Taha Hussein ou l’exemple d’une rencontre culturelle
entre l’Egypte et la France

Kania Chettouh
Université d'Alger, Algérie

Résumé :

Le parcours intellectuel de Taha Hussein montre à quel point peut être harmonieuse la rencontre entre les civilisations arabe et française. Convaincu de leur fraternité, il mit sa plume au service de leur dialogue. Ainsi, il présenta à son lectorat arabophone des études comparatistes mettant en évidence leurs affinités profondes, traduisit en arabe plusieurs joyaux de littérature et de pensée françaises, écrivit sur l'histoire de ces dernières, convoqua certaines de leurs idées ou méthodes novatrices pour redynamiser ou réformer la littérature et la pensée arabes de son époque.

Mots-clés :

altérité, Taha Hussein, traduction, littérature, dialogue.

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Taha Hussein or the example of a cultural encounter
between Egypt and France

Kania Chettouh
University of Algiers, Algeria

Abstract:

Taha Hussein's intellectual career shows how harmonious the meeting between Arab and French civilizations can be. Convinced of their fraternity, he put his pen at the service of their dialogue. Thus, he presented to his Arabic-speaking readership comparative studies highlighting their deep affinities, translated into Arabic several gems of French literature and thought, wrote on the history of the latter, called on some of their ideas or innovative methods to revitalize or reform the Arab literature and thought of his time.

Keywords:

otherness, Taha Hussein, translation, literature, dialogue.

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Texte :

La fascination que l’Egypte avait exercée sur les intellectuels français a inspiré plusieurs travaux de recherche dont chacun s’est intéressé à un aspect ou un siècle particulier(1). Mais rares sont les études consacrées à l’attrait de la France et son impact sur l’intelligentsia égyptienne(2). Pourtant, la francophilie a bel et bien une tradition très ancrée dans sa culture, révélant une ouverture d’esprit telle qu’il semble opportun d’en donner ne serait-ce qu’un aperçu suggestif à travers l’exemple révélateur de Taha Hussein (1889-1973).

Cet écrivain particulièrement attaché à la France attire l’attention à plus d’un titre. Aveugle dès l’âge de trois ans à cause d’une ophtalmie mal soignée, il a mémorisé la totalité du Coran à neuf ans et a pu obtenir deux doctorats dès sa jeunesse(3), après avoir reçu une solide formation arabo-islamique à la célèbre université d’al-Azhar. Il s’est distingué, tout au long de sa vie, par un courage et un dynamisme remarquables : malgré ses lourdes charges professionnelles(4), malgré les problèmes d’ordre privé que son tempérament frondeur et ses écrits réformateurs lui avaient causés, il avait pu publier près de soixante-dix livres dans divers domaines intellectuels tels que le roman, la critique littéraire, l’histoire, l’autobiographie, l’essai..., leur liste ayant été établie par ses amis et disciples en 1967, c’est-à-dire six ans avant sa mort(5). Sa première découverte de la culture française a commencé relativement tard, à l’âge de dix-neuf ans, quand il choisit le français comme langue étrangère et entreprit de suivre avec assiduité les cours que Louis Massignon dispensait à l’Université du Caire. Mais c’est surtout son séjour d’études en France qui inaugura sa fidélité indéfectible à ce pays, à sa civilisation et sa culture. Boursier du gouvernement égyptien, il fut envoyé en novembre 1914 à Montpellier car cette ville était alors épargnée par les affrontements de la première guerre mondiale. Il n’y resta que onze mois puis fut rapatrié avec ses camarades égyptiens à cause de la crise financière que traversait en 1915 l’Université du Caire. Cependant, cela ne l’empêcha pas d’en revenir fort admiratif de la pédagogie de ses professeurs français. Il en parla dans des termes laudatifs auxquels il mêlait une critique acerbe de l’enseignement universitaire égyptien dont il souhaitait la réforme rapide. Son ex-professeur en ayant pris ombrage, l’affaire eut des suites disproportionnées qui faillirent le priver de la reprise de sa formation en France, mais des hommes de bonne volonté, comme Aloui Pacha, surent intercéder en sa faveur, aussi put-il bénéficier à nouveau d’une bourse égyptienne lui permettant d’étudier cette fois-ci à Paris où il prépara un doctorat sous la direction d’Emile Durkheim(6) et où son destin prit un tournant décisif.

