L’image du Hammam dans la littérature algérienne

Dr Leila Dounia Mimouni-Meslem
Université d’Oran, Algérie

Résumé :

Le Hammam fait partie intégrante de la culture maghrébine et algérienne car c’est un lieu où les individus se retrouvent certes pour se laver mais aussi pour se voir, discuter et raconter les événements heureux ou malheureux qui jalonnent leurs vies. Nous nous sommes donc intéressés, dans le cadre de cet article, à l’image du hammam dans deux œuvres littéraires : "Les alouettes naïves" d’Assia Djebar et "Une femme pour mon fils" de Ali Ghalem. Dans ces deux œuvres, l’image du hammam varie entre rite et espace de liberté pour les personnages féminins, le bain maure joue sur ces deux symboliques et dévoile ainsi son importance dans cette culture.

Mots-clés :

littérature algérienne, hammam, bain maure, Maghreb, rites.

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The image of the Hammam in Algerian literature

Abstract:

The Hammam is an integral part of the Maghreb and Algerian culture because it is a place where individuals meet to wash themselves but also to see each other, discuss and recount the happy or unhappy events that mark their lives. In this article, we therefore focused on the image of the Hammam in two literary works: "The naive larks" by Assia Djebar and "A woman for my son" by Ali Ghalem. In these two works, the image of the Hammam varies between rite and space of freedom for the female characters, the Moorish bath plays on these two symbolisms and thus reveals its importance in this culture.

Key words:

Algerian literature, Hammam, Moorish bath, Maghreb, rites.

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Texte :

En Algérie, quasiment chaque quartier a son bain. A la création d’un nouveau quartier, les habitants déplorent avant tout l’absence de bain, et ensuite la viabilisation des routes et autres. Bien que la salle de bain soit disponible dans la plupart des appartements en milieu urbain, les femmes, en particulier, et ce même quand elles prennent des douches régulières préfèrent le bain hebdomadaire qui "nettoie en profondeur", a "un effet de massage" et de "détente" physique et psychologique.

Le Hammam revêt ainsi une grande importance dans la vie de la cité et fait l’objet d’écrits, de descriptions, de discussions qui ont mis en exergue ses différentes fonctions.

Ce sont ces fonctions que nous allons donc aborder dans ce travail à travers deux œuvres littéraires : "Les alouettes naïves" de Assia Djebar et "Une femme pour mon fils" de Ali Ghalem. Comment le Hammam est présenté dans ces deux ouvrages ? Comment s’expriment ces auteurs qui sont des deux sexes ?

Pour répondre à ces questions nous présenterons dans un premier temps les différentes définitions du Hammam. Nous passerons ensuite dans un deuxième temps à la représentation qui est faite du bain maure dans des extraits de ces deux œuvres en commençant par la vision d’Assia Djebar avant de passer à celle de Ali Ghalem.

1 - Définition du Hammam :

Le Hammam, ou bain maure, est un bain de vapeur, tel que le sauna, très humide où les gens peuvent se laver. La chaleur alliée à l’humidité permet de nettoyer la peau en profondeur grâce à la dilatation des pores. Il existe depuis l’antiquité :

A l’origine, dans l’antiquité, les premiers bains à vapeur furent créés en jetant des pierres chauffées dans l’eau froide. C’est en Inde que furent découverts sur des sites archéologiques, des systèmes d’évacuation des eaux usagées avec les premières canalisations faites de terre cuite, deux mille ans avant l’arrivée des Romains. Avec la civilisation pharaonique, les anciens Egyptiens perfectionnèrent les premiers hammams. Plutôt qu’une grande salle, ils préférèrent créer des petites pièces étanches, construites en pierres. Les Grecs suivirent cette tradition de bains de vapeur qui convenait à leurs gymnases(1).

