Apprendre le latin ou l’expérience de l’altérité radicale

Dr Geneviève Chovrelat
Université de Franche-Comté, France

Résumé :

La littérature latine nous offre une relation d'intimité dans un jeu métaphorique qui permet aussi de nous mesurer à l'Autre dans un double rapport au réel et à l'imaginaire, le sien et le nôtre. Et Carthage, par la conjugaison de l'Histoire et de la grammaire, file une métaphore à valeur d'oxymore, fondation-destruction modulée par de très nombreux écrivains, Flaubert, Kateb Yacine... Essentielle dans l'apprentissage d'une langue morte, la littérature est la démarche individuelle vers l'Autre. Face à l'uniformisation du mode de vie et de pensée, le latin, langue vivace, permet de garder l'héritage du patrimoine universel.

Mots-clés :

altérité, langue, latin, apprentissage, patrimoine.

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Learn Latin or the experience of radical otherness

Abstract:

Latin literature offers us an intimate relationship in a metaphorical game which also allows us to measure ourselves against the Other in a double relationship to the real and the imaginary, his and ours. And Carthage, by the conjugation of history and grammar, spins a metaphor with oxymoron value, foundation-destruction modulated by very many writers, Flaubert, Kateb Yacine... Essential in learning a dead language, literature is the individual approach to the Other. Faced with the standardization of the way of life and of thought, Latin, a perennial language, makes it possible to keep the heritage of the universal heritage.

Key words:

otherness, language, Latin, learning, heritage.

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Texte :

L’apprentissage d’une langue étrangère est censé nous ouvrir au monde extérieur, nous conduire à une démarche vers l’Autre, car parler une langue c’est déjà aller à la rencontre de ses locuteurs. J’aimerais montrer qu’il peut en aller de même pour une langue dite morte. En effet son apprentissage nous renvoie non pas à un ailleurs / aujourd’hui mais à un ici ou ailleurs / autrefois dans un processus de curiosité intellectuelle qui rompt avec "le mythe de l’Identique, c’est-à-dire du double", expression que j’emprunte aux Mythologies de Barthes qui concluait son étude sur les Martiens ainsi : c’est l’un des traits constants de toute mythologie petite-bourgeoise, que cette impuissance à imaginer l’Autre. L’altérité est le concept le plus antipathique au "bon sens"(1). L’étude d’une langue morte, en l’occurrence le latin, devenu "antipathique" à tous les zélateurs d’une rentabilité immédiate, inscrit l’apprenant dans une attitude d’ouverture radicale qui joue à plusieurs niveaux. Pour paradoxal que paraisse mon propos, il sera néanmoins en prise directe avec le réel puisque j’évoquerai la mise en place de l’option "maîtrise Lettres Classiques" au sein de l’université tunisienne dans les années 1995 et suivantes. C’est pourquoi j’aborderai pour commencer les enjeux de cet enseignement du latin en Tunisie, puis j’orienterai mes investigations vers la métonymie et la métaphore que figure le latin.

1 - Quels enjeux pour l’enseignement du latin ?

Au lendemain de l’Indépendance, l’enseignement du latin a été supprimé en Tunisie : il ne relevait pas des priorités du jeune état tunisien confronté à d’autres urgences en matière d’éducation. A la même époque on entendait sur les radios francophones Jacques Brel chanter "Rosa". Les paroles qui apportèrent gloire à la 1ère déclinaison latine sont intéressantes.

C’est le plus vieux tango du monde / Celui que les têtes blondes / Anonnent comme une ronde / En apprenant leur latin / C’est le tango du collège / Qui prend les rêves au piège / Et dont il est sacrilège / De ne pas sortir malin / C’est le tango des bons pères / Qui surveillent l’œil sévère / les Jules et les Prosper / Qui seront la France de demain... C’est le tango des forts en thème / Boutonneux jusqu’à l’extrême / Et qui recouvrent de laine / Leur cœur qui est déjà froid / C’est le tango des forts en rien / Qui déclinent de chagrin / Et qui seront pharmaciens / Parce que papa ne l’était pas / C’est le temps où j’étais dernier / Car ce tango rosa rosae / J’inclinais à lui préférer / Déjà ma cousine Rosa.

