Patrimoine et créativité chez Mohammed Dib

Aicha Cheded
Université d’Oran, Algérie

Résumé :

Cet article revient sur quelques traits du processus de la créativité chez notre illustre auteur algérien d'expression française, Mohammed Dib, à travers l'étude de quelques textes tirés de son livre "Simorgh" appartenant à des genres différents, conte philosophique, séance ou "maqama", tragédie, essai et poésie. Nous parlerons aussi de ses positions et dépositions concernant la question du patrimoine autant matériel qu'immatériel et la nécessité de sa réhabilitation.

Mots-clés :

patrimoine, conte, Mohammed Dib, roman, maqama.

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Heritage and creativity by Mohammed Dib

Abstract:

This article returns to some features of the process of creativity in our illustrious French-speaking Algerian author, Mohammed Dib, through the study of some texts taken from his book "Simorgh" belonging to different genres, philosophical tale, session or "maqama", tragedy, essay and poetry. We will also talk about its positions/depositions concerning the question of both tangible and intangible heritage and the need for its rehabilitation.

Key words:

heritage, tale, Mohammed Dib, novel, maqama.

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Texte :

Si la créativité est une qualité personnelle, "un processus complexe d’assimilation c'est-à-dire à la fois d’intégration et de transformation"(1), le patrimoine est ce legs parvenu à l’homme depuis la nuit des temps. Le patrimoine est un bien collectif.

Patrimoine et créativité, deux vocables qui se complètent. Le premier évoquant le partage et l’échange, le deuxième rappelant la singularité et la finesse. Mais les deux versent dans l’originalité et l’authenticité d’un peuple, d’un individu.

Pour parler de la créativité chez Dib, nous nous baserons sur son dernier livre édité de son vivant à savoir "Simorgh" pour avancer quelques pistes éclairant son moi créateur. Sur la question du patrimoine, nous nous référons à certains flashs de sa vie et à ses positions/dépositions constantes.

L’ingéniosité de Dib fut d’voir mobilisé dans l’espace restreint de son livre intitulé "Simorgh", un certain nombre de genres qu’il a manipulé.

1 - Le conte philosophique "Simorgh" :

Pour commencer le conte philosophique qui porte le même nom que le livre à savoir "Simorgh", présente un schéma continu dont le héros n’a pas élaboré son processus d’individuation(2). Ce dernier, désormais oiseau, répond à un appel lancé. Le voyage effectué n’éclaire en rien sur les idées et les sociétés (mœurs, croyances, civilisations diverses) sollicitant toutefois l’imagination du lecteur. Ce voyage n’est pas ponctué d’étapes et d’épreuves significatives mais il est fait mention de sa dureté "après le crénom de voyage qu’on s’est tapé... ce crénom de voyage..." (Simorgh, p. 14). Ce voyage est couronné par un succès celui d’arriver à destination. Le héros ne se voit pas dans la nécessité de consulter un interprète (ange, génie, derviche, vieillard...). Le suspense demeure puisque après une longue attente, il entre au palais et découvre après plusieurs étapes et à travers plusieurs voiles que c’est lui l’émetteur et le destinataire de cet appel. Il faut remarquer que les effets du réel ne sont utilisés qu’en prélude. Aussi, le divertissement et l’humour sont bannis. Les idées sont ici souveraines.

Le récit de "Simorgh" est d’un bout à l’autre une quête de la vérité, de la paix, de l’immortalité. Mais le seul voyage valable est celui qu’effectue l’homme, tout homme, à l’intérieur de lui-même. Dib emploie un certain nombre de symboles reconnus par toutes les cultures et religions. Il fait figurer "Simorgh", titre éponyme et du conte philosophique et du livre, relevant de la littérature persane et orientale. C’est ainsi que Farid ud-Dine Attar, dans son colloque "Mantiq-at-ayr" parle de cet oiseau fabuleux comme d’un symbole de la recherche de soi. De son côté, le nom du Phénix inséré dans le conte est d’un symbolisme très riche dans la littérature gréco-latine en général. Par ailleurs, il a employé un certain nombre de symboles tels que le ciel, l’oiseau, le nombre douze, le temps, midi, l’ombre, le voile, le miroir.

