, si primum impetum ipsi faciant, suam victoriam futuram. Unde proverbium... Ilk uran ocididur, qui primus ferit, bonus est et perfectus sagittarius" - Ann., II, III, 145 - Il y a chez les Turcs la conviction que, s’ils attaquent eux-mêmes les premiers, la victoire leur appartiendra. D’où le proverbe… "Celui qui tire le premier est un bon et parfait archer".

Les dictons et les anecdotes ont souvent le rôle de détendre et d’amuser le lecteur. Une telle intention semble être soulignée par l’anecdote introduite dans une histoire qui a comme protagoniste le boyard-écuyer, Stolnicul Constantin Cantacuzino(16). Comme on lui reprochait son origine humble en ligne paternelle et on niait son droit de porter le noble nom de Cantacuzino, parce qu’il appartiendrait à cette famille seulement en ligne maternelle, Constantin Cantacuzino a nié les accusations d’imposture et il a apporté à son appui une fabellam Turcicam (une anecdote turque) : "Adiicit Constantinus Stolnicus fabellam Turcicam, mulum, interrogatum, quo patre editus esset, respondisse matrem suam fuisse equam" - Ann. III, II, 95 - Contantin Stolnicul a ajouté aussi une anecdote turque : un mulet interrogé de quel père il est né a répondu que sa mère est jument.

L’écrivain semble parfois conquis par le plaisir de l’histoire et, motivé par une association d’idées, de personnages, d’endroits et d’aventures, il laisse de côté la rigueur de l’exposition scientifique et insère de petites histoires drôles, extraites soit de sources livresques, soit, la plupart, d’aventures entendues pendant son séjour à Constantinople. Une anecdote amusante a comme protagoniste Tiriaki, l’un des amis intimes du sultan Murad IV, anecdote devenue le plus probable folklore. L’évocation de la vie particulière du sultan, avec l’énumération de ses qualités et de ses défauts, ayant à la base les témoignages des historiens turcs (II, X, 226-229) permet à l’écrivain de faire la digression. L’auteur cite, entre autres vices, la passion de boire, qui avait tellement conquis l’empereur de sorte qu’il obligeait les supérieurs du culte musulman de boire avec lui (II, X, 227) ; il rappelle deux dispositions contradictoires et curieuses d’un décret impérial : d’une part la permission accordée à tous de vendre et de boire du vin et d’autre part l’interdiction, sous la menace de la peine de mort, de fumer du tabac et de consommer de l’opium. Tiriaki, grand amateur de tabac, est le seul qui ait pu se soustraire à la punition, quoiqu’il n’eut pas respecté l’interdiction. L’anecdote est racontée brièvement, dans un rythme alerte, soutenu aussi par les répliques en style direct attribuées au personnage central. Le lecteur est avisé par une proposition introductive qu’un cas incitant et singulier va être dévoilé : "Unicus saltem ex eiusmodi - periculo - Tiriaki mortis poenam ingenii acumine aufugit" II, X, 227, d’un danger de cette sorte un seul au moins, Tiriaki, a échappé à la peine de mort, grâce à son intelligence remarquable.

Bien qu’à l’histoire de Cantemir on ait fait, le long du temps, assez de reproches, ses inconvénients étant des inexactitudes sur les dates, des confusions, des inadvertances, pourtant l’ouvrage, écrit dans un latin soigné, même élégant, clair, malgré l’abondance des mots grecs et turcs, dans une manière qui allie le style sobre de l’exposition scientifique à celui coloré et expressif de la littérature, offre une lecture extrêmement agréable, attractive et instructive même pour le lecteur moderne.