Le temps d’une chanson, Brel montrait tout : l’apprentissage du latin était réservé à une fraction de la population, et plus que la formation, il assurait la promotion et la sélection sociale. L’opposition école de la vie, du présent contre école du passé, de la mort assombrissait encore cette vision. Et dans le contexte de nouvelles technologies, du tout informatique, l’air du temps n’était pas au latin ni sur la rive nord, ni sur la rive sud de la Méditerranée même si quelques irréductibles relançaient fréquemment la question...

Cependant au lycée Bourguiba, lycée pilote en Tunisie, où j’ai eu le bonheur de travailler pendant quatre ans (1987-1991), l’enseignement du latin a été introduit en 1985. Puis, dans les années 90, l’administration a choisi de privilégier les matières scientifiques au détriment de la section littéraire et le latin a été supprimé. Ce choix fut guidé par ce qui était ressenti alors comme un impératif économique. Pourtant, à la rentrée 94, il restait une dizaine de jeunes gens qui, bien que préparant un bac scientifique, demandèrent à madame Dubos, dernière coopérante française au lycée, d’animer un club latin. Ce qu’elle fit gracieusement et avec plaisir, malgré la surcharge de travail, parce que c’était répondre à un désir de connaissances qui témoignait d’une ouverture au monde. Sans doute ces adolescents avaient-ils compris, mieux que certains adultes, les tenants et les aboutissants de cet enseignement ! Et c’est cette aventure intellectuelle que nous avons essayé de donner à comprendre aux étudiants de Tunis1 lorsque nous avons mis en place l’option maîtrise Lettres Classiques dont la première promotion est sortie en 1998.

"Etudier le latin, c’est apprendre une langue et aussi saisir un passé qui nous est proche". Telle était la première phrase de l’avant-propos au fascicule latin que Simone Rezzoug et moi-même avons voulu en ouverture à notre cours d’initiation. D’emblée nous avons souhaité mettre l’accent sur la mémoire, ce jeu entre présent et passé que nous offre le latin. Mais pour ce faire, il nous a fallu éviter quelques écueils dus à ce rapport avec le passé.

Le premier est d’ordre pédagogique, c’est l’étude de la langue pour la langue, comme un objet abstrait qui n’aurait plus le moindre contact avec la réalité parce que passé. Plus que pédagogique, le second écueil, corollaire du premier, est d’ordre idéologique : ne pas donner une vision sacralisée d’une Antiquité figée, arrêtée, statufiée en des auteurs étiquetés "classiques" par une tradition scolaire française qui s’est arrêtée à Rome. C’est pourquoi figurait en deuxième page de notre cours un synopsis de l’Histoire des deux villes rivales, Rome et Carthage. Dans le même ordre d’idées, nous avons jugé utile de présenter une synthèse de ce qui existait sur le marché éditorial scolaire et universitaire plutôt que de retenir un manuel, fût-il français ou belge, tant il était clair pour nous que l’enseignement du latin en Tunisie ne pouvait se satisfaire d’une vision de la rive nord, trop souvent marquée par la romano-manie. Sont allés dans le même sens les leçons inaugurales de notre collègue Si Brahim Gharbi, intitulées "Permanence et splendeur de la Reine Didon dans la poésie latine de la Carthage des Vandales" et "Caractères de la poésie latine dans la Carthage vandale" et qui ont magistralement montré une perception de l’Antiquité soumise à l’évolution historique. Mieux, les propos du professeur sont allés à l’encontre de clichés occidentaux qui réduisent les Vandales à de sombres brutes destructrices...

Par une volonté ministérielle pressante, le latin a conquis ses lettres de noblesse dans l’Université tunisienne puisqu’il ne s’agissait plus de pallier un manque au sein d’un département de Lettres Françaises ou de répondre aux besoins très précis de doctorants des départements de Philosophie et d’Histoire.