L’empire romain a ensuite, de par son extension, permis l’apparition du bain maure dans toute la Méditerranée et de ce fait au Maghreb. Or, le Hammam est loin de se cantonner au Maghreb à une simple fonction d’hygiène : sa fonction n’est pas uniquement physique mais aussi et peut être surtout morale. Il a une fonction sociale et psychologique : le Hammam "solutionnait en plus les problèmes de santé morale et physique grâce à la chaleur et l’usage de l’eau, source de vie et de joie ainsi qu’un lieu de célébrations familiales"(2). C’est un fait culturel, une tradition basée sur des rituels qui marquent les étapes de la vie : le premier bain du bébé, le bain après la circoncision du garçon, le bain pré et postnuptial, le bain de l’accouchée, etc.

De ce fait, rien de plus naturel alors qu’il soit représenté dans certains écrits littéraires maghrébins. C’est le cas dans les deux œuvres sur lesquelles nous nous penchons dans cet article : "Les alouettes naïves" (1997) de Assia Djebar et "Une femme pour mon fils" (1979) de Ali Ghalem. Ainsi ces deux auteurs, un homme et une femme, abordent dans une œuvre littéraire le bain maure : tous les deux le traitent suivant le point de vue d’un personnage féminin, y a-t-il néanmoins des différences entre les deux approches ?

Le roman de A. Djebar traite de la participation de la jeunesse algérienne à l’indépendance de l’Algérie mais aussi de la déception ressentie après l’indépendance quant à leurs vies, leurs rapports de couples et certains de leurs rêves. Le roman traite aussi de la cohabitation entre traditions et modernité dont le bain est une des manifestations : cela apparaît lorsque le personnage "indépendant et moderne" de Nfissa, héroïne du roman, en donne une vision positive car c’est un aspect de sa culture auquel elle est restée très attachée.

Quant au roman de Ali Ghalem, il traite d’un mariage arrangé entre la jeune Fatiha et Hocine qui travaille en France. Ce mariage qui finit par un divorce montre l’impossibilité de l’atteinte du bonheur quand la femme se trouve opprimée par des traditions séculaires (le fait de ne sortir de la maison de sa belle-famille qu’accompagnée alors que ce n’était pas le cas quand elle vivait chez ses parents, d’être toujours surveillée, d’être obligée d’avoir plusieurs enfants(3), de ne pas avoir le soutien d’un mari absent et n’obéir qu’aux ordres de la belle mère, de ne pas pouvoir travailler…) qui l’empêchent de se réaliser.

Nous avons ainsi choisi deux extraits qui traitaient du bain d’un point de vue féminin mais chacun de façon légèrement différente. Ce point de vue féminin est très présent car les personnages principaux dans ces deux romans sont des femmes : dans le roman de A. Djebar, il s’agit de la situation de la femme, du couple et de leur évolution dans une société algérienne encore ancrée dans les traditions sur une période située avant et après l’indépendance ; dans le roman de Ali Ghalem il en va de même car c’est la situation de la femme dans une société encore attachée à des traditions qui ne sont pas en adéquation avec la modernité et le désir de liberté, d’indépendance de la femme algérienne. Néanmoins, la vision des femmes dans le roman d’Ali Ghalem est marquée par le fait qu’il soit un homme et les hommes, de par l’aspect très pudique qu’ils entretiennent les uns avec les autres, n’ont pas de ce fait le même rapport que les femmes avec le hammam.

Commençons par l’extrait du roman "Les alouettes naïves"(4). Dans cet extrait deux des personnages féminins se retrouvent au bain : Nfissa et Nadjia qui sont sœurs. Nfissa se remémore son enfance quand elle partait avec sa sœur et sa mère Lalla Aicha au hammam. Le premier point que nous relevons c’est l’aspect nostalgique qui prime dans la description qu’elle fait du bain : "Tu te souviens, demande Nfissa à Nadjia qui sourit à peine de cet attendrissement, la caissière nous offrait une orange, une mandarine" (A. Djebar, p. 145) : la notion de souvenir est très présente étant donnée que Nfissa se remémore son enfance au bain maure. Un souvenir qui est positif comme l’indique l’attendrissement que remarque Nadjia dans le discours de Nfissa.

