Théorie de l’évolutionnisme chez Al Ghazali

Dr Alphousseyni Cissé
Université Cheikh Anta Diop de Dakar, Sénégal

Résumé :

Si pour Darwin il existe indéniablement une lutte ou loi de la jungle chez tous les êtres vivants pour la survie de l'espèce dans la nature, Al Ghazali au contraire, considère que chaque être inférieur dans l'échelle de l'existence a besoin d'être assimilé par un autre être qui lui est supérieur en degré pour atteindre sa perfection, et cela depuis la plante jusqu'aux anges eux-mêmes qui ne se tournent ainsi que vers Dieu qui est la limite de toute chose selon le Coran.

Mots-clés :

Dieu, Islam, al Ghazali, Darwin, évolutionnisme.

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Theory of evolutionism by Al Ghazali

Abstract:

If for Darwin there is undeniably a struggle or law of the jungle among all living beings for the survival of the species in nature, Al-Ghazali on the contrary, considers that each being lower in the scale of existence needs to be assimilated by another being who is superior to him in degree to reach his perfection, and this from the plant to the angels themselves who only turn to God who is the limit of everything according to the Quran.

Key words:

God, Islam, al Ghazali, Darwin, evolutionism.

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Texte :

Concernant la sélection naturelle ou la lutte pour l’existence dans la nature Darwin souligne : "Nous contemplons la nature brillante de beauté et de bonheur, et nous remarquons souvent une surabondance d’alimentation ; mais nous ne voyons pas, ou nous oublions, que les oiseaux, qui chantent perchés nonchalamment sur une branche, se nourrissent principalement d’insectes ou de graines, et que, ce faisant, ils détruisent continuellement des êtres vivants. Nous oublions que des oiseaux carnassiers ou des bêtes de proie sont aux aguets pour détruire des quantités considérables de ces charmants chanteurs, et pour dévorer leurs œufs ou leurs petits ; nous ne nous rappelons pas toujours que, s’il y a en certains moments surabondance d’alimentation, il n’en est pas de même pendant toutes les saisons de chaque année"(1).

Or selon Al-Ghazali, cette réalité que l’on traduit communément par loi de la jungle n’en est pas une, vu la sagesse et la justice divines dans le règne de l’univers où Dieu (le Très-Haut) a mis chaque chose à la place qui lui convenait en la faisant tendre vers sa perfection, par une assimilation, des créatures moins parfaites par celles qui leurs sont supérieures. Voici ce qu’il dit à cet effet : La perfection (kamal) de la plante consiste en ce qu’elle soit un aliment pour celui qui est au-dessus d’elle en rang à savoir l’animal, c’est en cela qu’il y a sa subsistance plutôt que de se reproduire en donnant un élément qui lui est semblable ; en effet telle est sa perfection. Or il en va de même pour les animaux égorgés (al-hayawanat al madhbuha) par rapport à l’homme, et celui-ci par rapport aux Anges dans les jardins d’Eden ainsi que le Très-Haut dit : "De chaque porte, les Anges entrent auprès d’eux" (Coran, s : 13, v : 23).

Quant au fait que certains animaux sauvages servent de nourriture aux bêtes féroces, en effet ces dernières mêmes renferment des vertus et des utilités puissantes que connaissent bien les gouvernants (arbab as-siyasa) et les médecins.

L’exemple de quiconque s’étonne du fait que ces choses soient ordonnées d’une manière totale selon la nécessité de la détermination du Tout Puissant et Sage est pareil à l’aveugle qui entre dans une maison et bute contre les meubles placés dans la cour de la maison, puis dit aux habitants de la maison : "qu’est-ce qui vous a fait perdre la tête ? Pourquoi ne remettez-vous pas ces meubles à leurs places ? Pourquoi les laissez-vous sur la voie ?". On lui répond : "Certes ils sont à leurs places toutefois le problème vient de la cécité".

C’est également le cas de celui qui est atteint par l’anosmie, qui ne peut pas sentir les odeurs ; par conséquent il blâme celui qui a placé devant lui des plantes et des fruits très odoriférants puis dit : "Cela ne fait qu’encombrer le lieu seulement". On lui répond : "Le bois d’aloès renferme une vertu en dehors du fait de servir de combustible, toutefois ce qui empêche de la percevoir est l’anosmie"(2).

