De l'Isnad à la phraséologie
l'évolution d'un concept

Dr Chokri Mimouni
Université de Rennes, France

Résumé :

Dans l'intérêt de préserver l'art de bien parler, les Arabes, avec Sibawayh comme chef de file, ont su développer très tôt un système de codification de la langue, une référence qui ouvre la voie pour l'appréciation de tout l'héritage littéraire et culturel arabes. Il est, en outre, tout à fait légitime que cette discipline naissance ait pu évoluer et se développer à travers les siècles pour être la référence de base pour tous ceux qui veulent maitriser cette langue aujourd'hui. Ce sont les réflexions des pionniers en la matière, pour la codification de la langue basée sur l'isnad, que nous avons voulu retracer, à travers cette modeste contribution.

Mots-clés :

langue, isnad, phraséologie, Sibawayh, grammaire.

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From Isnad to phraseology
the evolution of a concept

Abstract:

In the interest of preserving the art of speaking well, the Arabs, with Sibawayh as leader, knew how to develop very early a system of codification of the language, a reference which opens the way for the appreciation of all the Arab literary and cultural heritage. It is, moreover, completely legitimate that this birth discipline could evolve and develop through the centuries to be the basic reference for all those who want to master this language today. These are the reflections of the pioneers in this area, for the codification of the language based on Isnad, that we wanted to retrace, through this modest contribution.

Key words:

language, Isnad, phraseology, Sibawayh, grammar.

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Texte :

Suite à l'agrandissement des territoires de l'Islam, surtout avec le deuxième calife Omar (m. 644C), l'entrée massive dans la nouvelle religion, l'Islam, par des communautés non arabophones et ne maîtrisant pas forcément la langue arabe à attirer l'attention des autorités à codifier la langue et à prescrire des normes d'usage. D'autres facteurs viennent s'ajouter à cela, notamment la diversité langagière des nombreuses tribus arabes, nomades ou sédentaires, les variances dans la récitation du Coran et n'ont fait que réconforter l'idée de tracer une voie, une orientation qui serait commune pour une pratique raisonnée de la langue arabe(1).

A travers tout le corpus mis en place pour la codification de la grammaire arabe, notre but est de revenir sur la théorisation du concept de phrase dans cette discipline nouvellement appelée science de la grammaire, "ilm al-Nahw". Car cet héritage grammatical arabe est cependant, remis en question, face au système éducatif moderne et face à l'élaboration de méthodes d'apprentissage et de manuels scolaires. Entre des traditionnalistes rattachés aux travaux de leurs ancêtres et des modernistes soucieux de l'évolution de la langue en conformité avec les temps modernes, le concept de phrase qui constitue le tronc cérébral du discours en général fait état, encore aujourd'hui, de controverses et de polémiques qui méritent une attention particulière.

Il est vrai que lors de la codification de la grammaire arabe, l'étude de la phrase n'a pas eu la place qu'elle méritait dans l'analyse du discours. Les grammairiens arabes se sont plutôt penchés sur l'étude des mots dans leurs singularités, "al-mufradat", que de travailler sur le mécanisme reliant ces mots entre eux pour faire une locution concevable et significative. Cette conception, va laisser de séquelles irrémédiables encore aujourd'hui quant à la définition de la phrase et sa conception. La phrase désignée unanimement par le terme "jumla" chez tous les contemporains, n'eut cette appellation qu'à partir du XIIIe siècle. Comme nous allons le voir, elle fut construite sur des conceptions différentes que celles connues aujourd'hui chez les premiers grammairiens à la tête desquels Sibawayh demeure, bon gré mal gré, dans toute la tradition grammaticale arabe, la référence dans ce domaine avec son fameux ouvrage "al-Kitab".

1 - La théorie de l'isnad :

Sur les différentes parties qui composent le livre, al-Kitab, la théorie de l'isnad, dès son apparition, a fait couler beaucoup d'encre afin de mieux l'expliciter et l'éclaircir vu le caractère obscure qui la voilait. Qu'il s'agisse des successeurs immédiats à Sibawayh ou de grammairiens tardifs, de l'école Basrite ou de l'école koufite(2), ils se sont tous rués sur cet ouvrage afin d'y puiser une nouvelle matière de réflexion.