On poussait la porte de la salle chaude - aujourd’hui, Nfissa redécouvre cette porte : un bois ancien et noir, au-dessus une roue sur laquelle joue une corde, au bout de celle-ci une énorme pierre bat contre la porte et la referme.
- Tu te souviens ? dit Nfissa à Nadjia qui finit de se laver pour sortir.
- Oui ? demande la sœur avec patience.
- La porte… Tu te souviens ce que nous nous disions de la porte quand nous étions petites et que nous suivions mère pour entrer ici ?

Nadjia sourit, mutine en vérité, presque attendrie (Les souvenirs te touchent enfin, pense Nfissa). "Nous disions, évoque Nadjia, c’est la porte de l’enfer". (A. Djebar, p. 146).

On en revient à la mémoire, au souvenir attendrissant qui apparaît à travers le sourire de Nadjia s’amusant de l’imagination de deux fillettes qui, pour décrire cette chaleur qui émane du bain, comparaient la salle chaude à un enfer. Effet dramatique accentué par l’imagination des fillettes pour lesquelles le hammam renvoie à un lieu magique, fascinant et effrayant. Or, en Algérie, cette porte est l’une des choses les plus marquantes au sein du bain, tout Algérien ayant grandi en fréquentant un hammam ne pouvait l’ignorer car, en plus d’être l’entrée de la pièce chaude ou infernale, elle était assez lourde pour que les enfants ne puissent l’ouvrir par eux-mêmes ou du moins très difficilement, et le battant de la porte qui la faisait revenir à sa place représentait le risque perpétuel de se faire pincer par cette porte contre l’embrasure, l’enfant se voyant déjà coincé et ne pouvant accéder à la salle chaude. Les enfants attendent alors sagement le passage d’un adulte pour qu’ils puissent, garçons ou filles, se faufiler rapidement, n’étant jamais coincés et toujours fiers d’avoir battu "la porte de l’enfer". De ce fait, Assia Djebar en faisant référence à cette porte réveille les souvenirs des lectrices qui se retrouvent dans cette enfance parfois oubliée et dans une douce nostalgie.

2 - Rituels du bain :

Le Hammam apparaît, tel qu’indiqué dans l’œuvre de A. Djebar, comme un fait culturel qui a une consonance positive.

Elle décrit le bain comme étant une série de rituels et de codes. La notion de rituel est donc vite rattachée à celle du bain maure, de ce fait il nous semble pertinent de nous pencher sur la définition de ce terme.

Le rituel est défini généralement comme renvoyant au rite : "a rapport aux rites... Réglé comme par un rite, habituel et précis"(5). Intéressons nous donc d’abord à la notion de rite.

Les rites peuvent être définis comme étant des : "Comportements codifiés et imposés par le groupe social, se répétant selon un schéma fixé chaque fois que se produisent les circonstances auxquelles ils sont rattachés. Les gestes, paroles, postures et objets qui les composent n’ont pas de justification utilitaire mais une portée symbolique orientée vers la communication avec les puissances surnaturelles"(6).

C’est le cas par exemple avec le rituel de la "tesmia" qui à la naissance d’un enfant permet de lui donner un nom et de le placer de plain pied dans sa famille et dans cette société maghrébine à laquelle désormais il appartient. Ainsi, les pratiques sociales auprès du berceau du nouveau-né ont plusieurs fonctions qui peuvent être résumées comme suit :
1 - fonction de reconnaissance de cet être.
2 - de protection contre les esprits malfaisants et d’attirer les bonnes grâces des bons et mauvais esprits par les dons, sacrifices, senteurs (encens, cumin, fliou, harmel) etc.
3 - lancement du processus de socialisation et renforcement des liens affectifs car en valorisant l’enfant, ses parents, sa famille, on confirme leur statut de parents, on renforce leur sentiment de responsabilité, on nourrit leur désir d’être de bons parents et on renforce leur attachement à leur enfant.
4 - de communication comme le souligne justement Pascal Lardelier (2003) le rituel est une occasion de communication et de communion entre les membres du groupe. Les liens sont renforcés par le partage du sel, du copieux repas, de l’affection, des cadeaux et des informations sur les présents et les absents, les morts et les vivants"(7).