Lorsque Darwin dit que s’il y a surabondance d’alimentation pendant certains moments il y a un manque pendant d’autres, nous pouvons dire que selon Al-Ghazali, ainsi que nous l’avons vu plus haut la perfection de l’homme ne consiste pas pour lui de manger, de boire et de s’accoupler mais de revêtir le caractère des Anges qui n’ont nul besoin de manger, de boire ni de s’accoupler ; bien mieux l’homme doit chercher à revêtir le caractère de Dieu Lui-même selon un hadith. C’est la cause pour laquelle ceux qui se rapprochent des Anges par leurs caractères Dieu (le Très-Haut) dit que ces derniers entrent auprès d’eux par chaque porte. Ainsi que cela est confirmé au sujet de Joseph (que la paix soit sur lui) : "Ce n’est qu’un Ange noble !" (Coran, s : 12, v : 31)(3).

Al-Ghazali dit à ce propos même dans le commentaire de la Fatiha : "Donc nous t’indiquons une précision... Nous disons par conséquent que cette sourate est le prologue du Coran et la clé du paradis. En effet, il est la clé car les portes du paradis sont au nombre de huit, or le sens du prologue revient à huit. En effet, sache d’une manière décisive que chacune des classes y est une clé de l’une des portes du paradis que témoignent les traditions prophétiques (al-akhbar), et si tu es incapable de réunir dans ton cœur la foi et l’attestation de cela et que tu y cherches leur correspondance matérielle, laisse de côté ce que tu comprends par le sens obvie du paradis. Car tu sais que chaque classe ouvre une porte des jardins de la gnose (al-mârifa) de même que nous l’avons montré à propos des prodiges de la miséricorde de Dieu (le Très-Haut) et des merveilles de son art ainsi de suite. Ne pense pas que l’esprit du gnostique en fait d’épanouissement dans les parterres de verdures (riyad) et leurs jardins est moindre que l’esprit de celui qui entre dans un paradis (al-djenna) qu’il connaît et où il assouvit la passion de son ventre et de son sexe. Comment donc ils peuvent être égaux. Au contraire on ne doit pas nier qu’il y ait parmi les gnostiques celui dont le désir concernant l’ouverture des portes des gnoses afin qu’il y contemple le royaume du ciel et de la terre ainsi que la magnificence de leur Créateur, et leur Souverain est plus grand que son désir du sexe, de la nourriture et du vêtement.

Comment ce désir ne serait-il pas plus grand et plus fort chez le gnostique perspicace alors que c’est la ressemblance avec les Anges au paradis élevé (al-firdaws l-âla), dans la mesure où les Anges n’ont pas besoin de nourriture, de boisson, d’accouplement et d’habillement. Peut-être que la jouissance des bêtes en fait de nourriture, de boisson et d’accouplement dépasse celle de l’homme. Par conséquent, si tu vois que la ressemblance avec les bêtes et leur jouissance méritent mieux d’être recherchées que la rivalité avec les Anges dans leur joie et leur allégresse par la contemplation de la magnificence de la présence de la seigneurie, donc combien sont grandes ta sottise, ton ignorance et ta bêtise. Et combien sont grossiers ton ambition et ton rang selon le degré de ton désir.

Quant au gnostique lorsqu’il s’ouvre pour lui les huit portes du paradis de la gnose et qu’il y séjourne il ne se tourne pas du tout vers le paradis des sots. En effet, la plupart des gens du paradis sont des sots, tandis que les bienheureux (al-îlliyyun) sont les gens doués d’intelligence (dhawi l-albab), tel que le rapporte la tradition prophétique. Toi également, ô toi qui te contentes des jouissances, et qui es loquace et obsédé sexuel comme une bête, ne nie pas que les degrés des paradis ne peuvent s’obtenir que par les arts des gnoses. En effet si les parterres de verdures des gnoses ne méritent pas d’être appelés paradis, ils méritent cependant d’acquérir par eux le paradis. Par conséquent ils sont les clés du paradis. Donc ne nie pas le fait que le prologue soit les clés de toutes les portes du paradis"(4).

Les Anges également nous dit l’auteur ne se tournent que vers Dieu car c’est en cela que réside leur perfection étant donné que Dieu (le Très-Haut) est la limite de toutes choses ainsi qu’Il dit : "Et que tout aboutit, en vérité, vers ton Seigneur" (Coran, s : 53, v : 42)(5).

Par ailleurs lorsque Darwin dit : "La sélection naturelle a, selon moi, produit chez l’abeille d’inimitables facultés architecturales... les abeilles travaillent comme le feraient des maçons... Nous aurions ainsi un mur mince s’élevant peu à peu, mais toujours surmonté par un fort couronnement qui recouvrant partout les cellules à quelque degré d’avancement qu’elles soient parvenues permet aux abeilles de s’y cramponner et d’y ramper sans endommager les parois si délicates des cellules hexagonales"(6).