L’histoire du conte philosophique de Dib débouche sur un sens qui n’est pas donné en entier d’où l’hypothèse d’un texte à forte symbolique spirituelle universelle. Si le héros est en quête de quelque chose, le lecteur, lui, cherche le sens de cette quête et ne trouve au bout qu’un récit, qui est ce sens et ce objet mêmes. Un sens éventuel et même arbitraire obtenu par la reconstitution longuement murie de ces symboles serait que l’élu promis à la béatitude éternelle est une âme angoissée engagée dans la quête sacrée de l’Illumination qui n’est autre que la recherche de soi et de la paix intérieure (la sakinah). Ainsi serait la condition de tout mortel aspirant à l’immortalité, à la sainteté, au contentement de l’âme (rida). Ainsi serait le "Simorgh" qui sommeille en chacun de nous.

2 - La séance ou la "maqama" intitulée "le Guide" :

"Maqamat" nom pluriel de "maqam" est un genre littéraire qui a vu le jour à l’époque abbasside(3). Un bref discours composé dans un style romanesque et bien truffé de tours poétiques de la langue arabe en vue d’un enseignement. C’est une prose rimée conçue pour l’exposition extérieure.

Le souci majeur de l’auteur d’une "maqama"(4) est de montrer ses connaissances rhétorico-lexicales et même l’étendue de son savoir dans tous les domaines de la science. Ceci laisse la primauté exclusive à la forme du texte et non le fond.

"Le guide" n’a pris de la "maqama" arabe que sa structure introduisant deux narrateurs anonymes. On ne connaît que l’état d’esprit du deuxième narrateur lui conférant une certaine vivacité. Les deux narrateurs-personnages impliqués dans l’action assument la narration (récit à la première personne, focalisation interne) et conduisent eux-mêmes l’intrigue en alternance. Ce sont des narrateurs-relais qui racontent à tour de rôle une histoire d’un point de vue strictement subjectif, partiel. Ils témoignent de ce qu’ils ont vu, vécu et compris durant une période précise de l’histoire de l’Algérie. Par ailleurs, le second narrateur semble acquérir un statut de conteur, trait propre à l’oralité : "Moi je suis Moi" (Simorgh, p. 128), "j’ai ce pouvoir de diversion que chacun d’entre vous recherche, dont vous voudriez bien disposer" (S., p. 129), "serait-il inconvenant de vous tracer le portrait du beau parleur ?" (S., p. 129), "je suis de nature un guide. Un vrai." (S., p. 130).

3 - Le guide "une dénonciation" :

La séance dibienne comporte quatre petites histoires introduites par un bref dialogue.ces histoires traitent les thèmes suivants :
- Ignorance des simples gens ou mieux dit encore la mosquée, lieu de propagande.
- Abus de pouvoir de quelques autorités après l’indépendance.
- Opportunisme de certains responsables à la même période.
- Passivité et paresse des gens après l’indépendance.

Dans cette "maqama" intitulée "le guide", Dib n’a pas fait appel à la prose rimée, aux mots rares et aux idées séduisantes. Il a pris comme cadre socio-historique la société algérienne post-indépendante. Il a fait appel à une conjoncture sans toutefois montrer son aisance poétique habituelle et qui est de rigueur dans ce genre. Mais en traitant le thème de la dénonciation, la séance de Dib a acquis la profondeur qui lui manquait.

4 - L’élévation d’Œdipe "une tragédie" :

La pièce de Sophocle(5), "Œdipe à Colone", se compose d’un prologue ou parodos, de six épisodes, de quatre intermèdes choraux et d’un exode. Mohammed Dib, quant à lui, a réduit sa pièce jusqu’à la simplifier. Il s’agit d’un prologue, de deux épisodes et d’un exode sans intermède choral. Dans ce drame, s’affrontent des personnages en nombre limité de quatre(6). Il s’agit bien évidemment d’Œdipe et de sa fille Antigone "la fille intraitable d’un père intraitable" qui "n’a jamais appris à céder aux coups du sort" et du couple coryphée/messager afin de rapporter la scène de sa belle mort, le premier en posant des questions et le second en y répondant. Aucune trace des cinq autres personnages à savoir : le chœur et Ismène ; l’un représenté par le coryphée et l’autre par sa sœur Antigone. Sans oublier Thésée le défenseur des pauvres et vieilles gens mais surtout Créon et Polynice source de conflit et de ressentiment. L’heure n’est plus au règlement de conflit mais d’un départ définitif ou plutôt d’une élévation. Dib nous propose ainsi, une véritable tragédie en quelques scènes seulement.