Il faut dire qu'il s'agit là d'une théorie clé pour l'analyse de la phrase, une première dans l'histoire des Arabes, dans un ouvrage considéré comme la clé de voute de toute la grammaire arabe, premier ouvrage en son genre(3) qui vient sceller les règles de la langue arabe portées jusque-là par voie orale au travers du répertoire poétique et de la psalmodie du Coran.

Cette polémique autour de la notion de phrase continue à prendre de l'envergure et encore aujourd'hui le problème n'est pas tranché entre les différents protagonistes. Comment préserver cet héritage tout en l'adaptant aux besoins de nos jours ? Ce genre de questions concernant la nécessité de rompre ou pas avec la voie des anciens, sur la ou les méthodes à proposer pour apprendre l'arabe dans cette nouvelle vague de mondialisation et de sociétés changeantes, se posent de plus en plus, partout où la langue arabe est enseignée. La syntaxe de la phrase est, à notre avis, un des principes actifs pour remédier à toutes ces incompréhensions.

1. Sibawayh (m. 180H-796C) :

"Hada bab-u l-musnad w-al musnad ilayh wa huma ma la yastaghni wahid-un min-huma ân l-akhar w la yajidu l-mutakallim-u min-hu buddan. Fa-min dalika l-ismu l-mubtada w-al mabniyy âlayhi wa-huwa qawluka abdullah-i akhuka wa hada akhuka"(4). "Ceci est le chapitre du Musnad (littéralement appuyé) et du Musnad ilayh (littéralement appuyé contre lui). Ce sont deux éléments dont l'un ne peut se dispenser de l'autre et dont le locuteur ne peut se passer. (Comme) cela le nom par lequel on débute et celui qui est construit dessus comme abdullah akhuka (Abdallah est ton frère) et hada akhuka (Celui-ci est ton frère)".

Il faudrait donc une combinatoire d'au moins deux éléments pour construire un discours(5). Bien qu'il n'y est pas plus de précision, il s'agit là de la première pierre de cet édifice, communément connue sous le terme de jumla, aujourd'hui. Un minimum de deux éléments, le musnad et le musnad ilayh, suffit pour construire une phase. Cette définition va être commise d'office avant d'être critiquée plus de deux siècles plus tard.

Par ailleurs Ibn Mandhur (m. 711H-1311C) rapporte qu'al-khalil (m. 173H-789C), avait déjà tenté de définir la phrase par sanad et musnad ilayh, avant son disciple, l'intérêt de la tradition grammaticale restera fixé sur la terminologie de Sibawayh(6).

2. Al-Sirafi (m. 368H-979C) :

Dans son commentaire du livre al-Kitab, Al-Sirafi(7) a traité du musnad et du musnad ilayh, dans un chapitre entier, au tout début de son travail(8). Sa théorie se résume ainsi : Puisque Sibawayh considère que la phrase minimale est composée de deux entités, quatre cas sont alors possibles pour déterminer la place du musnad et du musnad ilayh si l'on se basait sur deux exemples comme suit où l'un commence par un verbe et le second commence par un nom : Qama zayd-un (Il se lève, Zayd) et Zayd-un qa’im-un (Zayd "est" debout) :

Première hypothèse : Le musnad désigne l'information, ce que l'on dit à propos d'un sujet. Alors le verbe Qama (exemple 1) et le deuxième nom Qa’im-un (exemple 2) sont, tous deux, musnad. Il s'ensuit que l’agent du verbe (exemple 1) et le premier nom (exemple 2) sont des musnad ilayh. Dans ce cas le musnad ilayh serait l'élément à propos de quoi l'on parle.

Deuxième hypothèse : Sur le plan lexicographique, le terme musnad est un participe passif. Donc, il est déjà considéré comme appuyé ou construit sur un autre élément. Alors dans la terminologie musnad ilayh, comportant un groupe prépositionnel (âla = préposition et hi = anaphore), l'anaphore hi renvoie au premier terme musnad. Ainsi le musnad ilayh serait musnad à un musnad. Ce qui veut dire que tous les deux bénéficient du même statut et il n'y a plus d'ordre positionnel.

Troisième hypothèse : Que le musnad prend la deuxième position et le musnad ilayh lui serait antéposé. Il en résulte que le verbe Qama (exemple 1) ainsi que le premier nom Zayd-un (exemple 2) sont musnad ilayh et par conséquent l'agent du verbe, Zaydun (exemple 1) et le deuxième nom Qa’imun (exemple 2) sont musnad.