N’est-il pas étonnant de remarquer ici qu’al-Ghazali fait la même observation bien avant Darwin, mais encore plus détaillée que celle de ce dernier non seulement chez l’abeille mais chez d’autres insectes. En effet, toujours dans le commentaire de la Fatiha il écrit : Or la mention de la miséricorde après celle de l’univers et avant celle de : "le Roi du jour de la rétribution" contient deux immenses utilités de plus concernant l’excellence de l’effectivité de la miséricorde. L’une de celles-ci attire l’attention sur les créatures du Seigneur de l’Univers. En effet, Celui-ci a créé chacune d’elles selon la façon la plus parfaite de son espèce et la plus excellente, en outre lui a donné tout ce dont elle a besoin. En effet l’un des mondes qu’Il a créés est celui des bêtes (al-bahaim) dont les plus petites sont le moustique, la mouche, l’araignée et l’abeille. En effet, regarde le moustique comment Dieu a créé ses membres. Certes, Il a créé chez lui chaque membre qu’Il a créé chez l’éléphant jusqu’au point de le doter d’une trompe (khurtum) qui se prolonge à la limite de la tête. Ensuite, Dieu le conduit vers sa nourriture qui consiste à sucer le sang de l’être humain. En effet, tu le vois y enfoncer sa trompe et de la sorte il suce à l’intérieur une nourriture. Dieu lui a également créé deux ailes afin qu’elles soient un moyen de fuite quand on cherche à le chasser. Regarde la mouche comment Dieu a créé ses membres, Il lui a créé deux yeux sans protection, sans paupières dans la mesure où sa tête ne peut pas supporter les paupières. En effet, celles-ci servent à essuyer la poussière qui y tombe. Regarde comment Dieu lui a créé, à la place des paupières, deux pattes de plus, en effet elle a, en dehors des quatre pattes, deux autres pattes de plus. Tu la vois lorsqu’elle se pose par terre, elle ne cesse de s’essuyer les yeux avec les deux pattes par lesquelles elle enlève la poussière.

Regarde l’araignée, dit-il comment Dieu lui a créé ses membres et lui a appris le métier de tissage, et comment Il lui a appris la façon de chasser sans ailes, dans la mesure où Il lui a créé une bave visqueuse dans laquelle elle s’enroule dans un coin en guettant le vol de la mouche à la proximité de celui-ci. En effet, elle se jette sur elle et l’enferme dans sa toile enduite de sa bave, et l’empêche de s’échapper jusqu’à ce qu’elle la mange ou la conserve. Regarde également comment l’araignée tisse sa toile, comment Dieu l’a guidée à la tisser selon une forme architecturale dans la disposition de la trame.

Regarde, dit-il encore, l’abeille et ses merveilles infinies qui consistent à réunir le miel et la cire. Nous allons te montrer sa qualité d’architecte concernant la construction de sa ruche. En effet, elle est construite selon la forme hexagonale afin que le lieu ne soit pas étroit pour ses habitants, car ceux-ci se rassemblent dans un même coin malgré leur grand nombre, en effet, si les ruches étaient conçues de manière circulaire il resterait à l’extérieur des coins arrondis un espace vide. Certes, les cercles ne permettent pas de se serrer les uns contre les autres, de même que les autres formes. Quant aux figures carrées, elles permettent de se serrer les uns contre les autres, mais la forme de l’abeille tend vers le rond donc il resterait à l’intérieur de la ruche des espaces vides de même qu’il reste dans la forme circulaire, à l’extérieur de la ruche des espaces vides.

Par conséquent, il n’y a pas de forme plus proche de la forme circulaire qui permet de se serrer les uns contre les autres en dehors de la forme hexagonale. Cela se comprend par la preuve architecturale. Regarde donc comment Dieu a guidé l’abeille vers la particularité de cette forme d’habitat. Certes, cela n’est qu’un petit exemple des merveilles de la création de Dieu, de Sa bonté et de Sa miséricorde pour Ses créatures. En effet, ce qui est plus bas permet de comprendre ce qui est plus élevé. Or ces merveilles ne sauraient être toutes comprises même dans une longue vie ; je veux dire ce qui s’y dévoile aux hommes, en effet, c’est infime par rapport à ce qui ne s’y dévoile pas et dont la connaissance est réservée à Dieu et aux Anges. Il se peut que l’on trouve les allusions de ce genre dans "Le livre de la gratitude et de l’amour". Cherche le donc si tu en es digne, sinon ferme les yeux à l’égard des prodiges de la miséricorde, et n’y réfléchis pas, n’applique pas ta pensée dans les domaines de la connaissance de la création divine, ne t’en réjouis pas. Adonne-toi aux poèmes d’al-Moutanabby, aux expressions de la grammaire chez Sibawayh, aux branches d’Ibn al-Haddad en matière des cas exceptionnels de divorce et aux ruses dans la controverse en (kalam).