La notion de rite obéit à un code dicté par des croyances religieuses ou superstitieuses qui permettent à l’individu de garder un lien avec sa religion, ses coutumes ou traditions, de mieux appréhender les choses qui l’entourent et surtout d’organiser sa vie à la fois sociale et spirituelle. Le rite a donc un sens, une fonction très souvent dictée par une instance religieuse. Le bain est ainsi le lieu où on lave la jeune mariée avant et après le mariage. Il obéit aussi à une série de rituels bien définis lors du tout premier bain d’un bébé où par exemple on allume une bougie, on dit la "besmallah" ou autre sourate protectrice, on pousse des youyous pour marquer la fête, à l’entrée avec le bébé dans la salle chaude. C’est une forme d’initiation et de célébration indiquant que l’enfant est assez grand pour sortir et affronter l’extérieur.

Pour Marc Augé : "L’activité rituelle conjugue les deux notions essentielles en anthropologie : l’altérité et l’identité"(8). Ainsi, aller au bain permet certes de se laver, de se purifier (grandes ablutions pour la prière), mais aussi de s’affirmer et de s’inscrire de plain pied dans son groupe social car il permet de rencontrer des personnes, c’est un loisir pour les femmes qui ne sortent pas, il permet de vibrer avec l’ambiance, de partager des pratiques qui rendent compte d’une identité d’espace, de lieu, de sentiments, etc.

De ce fait le rite renvoie ainsi à un aspect religieux et traditionnel. Considérer donc quelque chose comme étant un rite c’est lui donner une fonction spirituelle mais surtout sacrée. C’est ce que fait Assia Djebar dans son livre quand elle décrit le bain maure comme étant composé de rites : "Un rite présidait au bain hebdomadaire". (A. Djebar, p. 143). Néanmoins, Djebar ne décrit pas les rites liés à la jeune mariée ou au nouveau-né à titre d’exemple. A. Djebar transcende le hammam en transformant chacun des actes qui y sont accomplis à un rituel sans que cela soit forcément relié à un événement spécifique tel qu’un mariage. Ce rite dont elle parle englobe tout ce qu’elle faisait avec sa mère en arrivant au bain par exemple, lorsqu’elles mettaient des robes de bain pour cacher leur nudité, par pudeur au moment d’entrer dans la salle chaude. Le panier en osier, dans lequel sa mère rangeait ses affaires de bain, faisait aussi partie de ce rite, un panier qui fascinait les villageoises peu habituées à ce genre de luxe contrairement aux femmes des villes qui en possédaient toutes. Un panier en osier qui n’existe plus désormais remplacé par des valises certes mais qui restent toujours une partie importante du trousseau de la jeune mariée qu’on reconnaît immédiatement grâce à son trousseau de bain voyant rose/doré. Le hammam témoigne donc des différents statuts sociaux, les trousseaux les plus luxueux sont une preuve de richesse mais aussi de coquetterie. La description de Djebar témoigne de l’époque, du contexte sociohistorique et anthropologique.

Le hammam peut être donc considéré comme un rite constitué d’un ensemble de rituels car il rentre parfaitement dans le cadre délimité par la citation suivante : "On peut donc penser comme religieuse ou sacrée toute pratique rituelle du moment où s'y rencontrent et s'y combinent (la durée individuelle et le temps collectif, l'histoire individuelle et l'histoire des autres). La question du rite permet donc de mettre en scène les propriétés générales du social en plaçant au cœur de la réflexion les relations qui président à la production du sens : (le rapport de soi à soi et le rapport de soi à autrui)(9) M. Augé"(10).

Le hammam en Algérie est ainsi un lieu d’échange et d’affirmation sociale. C’est un lieu qui permet de marquer les changements des statuts sociaux (les rites pratiqués pour les jeunes mariées et grâce auxquels, entre autres, on voit l’évolution de la jeune femme du statut de célibataire à celui de jeune mariée). C’est aussi un lieu dans lequel l’individu s’inscrit, pauvre ou riche, jeune maman ou jeune mariée, bébé, au sein de son milieu social.