En effet, c’est dans cette capitale qu’il découvrit, aima, puis maîtrisa, les langues, littératures et civilisations française, romaine et grecque auxquelles il resta fidèle tout au long de son existence, les considérant même comme d’indispensables éléments de la civilisation méditerranéenne à laquelle il rattachait la civilisation égyptienne. C’est aussi dans cette ville qu’il connut son épouse, Suzanne, qui était la camarade puis l’amie dévouée dont la sollicitude lui fut d’un immense secours depuis leur première rencontre à l’Université jusqu’à la fin de sa vie. Cette Française au grand cœur lui inspira des pages immortelles où l’expression de sa tendresse n’a d’égal que celle de sa reconnaissance et de son respect. En outre, elle le gagna définitivement à la France, où il passait toujours ses vacances d’été et où il avait de solides relations amicales avec de célèbres écrivains et penseurs comme Paul Valéry, André Gide, Louis Massignon, Jean Cocteau, Jean-Paul Sartre... et des artistes comme la peintre Marguerite Bordet, par exemple.

C’est donc tout à fait normal que sa disposition si favorable à la France motive l’accueil enthousiaste qu’il réservait à ses intellectuels visitant l’Egypte et marque du sceau de francophilie l’ensemble de son œuvre dont il consacra une partie importante à la diffusion de la culture française. Ainsi, il entreprit de résumer, commenter, et parfois critiquer d’une manière constructive les œuvres françaises, notamment littéraires, dès leur parution, afin que ses lecteurs arabophones soient informés de l’évolution culturelle en France, pays selon lui indispensable à l’humanité tout entière(7), qu’il soit vainqueur ou vaincu. D’autre part, il s’attela, de 1920 à 1959, à la traduction vers l’arabe d’œuvres littéraires françaises dont il fut particulièrement impressionné(8) et qu’il présenta à ses lecteurs arabophones comme modèles à suivre, après avoir relevé leurs qualités sur le plan du fond et celui de la forme.

Notons que plusieurs particularités distinguent ces traductions. Elles concernent le but qu’il vise à travers elles et la méthode qu’il invente pour le réaliser. Généralement, il sélectionne les livres à traduire en fonction de l’équilibre qu’il y trouve entre la satisfaction de la raison du lecteur et celle de ses sentiments ou "entre la philosophie et l’art", comme il le dit en traduisant les œuvres de Paul Hervieu, par exemple.

De plus, grâce à son ouverture sur les littératures méditerranéennes, notamment gréco-latine et française, il avait découvert la nécessité de combler les lacunes de la littérature arabe en matière de production théâtrale et parfois même romanesque. En outre, son désir permanent de réformer la société égyptienne, et arabe en général, l’incitait à intégrer dans le choix des œuvres à traduire les critères d’émancipation sociale et/ou politique qu’on pourrait en escompter comme, par exemple, celui de l’égalité entre l’homme et la femme, qu’il avait pris en considération en traduisant "La Loi de l’homme" de Paul Hervieu, celui de la justice sociale, etc.

On peut même dire que ses traductions ont une triple finalité :
- L’enrichissement de la littérature arabe sur le plan technique et esthétique.
- L’engagement pour le progrès social et politique.
- Et enfin l’apport idéel, philosophique ou idéologique.

Ces buts sont parfois explicitement formulés dans les commentaires ou les notes accompagnant les textes qu’il traduit en arabe comme c’est le cas, par exemple, des "Pièces de théâtre écrites par des dramaturges français" qu’il avait traduites en arabe et dont il avait commenté et justifié la traduction. Mais parfois, ces objectifs sont tellement manifestes que le lecteur les comprend spontanément ou les déduit par analogie, s’il avait lu auparavant d’autres traductions commentées de Taha Hussein.

Quant aux autres traits particuliers qui caractérisent la manière dont il présente ses traductions, ils concernent tantôt une, tantôt plusieurs démarche (s) intellectuelle (s) comme, par exemple : l’analyse minutieuse qu’il fait du sujet principal de l’œuvre traduite, l’avis personnel circonstancié et motivé qu’il donne à son propos, l’étude des personnages les plus importants, la recherche puis la désignation de leurs origines grecques ou latines... car en fait c’est surtout à la littérature et la civilisation françaises qu’il avait consacré le plus gros de ses efforts de traduction.