Il est une coïncidence troublante, Sophocle a rédigé "Œdipe à Colone" à la fin de sa vie de nonagénaire. Il en est de même pour Mohammed Dib dans "Simorgh" édité en 2003 juste avant sa mort survenu le 02 mai de la même année. Animé, semble-t-il, par le même désir, les deux auteurs ont choisi de faire parler un Œdipe non pas ce roi plein de sollicitude au début du cycle thébain ni celui présomptueux, arrogant, soupçonneux, violent et inquiet mai un Œdipe désespéré, humilié, déchiré, tendre et humble. Il n’est nul besoin de rappeler ici le génie créateur de l’un ou de l’autre auteur car les deux triomphent dans la stricte économie, maniant la grâce à la puissance du verbe et la grandeur chez eux est inséparable de la simplicité. De l’un et de l’autre, un message transcendantal nous est parvenu depuis Sophocle jusqu’à Mohammed Dib. "Reste à se demander si cela présente un intérêt pour qui que ce soit" (Simorgh, p. 238) et surtout reste à le déchiffrer.

5 - L’engouement de l’essai :

"Simorgh" est un livre qui abonde en essais qui traitent de la philosophie, de la mondialisation, du clonage, du racisme, du fanatisme religieux, des villes "fantômes", de la tragédie et enfin de la critique littéraire. Huit extraordinaires essais à méditer qui constituent globalement le tiers du livre. Ce nombre d’essais et de pages présente déjà un engouement certain pour ce genre tant haï ou controversé. Car depuis son apparition avec Montaigne au XVIe siècle(7), il ne cesse de connaître des haines et des aversions souvent déclarées. Son dessein est de montrer une pensée non finie, en élaboration constante ne cherchant pas à être classée dans un genre bien confiné mais bien défiant tout critère normatif(8). Les essais dibiens présentent, eux aussi, une pensée en train d’aboutir, lestée d’inachèvement. Leur mérite est qu’ils fusionnent la méditation (caractéristique montaignienne, de la tradition française de l’essai) avec la cognition (caractéristique baconienne, de la tradition anglaise de l’essai). Remarquable encore est la fusion de la littérature non-fictionnelle ; de la diction avec la littérature fictionnelle. Ceci se trouve clairement dans l’essai n° 2 Ghost towns blues et l’essai n° 5 La couleur pire, le plus typique où des constructions mixtes de séquences sont repérables.

Les essais dibiens sont tous en couplage puisqu’ils se réfèrent à des domaines de cognition très variés tels que la philosophie, la sociologie, l’histoire, la géographie. Sous l’effet de ces croisements, ils ne peuvent avoir qu’une dénotation plus ferme et une plus grande force de désignation littéraire. Autre point, est que le rapport à l’actualité, avec tout ce qu’elle présente comme inepties et horreur, motive la rédaction des essais. Montaigne dit ceci à ce propos "le monde n’est qu’une branloire pérenne. Toutes choses y branlent sans cesse"(9). Montaigne se borne à l’étude et à la description d’un seul spécimen d’humanité, lui-même car dans l’étude de sa propre vie commune considérée dans son ensemble, il cherche à connaître l’humaine condition en général. Mais cette ambition de dégager une essence en isolant l’individu de sa vie contingente, mettrait en perte cette essence sitôt détachée des contingences, risque que Dib a su détourner en puisant dans le macrocosme.

6 - Poésie et/ou "fibres" poétiques :

La poésie vient ajouter une articulation supplémentaire et agréable aux autres genres soumis exclusivement aux lois de la syntaxe et aux impératifs de sa fonction de communication. Ce genre ne tient pas un grand espace. "Simorgh" ne contient à proprement parler que quelques pièces poétiques. Un huitain (Simorgh, p. 63) et deux quatrains (Simorgh, p. 63 et 122). Mais Dib est poète avant d’être écrivain. Cette stance de huit vers montre bien son élan poétique :

Pigeonnes au teint blanc
De jeunes filles, plaise
Impudentes qui vous pavanez
Dans la cour des mosquées ;
Anes des rues trottinant
Avec vos coupures à vif si
Savoureuses à lécher, plaise
Qu’est-il de moi advenu ? (Simorgh, p. 63).

Dans ce huitain, les jeunes filles sont comparées à des pigeonnes dans leur impudence à se trouver même dans les lieux les plus sacrés ici la cour des mosquées réservés à la prière et le recueillement. Image de pigeons qui justement font des mosquées un lieu de prospection et d’exploration. Une deuxième métaphore non moins animalisante suivi d’un complément du nom "des rues" faisant de ces dits filles des "ânes des rues". Le sixième et le septième vers font état d’un enjambement avant la chute. Cette dernière est marquée dans le huitième vers comme s’il s’agissait d’une chute du septième ciel, un effondrement de tout un monde semble se désigner par cette phrase interrogative, une question existentielle au ton raffiné, au romantisme originel nous laissant en proie à une méditation fatalement mélancolique.