3 - Le corps et l’esprit objets de tous les soins :

Le hammam est un lieu d’échange humain impliquant ce rapport à soi et à autrui dont parle M. Augé. Les codes sociaux sont reproduits au sein de ce lieu clos, on parle des mariages, des naissances, des décès, de ses problèmes personnels… La chaleur bienfaisante du bain devient cathartique et permet à l’âme d’évacuer les maux qui la rongent comme le fait le corps avec la crasse qui le couvre. Les femmes en sortent presque épurées car débarrassées du poids de leurs pensées ne serait-ce qu’un court instant. Leurs corps et leurs esprits se détendent : "Nfissa se sentait (maintenant elle trouve le mot et s’étonne elle-même comme si la pruderie bourgeoise de Lalla Aicha s’était transformée chez elle en effarouchement intellectuel) se sentait voluptueuse". (A. Djebar, p. 145).

A la lecture de cet extrait, le corps féminin n’est pas tabou chez Assia Djebar car dans le hammam la femme se libère de cet interdit qu’elle doit supporter à l’extérieur et ce à cause du regard que porte l’homme sur elle. Dans le hammam l’homme est exclu, les femmes peuvent se libérer jusqu’à un certain point car une certaine pudeur reste ("jusqu’à cette vieille laveuse qui, un mince chiffon entre les jambes" A. Djebar, p. 146). Les femmes au bain se sentent ainsi libres de se détendre et de s’exposer à une chaleur bienfaisante, purifiante et surtout protectrice car elle les protège du regard masculin représenté comme une menace à l’extérieur par une culture trop protectrice par crainte du déshonneur. Cela explique donc la gêne ressentie par Nfissa lorsqu’elle évoque le terme "voluptueuse" car les plaisirs du corps pour la femme sont très souvent tabous :

On ne peut omettre l’existence d’une éducation sexuelle, dispensée par les femmes de la famille ; elle est transmise sous forme de recommandations et d’interdits : on apprend à la fille à se retenir, à étouffer ses pulsions, à les considérer comme honteuses, anormales et source de péché. On lui apprend à préserver son corps, à "protéger ses parties génitales plus que ses yeux", et on la met en garde contre l’homme(11).

Le bain maure est pour Djebar un lieu sacré où le corps n’est plus tabou mais commun en quelque sorte incluant une série de rituels que les femmes, en majorité, suivent presque religieusement, sans vraiment penser à y déroger. Cela renvoie très bien à la définition qu’en donne le Robert : "Ensemble d’habitudes, de règles immuables... Pratique réglée, invariable"(12).

Mais le rituel est aussi autre chose dans le sens où il est très fortement ancré dans la culture qui l’a vu naître et qui le nourrit, le transforme pour le plier à ses besoins : le rituel est donc "ce dont on hérite culturellement et que l’on veut transmettre identique... Il est répétitif, analogique, théâtral, émotif, infantile"(13). Cet aspect théâtral, répétitif Assia Djebar l’a aussi traduit dans son livre car tout dans le bain décrit par Nfissa devenait un rituel répétitif et immuable auquel elle était confrontée lors de chaque bain : Ainsi l’aspect théâtral apparait lorsque Nfissa enfant fait semblant d’être gênée (Extrait 1) ou quand la caissière faisait semblant de se vexer (Extrait 2) :
1 - "Nfissa prenait l’air faussement gêné quand l’une des laveuses se penchait pour l’embrasser en disant :
- Comment va notre petite fille ? " (A. Djebar, p. 144).
2 - "La caissière nous offrait une orange, une mandarine, et quand mère refusait, celle-ci prenait un air scandalisé, jurait par Dieu, ce qui était grave et définitif, puisque, disait-elle, ces fruits venaient du jardin que son époux avait laissé à sa mort" (A. Djebar, p. 145). Assia Djebar dans cet extrait montre clairement que le bain reproduit ces échanges faits en société, cette habitude de jurer par Dieu pour obliger les gens à accepter les mandarines, jurer pour quelque chose d’aussi simple rend la scène assez touchante et accentue ce côté nostalgique. Nous retrouvons dès lors toutes les caractéristiques du langage algérien ancré dans le religieux et dans les règles de politesse qui veulent qu’on ne refuse pas un cadeau surtout s’il vient du jardin d’un époux décédé.
- L’aspect répétitif est présent tout le long du passage où Djebar décrit le bain mais il y a un extrait qui le souligne très bien :