Cette fidélité à la culture française, qu’il tenait constamment à faire connaître dans le Monde arabe et la représentation très élogieuse qu’il donnait de la France, eurent de favorables échos chez certains de ses ressortissants célèbres, ainsi André Gide et Georges Duhamel écrivirent sur lui, les universités de Lyon et de Montpellier lui décernèrent chacune le titre de docteur honoris causa(9) et le Gouvernement français la Grand Croix de la Légion d’Honneur.

Ces distinctions françaises, largement méritées, compensèrent ses premiers déboires en Egypte où il provoqua un tollé dès qu’il tenta d’y bousculer quelques valeurs bien établies en y publiant son livre "De la littérature préislamique". Cette œuvre où il appliqua le doute méthodique de Descartes à l’examen du patrimoine littéraire arabe dit antéislamique fut jugée trop subversive, saisie et interdite de vente. Le fait est que les conservateurs furent particulièrement offusqués par la phrase où il dit : "Pour prouver scientifiquement l’existence dans l’histoire d’Abraham et de son fils, il ne suffit pas que leurs noms soient cités dans la Bible et le Coran". L’accusant d’hérésie, ils publièrent une multitude d’ouvrages pour réfuter ses dires ; d’ailleurs, l’affaire fut même débattue à l’Assemblée nationale qui le condamna. Beaucoup plus tard, quand la tempête se calma, qu’il supprima ladite phrase trouvée provocante, en rééditant son livre sous un nouveau titre, "De la poésie préislamique", ses compatriotes surent découvrir et apprécier à leur juste valeur l’innovation et la réforme qu’il visait en respectant le doute méthodique dans l’étude du corpus dit préislamique et en diffusant, d’autre part, les idées révolutionnaires des représentants des Lumières, ce qui constituait alors une importante contribution à l’œuvre de la Renaissance arabe (Nahdha). Avec le recul, certains intellectuels ont trouvé que le défi caractérisant ses réformes était un peu trop prononcé. André Miquel exprima cette idée sans en relever les retombées négatives(10); Rabia Mimoune déplora l’échec qui en avait résulté dans la réception du "Discours de la méthode" dans le Monde arabe, ce dernier n’ayant réellement apprécié cette œuvre de Descartes que grâce à la traduction de Mahmoud al-Khodeiri(11). Quant aux Lumières, Abdelwahab Meddeb dit(12) que les Arabo-musulmans n’avaient pas su en tirer profit ; comme il avait cité le travail de médiation accompli par Taha Hussein sans en évoquer les fruits, on peut en déduire qu’il ne trouve pas significatifs les résultats de l’effort consenti par ce dernier pour les présenter au lectorat arabophone.

Mais puisque ces critiques ont été faites plusieurs années après la mort de Taha Hussein, et qu’elles intègrent par conséquent les facteurs temps, évolution et résultats qui lui échappaient totalement au moment où il rédigeait et publiait ses écrits rénovateurs, il ne serait pas exagéré de dire que dans les conjonctures particulières de l’époque, il avait su tirer parti de la pensée française en en sélectionnant les théories et méthodes qu’il jugeait aptes à servir d’une part sa volonté de libérer la littérature arabe de l’emprise de la religion et celle de la politique et d’autre part son désir d’encourager ses lecteurs à l’ouverture sur les civilisations étrangères, parmi lesquelles il préférait la française.

En réalité, cette préférence, due à une connaissance approfondie, se manifeste à travers ses différentes activités intellectuelles et s’exprime de diverses manières. Ainsi sa production littéraire, riche et variée, recèle des déclarations clairement laudatives mettant en valeur des aspects de la culture française dignes d’admiration et de respect. A ce sujet, trois exemples nous semblent ici très probants, l’exhaustivité n’étant point notre propos :
1 - Son livre "De loin" (Min Baîd) où il multiplie les arguments de tous ordres pour prouver que l’Hexagone (ou Paris) représente la quintessence des mérites civilisationnels réalisés par l’humanité tout au long de son histoire.
2 - Son "Voyage du printemps" (Rihlat Arrabîe) où il plaide en faveur du pouvoir qu’à la France d’épanouir ses visiteurs sur tous les plans.
3 - Ses "Chapitres de littérature et de critique" (Foussoul Fil Adabi Wannaqd) où il fait l’apologie des droits civiques obtenus par les Français et leur ambition permanente de les améliorer, parallèlement aux éloges qu’il fait de certaines œuvres françaises comme celles de Jean Giraudoux, Jules Romain, Marcel Thibault, Robert Cami, etc.