Quatrième hypothèse : Elle est tout bonnement le contraire de la précédente : Le musnad occupe la première position et le musnad ilayh la seconde place. Le verbe Qama (exemple 1) ainsi que le mot Zaydun (exemple 2) sont musnad alors que l’agent Zaydun (exemple 1) ainsi que le mot Qa'imun (exemple 2) sont musnad ilayh.

A travers cette analyse, Sirafi ne voulait rien laisser au hasard en se basant sur une logique rationnelle pure pour déduire les différentes combinaisons possibles. Cependant, non seulement il n'exprime aucun penchant vers l'une ou vers l'autre parmi ses différentes propositions, mais en plus il ne fait que voiler d'avantage les propos de Sibawayh. Rien ne nous permet de définir correctement les composantes de la phrase. Au contraire ! Ce qui relance encore le débat entre les pères de la discipline.

3. Ibn Jinni (m. 392H-1002C):

Ibn Jinnî dit : "khabar al-mubtada huwwa kull-u ma asnadta-h-u ila al-mubtada wa haddathta bihi an-hu"(9).

"Le prédicat est tous ce que tu as attribué au mubtada, le thème, et avec lequel tu as apporté une information sur lui".

Il apparaît clairement que, désormais, le musnad est le mubtada, le thème, et que le musnad ilayh est le prédicat. Ceci vient en réalité conforter la position de Sibawayh du moins concernant les exemples débutant par un nom. Autrement dit, les propos de Sibawayh étaient en réalité bien explicites, du moins la première partie quand il dit : "Ceci est le chapitre concernant le musnad et le musnad ilayh... comme cela le nom mubtada (débutant), par lequel on débute, et celui qui est construit dessus". Il s'ensuit que le mubtada est musnad et que celui qui est construit dessus est musnad ilayh. En outre le mot mubtada est un participe de la racine "bd’" (littéralement commencer, débuter)(10).

C'est ce qui va donner naissance à la phrase, jumla, débutant par un nom comme dans les deux exemples donnés par Sibawayh pour être fixée, tout de suite après et à jamais sous l'appellation de jumla ismiyya, phrase nominale. Remarquons de passage que seule cette dernière qui bénéficie de détails et d'analyse. La phrase débutant par un verbe n'a pas eu le même traitement jusqu'ici.

2 - De l'isnad à la Jumla :

Après cette esquisse chronologique, il paraît que c'est Ibn Jinni qui fut le premier à user du concept de jumla dans le sens qui nous est familier aujourd'hui(11). En l'absence même de chapitre spécifique sur la jumla et après avoir traité des parties du discours, telles que les a définies Sibawayh selon une division tripartite, nom, verbe et particule(12), il leur associera les génitifs, les accusatifs et les nominatifs pour les mettre, ensemble et de manière implicite, au service de l'étude de la phrase. Il dit à ce propos :

"Amma al-jumla, fa-hiyya kull-u kalam-in mufid-in mustaqill-un bi-nafsihi wa-hiyya âla dharbayni : jumla murakkaba min mubtada wa khabar, wa jumla murakkaba min fîl wa faîl"(13). "Quant à la phrase, elle est tout énoncé signifiant, auto-indépendant. Elle est de deux types : Une première composée d'un thème et d'un prédicat et une seconde composée d'un verbe et d'un sujet".

Ibn Jinni définit donc la phrase, dans sa constitution déterminée par ses prédécesseurs, comme étant elle-même un énoncé se suffisant à lui-même. A partir du moment où la combinatoire des deux éléments, thème / prédicat ou verbe / sujet, est valide sur le plan sémantique, la phrase serait ainsi considérée comme un discours. "Al-kalam idan innama huwwa jinsun lil-jumal al-tawamm"(14). (Le discours est donc un genre de phrases complètes).

Cette thèse va être confirmée deux siècles plus tard par Ibn Yaîch (m. 643H-1245C) avant de devenir l'outil de discernement actuel entre la phrase nominale et la phrase verbale d'une part et entre le discours en général, al-kalam, et l'énoncé signifiant d'autre part : "al-kalam-u huwwa al-murakkab-u min kalimatayn usnidat ihdahuma ila ukhra... w-yusamma al-jumla"(15). "Le discours est ce qui se compose de deux mots dont l'un est appuyé sur l'autre... et on la nomme la phrase".