Un rite présidait au bain hebdomadaire. Encore à présent, il demeure puisque Nfissa a accepté de se voiler pour y accompagner sa mère : "après une heure de salle chaude... Nfissa et Nadjia sortaient se reposer avec Lalla Aicha dans une chambre à la température plus douce... comme autrefois elle tient dans sa main le même bol de cuivre, elle s’asperge d’eau glacée les pieds et les mains... comme autrefois menus potins, chaînes monotones des récents mariages, ou circoncisions, ou enterrement…" (A. Djebar, p. 143).

4 - Le Hammam espace de liberté :

Ali Ghalem quant à lui ne décrit pas le bain avec autant de soin et ne le compare pas à un ensemble de rituels. Cela est peut être dû au fait qu’il soit un homme qui, de par son ignorance de ces rituels, n’ose pas vraiment s’approfondir dans un sujet qu’il ne connaît pas vraiment. Un autre élément peut expliquer ce manque de description : la pudeur masculine. Le hammam pour les hommes n’a pas la même symbolique, pour eux c’est principalement l’endroit où l’on se lave, ce n’est pas le lieu des bavardages (comme c’est le cas dans les cafés, lieu masculin par excellence au Maghreb). Les femmes au bain se sentent en sécurité entre-elles, alors que les hommes se sentent très mal à l’aise craignant le geste ou le regard qui pourrait être impudique, un manque de pudeur soulignant un total manque de respect. Ceci expliquerait donc le fait que l’auteur ne se soit pas trop attardé sur la description du bain maure là où A. Djebar utilise plusieurs pages.

Ainsi, là où A. Djebar traite du hammam dans un rapport nostalgique chargé de tendresse et de moments d’enfance, A. Ghalem joue sur le contraste Espace clos / Espace de liberté pour témoigner de la situation de la femme algérienne partagée entre un désir d’indépendance, de liberté et un ensemble de traditions séculaires qui l’en prive. Le bain est très vite relié à la notion de liberté, c’est un endroit où le personnage principal, Fatiha, se sent en liberté car loin du contrôle qu’exerce sur elle sa belle-mère, loin du regard des hommes. C’est un endroit où elle peut retrouver ses amies et discuter, où son rapport à son corps est enfin déculpabilisé lui permettant ainsi d’oublier tous ces interdits, ces tabous dont elle fait bien malgré elle l’objet.

Ceci reste assez paradoxal : le hammam est un endroit clos et pourtant il symbolise très fortement un sentiment de liberté, de détente, de bien être : "Fatiha aimait bien aller au hammam... Il y régnait une atmosphère heureuse de liberté, les conversations allaient bon train". (Ali Ghalem, p. 167).

Ce côté exutoire reste donc très présent : "on échangeait sans grande retenue les secrets de familles, les conflits d’intérêts, les malheurs d’une femme délaissée, les extravagances d’une autre, les aventures sexuelles réprouvées ; mais aucune de ces confidences n’entraînait la mélancolie ; le cadre du hammam ne s’y prêtait pas c’était le lieu de la détente, du plaisir du corps, des rires, des bavardages et des commérages". (Ali Ghalem, p. 167).

C’est le lieu de la détente par excellence d’où toute tristesse est bannie. A. Ghalem oppose d’ailleurs cette ambiance à celle plus grave qu’avait connue Fatiha à l’hôpital lors de son hospitalisation : "La complicité qui régnait ici [en parlant du bain] était bien différente de celle que Fatiha avait découverte à l’hôpital. Ce qu’elle entendait au hammam ne dépassait guère les barrières des mœurs et coutumes d’autrefois et de la vie traditionnelle ; les femmes parlaient des unes et des autres pour ne pas trop parler d’elles-mêmes ; elles taisaient, la plupart du temps, l’essentiel au profit d’insignifiances... Etait-ce parce que l’hôpital était le lieu de la souffrance, de la peur, et des questions sans réponse ? " (Ali Ghalem, p. 167).