En effet, cela te convient mieux, car ton rang est à la mesure de ton ambition "Et mon conseil ne vous profiterait pas, au cas où je voulais vous conseiller et que Dieu veuille vous égarer" (Coran, s : 11, v : 34), en effet : "ce que Dieu accorde en miséricorde aux gens, il n’est personne à pouvoir le retenir. Et ce qu’Il retient, il n’est personne à le relâcher après Lui". (Coran, s : 35, v : 2)(7).

Cela sans doute s’adresse entre autres à Darwin qui ne croit même pas que Dieu (le Très-Haut) soit le Créateur de toutes ces merveilles et de l’homme lui-même, en effet il dit dans sa conclusion : "J’entrevois dans un avenir éloigné des routes ouvertes à des recherches encore bien plus importantes. La psychologie sera solidement établie sur la base si bien définie déjà par M. Herbert Spencer, c’est-à-dire sur l’acquisition nécessairement graduelle de toutes les facultés et de toutes les aptitudes mentales, ce qui jettera une lumière sur l’origine de l’homme et sur son histoire"(8).

En conclusion nous voyons de manière évidente, la différence fondamentale entre la théorie de la sélection naturelle chez Darwin et la théorie de l’évolutionnisme chez Al-Ghazali ; tout en étant tous les deux, dans ce cas, de vrais naturalistes. Al-Ghazali rejette toute sélection naturelle dans la mesure où l’évolution ou la perfection de tout être vivant dépend d’un autre être qui lui est supérieur en degré dans l’échelle de l’existence, et qu’il n’existe pas par conséquent de lutte pour l’existence dans le sens d’une loi de la jungle comme le pense Darwin. Car "Il (Dieu) a lié les causes et les causés, or cela renferme un secret et une sagesse que Seul Dieu (le Très-Haut) et ceux qui sont enracinés dans la science (ar-rasikhun fi l-îlm) connaissent"(9).

En plus dit-il nul ne doit compter sur ses propres forces(10) dans la mesure où Dieu (le Très-Haut) gouverne toutes choses dans Son omniscience et Sa sagesse grâce à ces causes ou lois qu’Il a établies de toute éternité(11), et qui ont sans doute fait dire à Einstein : "Ce qui m’est incompréhensible c’est que le monde soit compréhensible".

Certes Al-Ghazali dit précisément à cet effet : "Il n’existe dans l’univers aucune chose étrange posant problème sans qu’elle renferme la clé de sa solution"(12).

Notes :
1 - Charles Darwin : l’origine des espèces au moyen de la sélection naturelle ou la lutte pour l’existence dans la nature, Traduit de l’anglais par Edmond Barbier, Préface de Colette Guillaumin, Editions la découverte, Paris 1989, p. 108.
2 - Al-Ghazali : Al-madnun bih âla ghayr ahlih in madjmu'a rasail, Dar al-kutub al-îlmiyya, Beyrouth 1986, p. 136.
3 - Al-Ghazali : Mizan al-âmal, Dar al-maârif, 1ere édition, le Caire 1964, p. 210.
4 - Al-Ghazali : Djawahir al-qurân wa duraruh, Dar al-afaq al-djadida, 1ere édition, Beyrouth 1983, pp. 43-44. Voir également, Alphoussyni Cissé : Le commentaire de Fakhr ed-Din ar-Razi sur la Fatiha, Thèse de Doctorat d’Etat, Université Cheikh Anta Diop, Dakar 2007, pp. 517-524.
5 - Al-Ghazali : Al-madnun bih âla ghayr ahlih, p. 123.
6 - Charles Darwin : op. cit., pp. 342-345.
7 - Al-Ghazali : op. cit.
8 - Charles Darwin : op. cit., p. 618.
9 - Al-Ghazali : Al-madnun, pp. 135-136.
10 - Al-Ghazali : Djawahir al-qurân wa duraruh.
11 - Al-Ghazali : Al-maqsad al-asna fi sharh maâni asmai llah al-husna, Dar ibn Hazm, 1ere édition, Beyrouth 2003, pp. 92-101.
12 - Al-Ghazali : Mîradj as-salikin, in Madjmuâ rasail, p. 95.
Pour citer l'article :

* Dr Alphousseyni Cissé : Théorie de l'évolutionnisme chez Al Ghazali, Revue Annales du patrimoine, Université de Mostaganem, N° 10, 2010. http://annales.univ-mosta.dz

Articles du même auteur :

La justice divine selon Al-Ghazali
Annales du patrimoine N° 09, 2009.

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