En outre, plusieurs autres écrits de Taha Hussein montrent, d’autre part, sa contribution active à l’échange constructif et fructueux entre les deux cultures : arabe et française. A cet égard, il serait très intéressant et très instructif d’étudier, par exemple, sa correspondance avec André Gide à qui il avait exprimé au départ son intention de traduire en arabe "La porte étroite". L’étonnement de Gide au sujet d’un possible intérêt que son œuvre pourrait susciter chez le lectorat arabe et les poncifs dévoilant son incompréhension de l’Islam appelèrent une réponse magistrale où Taha Hussein avait détruit les stéréotypes et désigné les affinités profondes entre les Arabo-musulmans et les Français(13). La franchise et la sincérité de ses paroles avaient le mérite de consolider les sentiments amicaux qu’il inspirait à son interlocuteur français qui dit, par exemple, de son voyage en Egypte que sa "rencontre avec Taha Hussein reste le souvenir de beaucoup le plus important, le plus beau", ajoutant, entre autres : "quel charme et quelle sagesse dans ses propos !".

Les témoignages de considération que Taha Hussein avait inspirés à de célèbres écrivains et penseurs français comme Jean Cocteau, André Miquel, Jacques Berque..., et le succès remporté par ses œuvres traduites en français comme, par exemple, "Le livre des Jours" (préfacé par André Gide) et "La Traversée Intérieure" (préfacée par René Etiemble), sont d’une importance telle qu’ils devraient être décrits dans une étude exhaustive ou du moins des articles détaillés dépassant largement le cadre de la présente esquisse. Ils expliqueraient, ne serait-ce qu’en partie, la tendance des Français frappés par la notoriété de ses réformes, à l’appeler "le Voltaire arabe" ou "le Martin Luther de l’Islam". D’autre part, le bénéfice qu’il obtint de la pensée française est aussi considérable, ce qui explique son engagement, tout au long de sa vie, à en montrer les affinités avec la pensée arabe puis, en cas de besoin, la nécessité d’en tirer avantage pour redynamiser cette dernière.

Taha Hussein était convaincu que la fidélité à la tradition musulmane signifie que l’on regarde vers les autres, qu’on les comprenne. Il n’épargnait donc aucun effort pour promouvoir le dialogue des cultures et illustrait savamment et avec lucidité la parenté culturelle arabo-française à laquelle il croyait fermement et dont il cherchait à convaincre ses pairs dans le Monde arabe et en France.

Ainsi, il consacra plusieurs articles à relever la fraternité d’esprit due aux ressemblances, et parfois même aux similitudes particulièrement frappantes, qu’il avait constatées entre des auteurs arabes et des auteurs français comme Omar Ben Abi Rabiâ et Pierre Loti(14), Ibn Hazm el Andaloussi et Stendhal(15), Ibn Khaldoun et Montesquieu(16), Mansour Fahmi et Ernest Renan...(17). Maîtrisant les lettres arabes, françaises et grecques, il dévoilait souvent avec brio la concordance ou les ressemblances entre certains de leurs textes comme il le fit, par exemple, en étudiant la littérature engagée en France, dans le Monde arabe et dans la Grèce antique(18).

Parallèlement à cela, il avait présenté à ses lecteurs arabophones l’histoire de la littérature française, les bibliographies des penseurs et écrivains français qu’il préférait, comme, par exemple, Auguste Comte(19), Charles Baudelaire(20), Madame Du Deffand(21), André Gide(22), Paul Valéry...(23), ces deux derniers lui ayant inspiré de très admirables pages dictées par l’amitié indéfectible qui le liait à eux, par les relations très riches qu’ils avaient su établir grâce à leurs affinités réelles et aux sentiments d’admiration et de respect mutuels qui les unissaient les uns aux autres. Aussi n’est-il pas étonnant de voir son dévouement à la France rejaillir sur l’hommage qu’il rend à ses gens célèbres dans toutes les circonstances. Il arrive même que la disparition de certains d’entre eux suscite en lui une vive douleur, qu’il la considère comme une perte pour toute l’humanité, comme il le fit, par exemple avec Sarah Bernard et Paul Valéry(24), la tombe de ce dernier ayant fait l’objet de sa visite et de son recueillement, ce qui prouve son affection et sa fidélité, même par-delà la mort.