Ceci serait, donc, bon gré mal gré, une des bases d'influence sur le travail mené plus tardivement par les spécialistes afin de déceler entre le discours général, ayant un sens complet sans avoir besoin de composantes subsidiaires, parfois fictives, pour la compréhension et entre la phrase construite autour de deux éléments, un musnad et un musnad ilayh, mais qui doivent obéir à une interaction syntaxique bien spécifique pour avoir une signification être. Cependant, ce discours risque de porter à confusion pour distinguer entre le discours et la phrase ; Et la ligne de démarcation va être tracée plus tardivement par Ibn Hicham(16) (m. 761H-1360C) quand il dit :

"Al-kalam huwa al-qawl al-mufid bil-qasd wal murad bil mufid ma dalla 'ala ma'na yahsunu l-sukutu alayhi wal jumla îbara ân al-fîli wa faîlihi w-al mubtada wa khabarihi wa bihada yadhharu laka annahuma laysa bimutaradifayn kama yatawahhamu kathirun min al-nas, walsawab annaha aâmmu minhu id chartuhu al-ifada bikhilafihi, wa li-hada tasmaûhum yaquluna jumlat al-chart, jumlat al-jawab, jumlat al-sila wa kullu dalika laysa mufid fa laysa kalam"(17).

"Le discours est un ensemble d'énoncés signifiants. Le sens de signifiant est tous ce qui indique un sens complet. Et la phrase est le verbe avec son agent ainsi que le thème avec son prédicat. Il apparaît ainsi pour toi qu'elles ne sont pas synonymes comme l'imaginent beaucoup de gens. En réalité elle est plus générale que lui puisque sa condition, à lui, est la signification, contrairement à elle. C'est pourquoi tu les entends dire phrase conditionnelle, apodose et phrase relative et tout cela n'ayant pas de sens et par conséquent il n'est pas discours".

Il y a là, donc, le sentiment de distinguer entre deux entités différentes à définir : La phrase répondant à une exigence syntaxico-sémantique et la locution significative. La notion de phrase nominale et de phrase verbale reste, cependant, absente de son vocabulaire. Mais cela n'entrave en rien le projet de départ, lancé par Sibawayh pour venir à bout de la phrase, ficeler ses spécificités et enfin de compte édifier les fondements de la linguistique moderne.

Aussi Ibn Hicham conclut que tout discours n'est pas phrase. Au contraire, toute phrase peut être considérée comme un discours fiable et signifiant à condition qu'elle ne soit pas la juxtaposition hâtive de deux éléments quelconques. Il faudrait qu'il y soit une interaction particulière consistant au marquage casuel des éléments constitutifs de la phrase. Et c'est ainsi que, par cette approche morpho-syntaxique, la théorie de la rection, nadhariyyat l-âmal vient réconforter la théorie de l'isnad, sur le plan sémantique(18). L'isnad, à lui tout seul, ne peut aucunement être un critère sémantique pour la validité d'une phrase.

La question qui peut se poser cependant concernerait la phrase avec un verbe postposé à son agent. Une phrase telle que celle-ci : Zayd-un Qama (Zayd s'est levé) est-elle verbale ou nominale ?

L'école de Koufa considère que cette phrase est verbale même si l'agent précède son verbe. Les Koufi-s considèrent, en effet, que l'agent a été placé devant le verbe et que la phrase ne pouvait être à son origine autrement que Qama zayd-un (Il s'est levé, Zayd). Et ils furent suivis par al-Mubarrad (m. 285H-826C), de l'école d'al-Basra qui comptait Sibawayh comme adepte, à condition de supposer un verbe fictif qui devance l'agent placé au début.

Par ailleurs, dans le cas de la phrase coordonnée comme dans l'exemple suivant : Qaâda âmr wa zayd-un qama (Il s'est assis, Amr et Zayd s'est levé), Ibn Hicham dit que la phrase coordonnée est considérée comme verbale, à l'instar de celle qui la précède dans l'exemple, tout simplement pour la correspondance et l'harmonie entre les deux parties(19). N'est-ce pas là une des raisons qui poussait Sibawayh et ses successeurs immédiats pour ne pas s'étaler sur la phrase verbale comme ils l'ont fait pour la phrase nominale(20)?