Cette dialectique hammam / hôpital marque une ambivalence importante qui montre l’état mental des femmes suivant le lieu où elles se trouvent : le hammam de par sa nature même renvoie directement au sentiment de détente, là où l’hôpital de par les souffrances qu’il englobe pousse les femmes à parler des maux qui rongent leurs vies. Le personnage de Fatiha recherche cette "vérité" exprimée à l’hôpital qu’elle considère comme libératrice : "Ah, si elles pouvaient être plus vraies, la vie des femmes changerait plus vite. C’était cette vérité dans les rapports, à l’hôpital, qui avait surpris Fatiha, et elle l’avait aimée car elle répondait à ses exigences les plus profondes". (Ali Ghalem, p. 167).

Le hammam, chez A. Ghalem, devient donc un moyen parmi d’autres pour parler de la souffrance des femmes algériennes, de leur frustration, de leur besoin d’exprimer leurs maux et peut-être ainsi de les exorciser, de les soigner. Le bain est un exutoire car lieu de détente et de liberté, une liberté malheureusement temporaire.

Pour conclure, cette image du hammam est donnée par deux auteurs algériens, par un homme et une femme. On se serait attendu alors à deux visions différentes de par le rapport différent qu’ils entretiennent avec le hammam. Or il est apparu que chez ces deux auteurs le hammam d’un point de vue féminin renvoie au même besoin de liberté et d’indépendance désiré par les femmes algériennes confrontées au conflit perpétuel entre traditions et modernité. Un besoin qu’Ali Ghalem a bien su décrire à travers les souffrances de Fatiha. Le hammam ne se cantonne donc pas chez ces deux auteurs à une fonction d’hygiène physique mais aussi mentale, qui permet le temps d’une heure voire plus d’oublier les affres d’une vie qu’elles n’ont pas souvent voulue ni même choisie.

Notes :
1 - Fadéla Krim : Les Hammamates, Histoire brève du hammam, Editions Dahlab, 2007, p. 10.
2 – Ibid., p. 9.
3 - Ali Ghalem : Une femme pour mon fils, Editions Syros, 1979, p. 167.
4 - Assia Djebar : Les alouettes naïves, Editions Actes Sud, 1997, pp. 141-147.
5 - Dictionnaire Robert 1, 1991.
6 - Dictionnaire de sociologie, Gilles Ferreol et coll., Editions Armand Colin, 3e édition, 2004, p. 196.
7 - Badra Moutassem-Mimouni : Les enfants nés hors mariage en Algérie. Evolution des représentations et de la prise en charge, Colloque international : "Modèles de la petite enfance en histoire et en anthropologie" organisé par UMR 208 "Patrimoines Locaux", Institut de Recherche pour le Développement (IRD), Musée National d’Histoire Naturelle (MNHN) le 18-19 juin 2009, Paris.
8 - Cité par Bernadette Tillar : Des familles face à la naissance, collection Savoir et Formation, Ed. L’Harmattan, Paris 2002, p. 152.
9 - L’auteur de l’article cite les références suivantes pour M. Augé : La traversée du Luxembourg, Hachette, Paris 1985, en part. pp. 108-136.
10 - Daniel Fabre : "Le rite et ses raisons", Terrain, Numéro 8, Rituels contemporains (avril 1987), mis en ligne le 19 juillet 2007.
URL: http://terrain.revues.org/index3148.html. (2010)
11 - Soumaya Naamane-Guessous : Au-delà de toute pudeur, EDDIF, Maroc 1990, p. 23.
12 - Dictionnaire Robert 1, 1991.
13 - Jean-Paul Huchon : L’être social, Ed. L’Harmattan, 2002, p. 134.
Pour citer l'article :

* Dr Leila Dounia Mimouni-Meslem : L’image du Hammam dans la littérature algérienne, Revue Annales du patrimoine, Université de Mostaganem, N° 11, 2011. http://annales.univ-mosta.dz

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