En réalité, Taha Hussein espérait inciter ses compatriotes à lire les célébrités qu’il leur présentait ou même à les étudier pour s’enrichir de leurs idées, s’instruire de leurs expériences ou méditer sur leur parcours. Toutefois, les convictions qu’il avait du cousinage spirituel et intellectuel entre les auteurs arabes et français l’autorisait à les traiter sur le même pied d’égalité, aussi ne trouvait-il aucune gêne, en cas de nécessité, à critiquer ces derniers ou à émettre des réserves sur certaines caractéristiques de leur pensée ou de leurs œuvres dont il parlait à son lectorat arabophone, comme il le fit, par exemple, avec Albert Camus en critiquant, d’une part, "La peste" pour son aspect littéraire, et d’autre part, "Le mythe de Sisyphe" pour son aspect philosophique(25).

Le fait est qu’il tenait à greffer la littérature et la pensée arabes des aspects les plus positifs de la culture française. Pour cela, il n’avait pas hésité à donner lui-même un exemple très probant. Dans sa production, l’influence de la pensée française, quand elle existe, s’apparente plutôt aux réminiscences d’idées ou de méthodes novatrices et constructives qu’il avait bien digérées, assimilées et acclimatées pour les mettre au service de la culture arabe. Aussi est-il particulièrement laborieux de déceler les échos d’une quelconque source française dans sa création littéraire, sa critique, ses plaidoyers ou ses commentaires. Ses déclarations au sujet des œuvres françaises qu’il avait lues constituent parfois le point de départ à partir duquel peut démarrer la recherche de ressemblances plus ou moins importantes entre son écrit et celui de tel auteur français ou tel autre comme c’est le cas, par exemple, entre ses "Causeries du mercredi" et les "Causeries du lundi" de Sainte-Beuve ou entre sa croyance(26) et celle de Taine(27) au déterminisme historique ou entre ses idées philosophiques(28) et celles de Voltaire(29) et d’Auguste Comte ou enfin entre ses créations littéraires d’inspiration religieuse(30) et celles de François-René de Chateaubriand(31).

Des études détaillées de littérature comparée peuvent être consacrées aux sources françaises de la culture de Taha Hussein qui, loin d’être un récepteur passif, a fondu dans le creuset de sa pensée ses sélections intellectuelles arabes et françaises, les a enrichies de ses idées personnelles et en a obtenu une synthèse originale prouvant à quel point le métissage intellectuel franco-arabe peut être intéressant et constructif pour les deux parties.

Notre écrivain était tellement convaincu de l’intérêt d’un tel métissage qu’il argumenta en faveur d’une unité civilisationnelle méditerranéenne, indépendamment de toute unité politique. Ce projet lui paraissait réalisable grâce aux efforts des intellectuels des deux rives de la Méditerranée, aussi souhaitait-il la création en Egypte d’un Centre d’Etudes et de Recherches Méditerranéennes, à l’instar du Centre Méditerranéen de Nice dont l’administrateur était, dès 1933, son ami Paul Valéry. Taha Hussein publia donc en 1938 son livre "L’avenir de la culture en Egypte" où il encouragea ses compatriotes à l’ouverture sur les pays de la rive occidentale de la Méditerranée, leur rappelant le rattachement de la civilisation de l’Egypte à cette aire géographique tout au long de l’histoire et en concluant que l’avenir de sa culture serait bien prospère si elle se tournait vers l’Europe méditerranéenne, non vers l’Orient (ou du moins beaucoup plus que vers celui-ci), dans ses choix de coopération culturelle. Cette thèse - d’où découle "le pharaonisme" reproché aux articles qu’il publiait dans sa revue "L’Ecrivain égyptien" - provoqua une levée de boucliers parmi les tenants de l’arabisme comme Satee al-Houssary(32), les nationalistes comme Ahmed Lotfi Essayyed(33) et les intellectuels appartenant à d’autres courants existant alors en Egypte comme Zaki Moubarak, Ahmed Amin, etc.

Le "méditerranisme" de Taha Hussein est en fait l’aboutissement d’un long parcours durant lequel il concilia avec bonheur les qualités des deux civilisations, arabe et française, et reçut une solide formation en langues et cultures latine et hellénique. S’adressant le plus souvent à un public arabophone, avec le souci de servir en priorité ses compatriotes, il sut s’inspirer de la culture et la civilisation françaises dans la démarche de réforme intellectuelle qu’il entreprit de réaliser dans son pays et fut ainsi un modèle de réussite dans la rencontre entre l’Orient et l’Occident.