En tout état de cause, la conséquence immédiate de cette inharmonie serait de résoudre l'énigme de la phrase verbale : d'une part la phrase serait nominale si l'agent était antéposé à son verbe, et d'autre part la détermination de la fonction grammaticale des entités complétives de la phrase, autres que le verbe et l'agent, quand il y en a, serait remise en question(21).

Ces siècles de débats et de controverses ont conduit la grammaire moderne à fixer le verbe et le considérer comme un musnad. C'est ce qui s'enseigne pratiquement dans tous le système éducatif des pays arabes malgré la critique de certains nostalgique à la tradition grammaticale.

Ghalayini par exemple dit : "al-musnad ma hakamta bihi âla chay. W-al-musnad ilayh ma hakamta âlayhi bi-chay wal murakkabu l-isnadi w yusamma jumla aydhan ma taallafa min musnad w musnad ilayh"(22). "Le musnad est ce avec quoi tu as apporté une information sur quelque chose. Le musnad ilayh est ce sur quoi on informe par quelque chose. L'ensemble, la prédication s'appelant aussi jumla, est tout ce qui se construit avec ses deux entités..."

Autrement, la phrase nominale est musnad ilayh + musnad et la phrase verbale est musnad + musnad ilayh. Il s'agit là d'une rupture avec Sibawayh et avec la tradition grammaticale.

Conclusion :

Nous avons bien vu que les grammairiens arabes se sont bien rendu compte, très tôt, de l'intérêt porté à la phrase qui a porté au fil du temps, peu ou prou, l'empreinte de chacun d'entre eux. Cependant, la mise en avant de leur recherche concernant la division tripartite du discours, a quelque part obstrué l'importance qui devrait être donnée à la phrase dont l'étude se trouve ainsi éparpillée sur plusieurs chapitres de leurs ouvrages, au lieu d'être plus explicite dans une partie indépendante portant tout ce qui touche de près ou de loin à la phrase et ses différentes composantes.

L'étude du nom, du verbe et des particules séparément ne manifeste pas assez bien la fonction que pouvait avoir chacun de ses éléments, avec toutes les possibilités sémantiques, au sein d'une construction animée par la rection. En outre, la primauté donnée au nom sur le plan positionnel, en particulier pour un nom antéposé à un verbe, nous pousse à des supputations et des détails pour expliquer qu'il s'agit bien d'une phrase nominale avec un verbe surtout face à un public d'une culture grammaticale autre que l'arabe.

Le fait que Sibawayh accompagne certaines terminologie par des explications et des descriptions sur plusieurs chapitres de son ouvrage explique, peut-être, le fait de considérer sa terminologie comme primaire eu égard à la conception moderne sans négliger le fait que cet ouvrage pouvait être destiné à des savants avertis, à l'instar de beaucoup de genres littéraires à l'époque.

La théorie de l'isnad reste donc le point d'orgue sur lequel se sont accordés tous les grammairiens avant d'atteindre toutes les conclusions actuelles. Dans sa concision et sa simplification, la grammaire moderne doit offrir aux jeunes apprenants de lire, d'écrire et de s'exprimer convenablement. Elle ne doit plus être une fin en soi et le simple apprentissage des règles grammaticales cède aujourd'hui la place à la pratique en simplifiant au mieux les théories afin de redresser la langue des apprentis et affiner leurs styles pour être en adéquation avec la langue de son temps sans atteinte aucune à cet immense héritage.