Un autre extrait poétique exprime toute l’ampleur d’une existence en quatre vers résumant ainsi le cycle en quatre saisons opérant un parallèle avec les quatre tranches de vie :

Printemps avec toi je fleuris
Mais été avec toi je mûris
Automne avec toi je me prépare
Hiver, hiver avec toi je pars. (Simorgh, p. 63).

Plus loin, il reprend avec un peu d’"hésitation" marquée par la répétition et avec beaucoup d’"amertume" jusqu’à laisser en suspend ce refrain. Il préfère clore par le symbole de la tradition orale que nos mères et grands-mères d’antan employaient à savoir l’expression "zum... zum" pour annoncer un événement imminent à l’approche de "l’hiver" celui d’un étrange départ évoqué précédemment. Pour intensifier plus ce moment, le dernier vers est coupé en deux. Ce quatrain nous laisse convaincu quant à l’interprétation à donner :

Automne avec toi je me prépare
Zum... zum... zum... zum... zum
Hiver, hiver... zum... zum... zum
Avec toi... zum... zum... zum (Simorgh, p. 64).

Mention faite aussi de quelques vers d’une strophe incomplète avec un jeu de paronomase (ormeau/hameau) et soulignement particulier de rimes féminines (l’en-fan-ce ri-eu-se/la vieillesse heu-reu-se) en écriture syllabique qui viennent rythmer l’oxymore (enfance/vieillesse). Dib semble nous imposer la diction. Ces trois vers à eux seuls dégagent un climat de convivialité et de vie paisible des tout jeunes et des si vieux à la fois dans un lieu-dit. Il n’est pas inintéressant de les transcrire ici :

Sous l’ormeau du hameau,
L’en-fan-ce ri-eu-se
Etc., etc., etc.
La vieillesse heu-reu-se
Etc. etc. etc. (Simorgh, p. 122).

Le discours poétique dibien est marqué par un retour répété du même. Il s’agit ici du temps, de la vieillesse, du destin.

L’imbrication de ces bribes de poésie émane de sa longue expérience de la vie, de l’écriture et des techniques stylistiques.

La question du patrimoine suppose la réactivation de la mémoire collective et individuelle. Or, de tout temps, la femme, concrétisée le plus souvent, par l’image de la mère, fut la détentrice et la conservatrice du savoir profane et de la culture ancestrale. Dib est né durant la période coloniale (1920) et a été bercé par les chants poétiques en l’absence de toutes autres formes de culture. Cette culture arabo-musulmane lui fut inculquée dans sa globalité par des femmes à leur tête sa mère étant donné la perte précoce de son père.

De plus, Dib fut mis très tôt en contact avec la société tlemcenienne grâce aux différents métiers pratiqués, entre autres, concepteur de maquettes artisanales. Il a ainsi, côtoyé la classe des tisserands. Sa culture s’est élargie et s’est fortement ancrée en lui. Il en a fait une source inépuisable notamment dans ses premiers romans et nouvelle dits de la période réaliste et même bien après, où les touches du poète, du conteur apparaissent avant celles du romancier et du dramaturge.

Dib a depuis longtemps reconnu l’importance du patrimoine matériel autant qu’immatériel, qui reste malheureusement à l’abandon. Ce constat alarmant l’a poussé très tôt à vouloir éditer quelques contes pour enfants transposés de l’Arabe dialectal vers le Français. Les éditions de l’état de l’époque voulaient les traduire en Arabe partant du Français. Dib leur a proposé "la version originale : assonancée, voire rimée, telle que... recueillie et mise au point dans l’idiome véritablement parlé par les Algériens". Devant le refus des uns et de Dib, la conséquence fut que "les enfants algériens n’ont pas eu le droit à des contes tout bonnement venus de leur trésor culturel". (Simorgh, p. 196). Cet état de fait n’a rien de discriminatoire pour l’une ou l’autre langue. Mostéfa Lacheraf a précisé le rôle de chacune d’elles. "Les langues naturelles avaient longtemps joué, aux côtés de l’Arabe littéral, le rôle d’éducateur de la sensibilité poétique, de l’imagination narrative, du goût de la sentence et de la sagesse quotidienne"(10). En réalité, Dib n’est pas le premier à critiquer la politique éditoriale des années 70. Malek Bennabi l’a aussi montré du doigt "le problème de la S.N.E.D., concerne d’abord ceux qui brassent les idées ; il ne concerne pas ceux qui les vendent qu’après... si je condamne la S.N.E.D., c’est d’abord parce que dans son esprit elle renverse cet ordre"(11).