Notes :
1 - Citons, par exemple, classés par ordre alphabétique : Aubaude, Camille : Le voyage en Egypte de Gérard de Nerval ; Carré, Jean-Marie : Voyageurs et écrivains français en Egypte ; Prisse d’Avennes, Emile : Petits mémoires secrets sur la cour d’Egypte suivis d’une Etude sur les almées ; Siméon, Jean-Claude : Le voyage en Egypte : les grands voyageurs du XIXe siècle.
2 - On ne cite en général que celle de Louca, Anouar : Voyageurs et écrivains égyptiens, Didier, Paris 1970.
3 - Il avait soutenu sa première thèse, consacrée au poète syrien aveugle Abou al-Ala' al-Ma'arri, en 1914 à l’Université du Caire et sa deuxième thèse, consacrée à Ibn Khaldoun en 1918, à la Sorbonne. Il avait intitulé la première : "Le ressouvenir d’Abil Ala" (Tajdid Dhikra Abil Ala) et la seconde : "Etude analytique et critique de la philosophie sociale d’Ibn Khaldoun".
4 - Dès son retour de France, il était journaliste de presse politico-littéraire, professeur d’histoire gréco-romaine puis de littérature arabe à la faculté de lettres du Caire dont il devint doyen. Il était le premier président de l’université d’Alexandrie (qu’il avait créée en 1942), contrôleur général de la culture, représentant de l’Egypte à l’UNESCO, conseiller technique et sous-secrétaire d’Etat au Ministère de l’Instruction Publique, Ministre de l’Education (nommé en 1950) et le premier à avoir aboli les frais d’inscription et instauré la gratuité de l’enseignement dans son pays.
5 - "A Taha Hussein à l’occasion de son soixante-dixième anniversaire", sous la direction d’Abderrahmane Badawi, Le Caire, Dar al-Maârif, 1968.
6 - Mort de chagrin en 1917, quand son fils fut tué à la guerre. Taha Hussein acheva donc sa thèse sous la direction d’un autre professeur, formé, lui aussi par Durkheim.
7 - Taha Hussein : "Chapitres de littérature et de critique", (Foussoul Fil Adab wan Naqd). Ed. Dar al-Ma'arif, Le Caire, p. 305.
8 - Les plus importantes parmi ces traductions sont énumérées dans les intéressantes études intitulées : "A Taha Hussein à l’occasion de son soixante-dixième anniversaire". Nous pouvons en citer, à titre d’exemple, pour le théâtre : Andromaque de Racine (1935), Zaïre de Voltaire (1947), Pièces de théâtre écrites par un groupe de célèbres dramaturges français (1924) ; et en poésie : des poèmes de Baudelaire et de Sully Prudhomme. Notons, toutefois, qu’il s’était abstenu de traduire "Le cimetière marin" de Paul Valéry et avait justifié son refus par le fait que d’une part, il n’avait pas très bien compris ce poème (comme ce fut d’ailleurs le cas des critiques français) et que d’autre part, Paul Valéry lui-même désapprouvait la traduction de la poésie en général, de crainte qu’elle ne soit ainsi enlaidie. (Chapitres de littérature et de critique, p. 199).
9 - Comme le firent, par ailleurs, les universités de Madrid, de Rome, d’Oxford et d’autres encore... Le charisme qu’il acquit et la notoriété mondiale dont il bénéficia de son vivant et même après sa mort ne se sont jamais démentis, ce qui incita l’UNESCO et d’autres organisations culturelles internationales à célébrer son centenaire.
10 - André Miquel : Taha Hussein rénovateur de la littérature arabe, Canal Académie, émission proposée par Hélène Renard, référence PAG 214, mise en ligne le 16/11/2006.
11 - Rabia Mimoune : "Le discours de la méthode dans le Monde Arabe". Actes du Colloque "Problématique et réception du Discours de la méthode et des Essais". Textes réunis par Henry Mechoulan, p. 179.