Notes :
1 - Le mot "Nahw" désigne littéralement la voie, l'orientation.
2 - L'idéologie de l'école basrite est plus basée sur le syllogisme. Alors que celle de l'autre école est plutôt axée sur l'usage.
3 - La connotation al-kitab n'est attribuée jusqu'alors qu'au texte fondateur de la religion musulmane. De plus, dès son apparition la réputation a conquis tous les cercles des dignitaires au point d'être considéré comme un océan de connaissance. Certains utilisaient la formule Hal rakibta l-bahr, (es-tu sorti en mer ?) pour demander si on avait lu ou non le chef d'œuvre de Sibawayh. Tout cela marque tout de même son importance.
4 - Sibawayh : Al-Kitab, Vol. 1, 1ere éd., Ed. Al-matbaâ l-kubra l-amiriyya, Egypte 1898, p. 7.
5 - Le terme musnad, de la racine "snd", désigne en jurisprudence la parole attribuée au prophète de l'Islam et transmise par une chaine ininterrompue de transmetteurs dignes de foi. Voir Ibn Mandhur : Lisan l-arab, Ed. A. A. al-Kabir, Dar l-maârif, Le Caire, Rubrique "snd", pp. 2114-2116.
6 - Nous ne comprenons pas pourquoi cette citation arrive très tardivement et uniquement dans le Lisan l-arab. Sibawayh qui a tenu à citer son maître des centaines de fois, n'a jamais fait mention de cela.
7 - Disciple d'Ibn l-Sarraj, il était le maître d'al-Tawhidi. Ses écrits sur langue, la poésie et la rhétorique demeurent encore des références par excellence.
8 - A. H. Mahdili et A. Sayyid Ali : Charh kitab Sibawayh li-abi Saîd al-Sirafi, Vol. 1, Dar l-Kutub l-Ilmiyya, Liban 2008, pp. 173-176.
9 - H. al-Mumin : al-Lumâ fi l-lugha l-ibn Jinni, 2e éd., Maktabat al-nahdha al-arabiyya, Beyrouth 1985, p. 7.
10 - Sibawayh : bab l-Ibtida, op. cit., p. 23.
11 - Dans son livre al-Khasais, par exemple, il fait usage de ce terme plus d'une centaine de fois. Voir, Ibn Jinni : al-Khasais, éd. M. A. al-najjar, 3 vol., Dar l-kutub al-misriyya, sans date. Nous n'avons trouvé chez aucun de ses contemporains ce terme de jumla pour désigner à proprement dit la phrase.
12 - Sibawayh : op. cit., p. 3.
13 - H. al-Mumin : op. cit., p. 73.
14 - Il dit par ailleurs : "Amma Al-kalam fakullu lafdhin mustaqilli binafsihi mufidin limanahu wahuwwa alladi yusammihi al-nahwiyyin al-jumal (pluriel de jumla)". Voir Ibn Jinni : al-Khasais, Vol. 1, p. 17 et p. 27.
15 - Ibn Yaîch : charh l-mufassal, Ed. Idarat l-tibaâ l-muniriyya, Le Caire, Vol. 1, p. 20.
16 - Il fut le premier, à notre connaissance, qui a considéré la phrase comme étant réellement la base de tout discours en lui réservant un chapitre entier dans ses écrits. Bien que son travail représente plus un recueil des opinions de ses prédécesseurs, nous pressentons qu'il y a probablement là, le signe que la phrase devrait être à la base de toute étude grammaticale.
17 - Ibn Hicham al-Ansari : Mughni al-labib an kutubi l-aârib, Ed. A. M. al-Khatib, Vol. 5, 1ere éd., al-silsila al-turathiyya, Kuweit, p. 7.
18 - La théorie de la rection consiste plus précisément à la variation de la finale des mots sous l'effet de leurs régissants.
19 - Ibn Hicham : Mughni l-labib, Vol. 5, p. 518.
20 - L'idée de considérer le nom comme la base dont est issu le verbe, à l'aube de la langue arabe, a, à notre sens, une origine religieuse. C'est en ce sens que vont toutes les interprétations religieuses du verset "Il apprit à Adam tous les noms". Voir Coran (II, 31).
21 - Prenons l'exemple suivant : Qama zayd-un bakiy-an (Il s'est levé, Zayd en pleur). Dans ce cas Qama est verbe et Zayd est son sujet ; Bakiyan est un complément d'état. Cependant en inversant la phrase comme suit : Zayd qama bakiyan (Zayd, il s'est levé en pleur) ceci donne zayd le satut de thème et tout le reste est prédicat.
22 - M. Ghalayini : Jami l-durus l-arabiyya, T.1, 3e éd., Dar l-kutub l-ilmiyya, Beyrouth 2002, p. 11.
Pour citer l'article :

* Dr Chokri Mimouni: De l'Isnad à la phraséologie - l'évolution d'un concept, Revue Annales du patrimoine, Université de Mostaganem, N° 10, 2010. http://annales.univ-mosta.dz

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