Dib s’est aussi prononcé en ce qui concerne le patrimoine matériel. Il a précocement compris que le devenir d’un peuple ne peut se faire sans la conservation de son identité, sa culture, son passé lointain et proche en explorant ses vestiges, ses monuments historiques. Dans "Simorgh", Dib rappelle par un essai consacré à ce thème (l’essai n° 2 Ghost towns blues ou Tristes villes fantômes)(12), l’importance et la qualité des civilisations qu’a connues notre pays qui n’ont rien à voir avec les villes américaines abandonnées parce qu’elles ne font plus l’affaire de leurs habitants. Cet essai se termine par une conclusion qui en dit long : "les cités trajanes, elles, ne saurait devenir les poubelles de l’Histoire"(13).

Dans son livre posthume, Laezza, il réitère son appel à la sauvegarde de ce patrimoine et fut en cela très lucide : "l’Algérie, parlons-en une fois de plus, si elle voulait sauver son âme, et commencer par se sortir de son marasme intellectuel comme de sa misère morale. Il serait temps en effet qu’elle s’en soucie et fasse en tout premier lieu la pleine lumière sur son histoire : en d’autres termes sur son héritage culturel, tout l’héritage, depuis les "origines", et qu’elle soit non seulement prête à l’identifier mais pour une part égale à s’y reconnaître... notre sol est jonché de témoignages, vestiges, plus glorieux et plus riches les uns que les autres"(14). Il continue dans la page suivante : "il nous reste beaucoup à récupérer de notre passé et, ce faisant, de nous-mêmes. Cela ne semble pas aller de soi pour l’instant, parce que, s’atteler à pareille tâche, exige de se délester d’une épaisse couche de paresse et de préjugés"(15). Ces quelques lignes retracent tout un programme culturel.

Pour conclure, nous dirons que l’exil fut, semble-t-il, bénéfique pour Dib, pour mieux observer son pays, mieux le diagnostiquer et mieux l’écrire. Dib a fait volontairement un arrêt sur image. Il nous a donné l’image de sa ville natale Tlemcen et de son jardin luxuriant notamment à travers son livre Tlemcen ou les lieux de l’écriture. C’est cette image qui reproduit fidèlement le patrimoine tlemcenien et partant algérien. Par la suite et/ou en parallèle, il est parti à la découverte d’autres espaces. Sa langue est désormais son topos, non pas ce code mais sa langue d’écriture, ce subtil mélange de pensées algérienne, arabo-musulmane et proprement dibienne. Et de-là, il s’est envolé vers la post modernité et a pris de l’avance sur ses pairs. Ce qui est tout à son honneur et à notre avantage.

Notes :
1 - Michel-Louis Rouquette : La Créativité, P.U.F., Paris 1981, p. 6.
2 - Analyse et réflexions sur le Conte philosophique voltairien, Ellipses, 1995.
3 - Précis de littérature arabe et son histoire, 3 la littérature abbasside, Editions Dar al-Maârif, 1967.
4 - Omar ben Quina : L’art de la Maqama dans la littérature arabe algérienne, Dar al-Maârif, 2007.
5 - Christine Dubarry-Sodini : Etude sur Sophocle, Œdipe roi, Ellipses, 1994.
6 - Il y a 9 personnages dans "Oedipe à Colone" de Sophocle.
7 - Les essais de Montaigne sont rédigés de 1571 à sa mort en 1592.
8 - Aline Geyssant et Nicole Guteville : L’essai, le dialogue et l’apologue, Ellipses, 2001.
9 - Eric Auerbac : Mimesis (chap. XII, l’humaine condition), Gallimard, 1968, p. 287.
10 - Mostefa Lacheraf : L’Algérie, Nation et Société, Ed. S.N.E.D., Alger 1976, p. 328.
11 - Malek Bennabi : Conjoncture Culturelle, in Révolution Africaine du 9 avril 1967 ; Rééditions, Malek Bennabi : Pour Changer l’Algérie, Société d’Edition et de Communication, p. 79.
12 - Mohammed Dib : Simorgh, Albin Michel, Paris 2003, p. 26-34.
13 - Ibid., p. 238.
14 - Mohammed Dib : Laezza, Albin Michel, Paris 2006, p. 106.
15 - Ibid., p. 107.
Pour citer l'article :

* Aicha Cheded : Patrimoine et créativité chez Mohammed Dib, Revue Annales du patrimoine, Université de Mostaganem, N° 09, 2009. http://annales.univ-mosta.dz

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