12 - Abdelwahab Meddeb : Islam et Lumières : le rendez-vous manqué, Le Nouvel Observateur, 2/3/06 (Les débats de l’Obs.).
13 - Les lettres sont éditées par le bulletin des amis d’André Gide, vol 114/115, avril-juillet 1997. On les trouve en arabe dans "Al-Bab Edhayyaq" (La porte étroite), Editions Al-Hilal, N° 229, janvier 1968, pp. 7-8 sqq., sous le titre : "La lettre et la réponse".
14 - Taha Hussein : Causeries du mercredi, (Hadith al-Arbi'a). Editions Dar al-Maârif, Le Caire, pp. 311-313.
15 - Voir, Taha Hussein : Mélanges (Alwan), Ed. Dar al-Maârif, Le Caire 1958, p. 102.
16 - Taha Hussein : Etude analytique et critique de la philosophie sociale d’Ibn Khaldoun, Faculté des lettres, Paris, Ed. A. Pedone, 1918. (Thèse de doctorat soutenue à la Sorbonne en 1918), pp. 35-44.
17 - Taha Hussein : De loin (Min Baîd), Ed. Al-Matbaâ Arrahmania, 1935, p. 275.
18 - Taha Hussein : Mélanges, p. 189.
19 - Ibid., pp. 149-153.
20 - Taha Hussein : Hafez et Chaouqi, (Hafez Wa Chawqi), Matbaât al-Itimad, Le Caire 1933, pp. 50-62.
21 - Taha Hussein : Mélanges, pp. 144 - 157.
22 - Taha Hussein : Chapitres de littérature et de critique, pp. 140-150.
23 - Ibid., p. 197-198. Mélanges, pp. 51-75.
24 - Taha Hussein : Mélanges, p. 51.
25 - Ibid., p. 365.
26 - Taha Hussein : Le ressouvenir d’Abil Ala, (Tajdid Dhikra Abil Ala), Ed. Dar al-Maârif, Le Caire 1937. (Thèse de doctorat soutenue à l’Université égyptienne en 1914), p. 282-283.
27 - Taine : Les origines de la France contemporaine. - De l’intelligence.
28 - Taha Hussein : Mélanges, pp. 148 et 365 ; De loin, pp. 17 et 232.
29 - Lettres philosophiques.
30 - En marge de la prophétie (Ala Hamech as-Sira). La promesse tenue (Al-Wâd al-Haq).
31 - Le génie du Christianisme.
32 - Mohamed Afifi et Edouard al-Kharrat : La Méditerranée égyptienne, Ed. Maisonneuve et Larose, Collection : représentations méditerranée, 24 mai 2000, p. 39.
33 - Ibid., p. 36.
Références :
1 - Afifi, Mohamed et Edouard al-Kharrat : La Méditerranée égyptienne, Ed. Maisonneuve et Larose, Coll. représentations méditerranée, 24 mai 2000.
2 - Hussein, Taha : Causeries du mercredi, (Hadith al-Arbi'a), Editions Dar al-Maârif, Le Caire.
3 - Hussein, Taha : Chapitres de littérature et de critique, (Foussoul Fil Adab wan Naqd), Ed. Dar al-Ma‘ārif, Le Caire.
4 - Hussein, Taha : De loin (Min Baîd), Ed. Al-Matbaâ Arrahmania, 1935.
5 - Hussein, Taha : Etude analytique et critique de la philosophie sociale d’Ibn Khaldoun, Ed. A. Pedone, Paris 1918.
6 - Hussein, Taha : Hafez et Chaouqi, (Hafez Wa Chawqi), Matbaât al-Itimad, Le Caire 1933.
7 - Hussein, Taha : Le ressouvenir d’Abil Ala’, (Tajdid Dhikra Abil Ala), Ed. Dar al-Maârif, Le Caire 1937.
8 - Hussein, Taha : Mélanges (Alwan), Ed. Dar al- Maârif, Le Caire 1958.
9 - Louca, Anouar : Voyageurs et écrivains égyptiens, Didier, Paris 1970.
10 - Mimoune, Rabia : Le discours de la méthode dans le Monde Arabe, Actes du Colloque "Problématique et réception du Discours de la méthode et des Essais", Textes réunis par Henry Mechoulan.
11 - Taine : Les origines de la France contemporaine, De l’intelligence.
Pour citer l'article :

* Kania Chettouh : Taha Hussein ou l'exemple d'une rencontre culturelle entre l’Egypte et la France, Revue Annales du patrimoine, Université de Mostaganem, N° 9, 2009. http://annales.univ-mosta.dz

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