Notes :
1 - P. P. Panaitescu: Dimitrie Cantemir. Viaţa şi opera, Bucarest 1958, p. 178.
2 - Voir, Franz Babinger: Izvoarele turceşti ale lui Dimitrie Cantemir, Bucarest 1942 ; Aurel Decei: Dimitrie Cantemir - istoric al Imperiului Otoman, dans "Saptamâna", Bucarest 1973, N° 149, p. 4, etc.
3 - Démètre Cantemir devient prince régnant de la Moldavie en 1693, après la mort de son père, Constantin Cantemir, et il a un règne court, de trois ans seulement. Entre 1700 et 1710, il est à Constantinople, période dans laquelle il fait des démarches diverses pour regagner le trône. Revenu comme voivode de la Moldavie en 1710, il conclut un traité d’alliance avec le tsar Pierre I de Russie en 1711. La même année, après la bataille de Stanilesti et après la défaite de l’armée du tsar et de ses alliés moldaves, Cantemir se réfugie en Russie, où il restera jusqu’à la fin de sa vie (1723).
4 - L’histoire de l’Empire Ottoman n’est pas le seul livre sur l’Orient musulman écrit par Démètre Cantemir. On y ajoute "Système de la religion mahométane" (rédigé, initialement, en latin, en 1719, et publié en traduction russe en 1722), De muro Caucaseo (1722), le traité de musique musulmane "Tarifu ilmi musiki ala veghi makus" (1704).
5 - L’ouvrage a été lu et cité dans leurs œuvres par des personnalités de la culture européenne comme sir William Jones (e. g. A Prefatory Discourse to an Essay on the History of the Turks, dans Memoirs of the Life, Writings and Correspondence of Sir William Jones, London 1835, tome II, pp. 221-114 et 233-234); Edward Gibbon (e. g. History of the Decline and Fall of the Roman Empire, London 1806, tome 12, pp. 30-248); G. Byron (Don Juan, Canto V, CXLVII et Canto VI, XXXI, voir The Complete works of Lord Byron, with a biographical and critical notice by J. W. Lake, Paris 1825, tome II, pp. 290, 317); Voltaire (e. g. Essai sur les mœurs et l’esprit des nations, Paris 1821, tome V, p. 252).
6 - Voir Virgil Cândea: Manuscrisul original al Istoriei Imperiului Otoman de Dimitrie Cantemir, în Dimitrie Cantemir: Creşterile şi descreşterile Imperiului Otoman. Textul original latin în forma finală revizuită de autor, fac-similé du manuscrit Lat-124 de la Bibliothèque Houghton, Harvard University, Cambridge, MASS, publié avec une introduction de Virgil Cândea, Bucarest 1999, p. LVI. "Tindal n’a pas traduit, il a plutôt commenté l’ouvrage de Cantemir" - ibidem, p. XLVII.
7 - Sur les pérégrinations de ce manuscrit voir Virgil Cândea (ibidem, p. XLVII-LVII et Praefatio à l’édition critique de 2002, pp. 5-8 - v. infra N° 9).
8 - Cf. n. 6.
9 - Demetrii Principis Cantemirii Incrementorum et decrementorum Aulae Othmannicae sive Aliothmannicae historiae a prima gentis origine ad nostra usque tempora deductae libri tres, praefatus est Virgil Cândea, critice edidit Dan Sluşanschi, Timişoara 2002.
10 - Virgil Cândea: op. cit., p. XXXIII. A la base de l’attitude condescendente envers la culture et la civilisation musulmane s’est trouvée, selon l’opinion de Petru Vaida: Dimitrie Cantemir şi umanismul, Bucarest 1972, pp. 132-133, la conception "sur l’universalité ou l’unicité de la civilisation humaine" conception à laquelle est arrivée le savant roumain "qui vivait à la confluence de deux civilisations, celle européenne et celle orientale-musulmane, formé sous l’influence du classicisme latin et grec, mais aussi un bon connaisseur de la culture orientale".
11 - "Ces amples notes, appelées à compléter et à clarifier le texte qui bien souvent est lourd du fait de l’exposé assez gauche des vieilles chroniques turques, contiennent généralement des observations critiques intéressantes, exprimant le point de vue personnel de l’auteur. C’est en cela que réside la contribution originale de Cantemir, contribution qui accroît la valeur de l’œuvre" - Mihail Guboglu: Dimitrie Cantemir - orientaliste, "Studia et Acta Orientalia", Bucarest 1960-1961, III, p. 138.
12 - Les fragments offerts à l’analyse sont extraits du texte de l’édition critique de 2002 (cf. N° 9) et accompagnés de notre traduction.
13 - Le terme est ici latinisé et introduit dans la première déclinaison (nominatif, pluriel, masculin).
14 - Liliana Botez: Dimitrie Cantemir, precursor al orientalisticii, in "Revista de istorie şi teorie literară", Bucarest 1974, N° 1, tome 23 ; p. 52.
15 - La loi interdisait l’exécution de ceux qui se rendaient de cette manière, conformément à la sentence juridique et religieuse, nommée fetva : Egilan basz kisil mèz, "Caput inclinatum non abscinditur" - Ann., I, VIII, 58 - La tête penchée n’est pas coupée. Reprise à la suite d’un long contact avec les Turcs, la sentence circulait comme proverbe en roumain aussi "La tête qui se penche n’est pas tranchée".
16 - Stolnicul Constantin Cantacuzino (1655-1716), savant et diplomate, auteur d’une histoire du Pays Roumain, a été l’un des représentants importants de l’humanisme dans la culture roumaine.
Références :
1 - Babinger, Franz: Izvoarele turceşti ale lui Dimitrie Cantemir, Bucarest 1942.
2 - Botez, Liliana: Dimitrie Cantemir, precursor al orientalisticii, in "Revista de istorie şi teorie literară", Bucarest 1974, N° 1, tome 23.
3 - Cândea, Virgil: Manuscrisul original al Istoriei Imperiului Otoman de Dimitrie Cantemir, în Dimitrie Cantemir: Creşterile şi descreşterile Imperiului Otoman. Textul original latin în forma finală revizuită de autor, fac-similé du manuscrit Lat-124 de la Bibliothèque Houghton, Harvard University, Cambridge, MASS, publié avec une introduction de Virgil Cândea, Bucarest 1999.
4 - Decei, Aurel: Dimitrie Cantemir - istoric al Imperiului Otoman, dans "Săptămâna", Bucarest 1973, N° 149.
5 - Gibbon, Edward: History of the Decline and Fall of the Roman Empire, London 1806.
6 - Guboglu, Mihail: Dimitrie Cantemir, orientaliste, "Studia et Acta Orientalia", Bucarest 1960-1961.
7 - Jones, William: A Prefatory Discourse to an Essay on the History of the Turks, dans Memoirs of the Life, Writings and Correspondence of Sir William Jones, London 1835.
8 - Lake, J. W.: The Complete works of Lord Byron, with a biographical and critical notice by, Paris 1825.
9 - Panaitescu, P. P.: Dimitrie Cantemir. Viaţa şi opera, Bucarest 1958.
10 - Vaida, Petru: Dimitrie Cantemir şi umanismul, Bucarest 1972.
11 - Voltaire : Essai sur les mœurs et l’esprit des nations, Paris 1821.
Pour citer l'article :

* Dr Claudia Tàrnàuceanu : Démètre Cantemir et la civilisation musulmane, Revue Annales du patrimoine, Université de Mostaganem, N° 11, 2011. http://annales.univ-mosta.dz

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