Que le Ministère de l’Enseignement Supérieur ait souhaité créer cette maîtrise "option Lettres Classiques" au moment où les événements d’Algérie pouvaient donner quelques soucis au gouvernement tunisien rappelle que tout apprentissage est idéologiquement marqué et impliqué dans un temps donné. L’effort entrepris au sein de l’université témoigne de l’importance des enjeux culturels et marque la reconnaissance officielle d’une identité qui se décline au pluriel sur le sol tunisien. Cette évolution, concrétisée par l’institutionnalisation récente de cet enseignement revalorisé, dit aussi qu’il y a eu ici une acceptation délibérée de l’Histoire nationale car le latin, à Carthage, peut-être plus qu’ailleurs pèse très lourd.

2 - Du côté de la métonymie :

En Tunisie la métonymie s’offre à nous par l’affleurement du passé dans l’espace, dans ce rapport immédiat de contiguïté sensorielle, visuelle ou tactile que présente Carthage dont les Romains ont modifié le paysage, laissant un héritage ambigu, se montrant tour à tour destructeurs puis constructeurs. Les attaquants et les défenseurs de Carthage se trouvent réunis aujourd’hui dans ce paysage et l’interculturalité temporelle nous rappelle la fugacité d’une civilisation.

Comme l’avait réclamé Caton au retour d’un voyage en Afrique vers 153, à la fin de la troisième guerre punique (149-146 avant J. C.) - "Carthago delenda est", la phrase est devenue un exemple grammatical célèbre -, le Sénat romain donna l’ordre de détruire la ville, grande rivale économique qu’il fallait éliminer pour assurer la domination commerciale de Rome dans le bassin méditerranéen occidental. Il n’est qu’à regarder la colline de Byrsa : il ne reste que fort peu de vestiges de la cité punique qui a été rasée et dont l’emplacement a été voué aux dieux infernaux. L’exécution des derniers défenseurs du temple d’Eshmoun, la destruction totale de la ville furent justifiés en langue latine. Il suffit de lire Tite-Live et sa version des guerres puniques. Serge Lancel, dans son remarquable ouvrage Hannibal, à propos des deux grands auteurs auxquels il se réfère, Polybe (env. 202-env. 120) et Tite-Live (59-10) explique bien pourquoi le Grec Polybe, d’abord prisonnier des Romains après la défaite de Persée à Pydna en 168, est l’historien le plus crédible(2). La comparaison de Polybe et Tite-Live(3) rappelle que l’Histoire s’écrit toujours selon un point de vue et que l’Autre, surtout s’il est l’ennemi, y est donné à voir de manière partielle et partiale. Ainsi Tite-Live présenta-t-il Hannibal, ce que montre Serge Lancel qui offre un portrait du chef Carthaginois revisité. C’est plus de plus de vingt siècles après la destruction de Carthage que nous avons une représentation d’Hannibal, que Lancel qualifie de "premier héros international que le monde ait connu"(4), sortie du prisme romain.

En 122 avant J. C, Caius Gracchus, le plus jeune des deux frères, voulut faire reconstruire Carthage. Sa tentative échoua. Mais, peu avant son assassinat, César, lui aussi, affirma la volonté politique de reconstruction qui fut concrétisée par Octave-Auguste. La ville fut rebâtie hors du périmètre interdit sous le nom de Colonia Julia et devint capitale de la province d’Afrique, une des plus riches de l’empire, comme en témoignent par exemple les belles mosaïques du musée du Bardo. Dans la province d’Afrique, grenier à blé de Rome, les vainqueurs accordèrent une importance capitale à l’eau, ce qui apparaît très nettement aujourd’hui encore avec l’aqueduc, les citernes, les thermes et les fontaines qui font partie du paysage tunisien. Ces constructions romaines intéressent aussi des spécialistes scientifiques : en 1998, un étudiant de l’Ecole Nationale d’Ingénieurs de Tunis a consacré son mémoire de fin d’études aux thermes d’Antonin. Cet intérêt scientifique et technique actuel pour domestiquer l’eau nous rapproche de ces lointains ancêtres qui laissèrent en héritage les thermes qui inspirèrent les hammams. Les habitants du bassin méditerranéen au temps de Carthage savaient comme nous humains du XXIe siècle l’incommensurable prix de l’eau.

Demeurons encore un instant à Byrsa. Au sommet de la colline se dresse ce qui fut la cathédrale de Carthage, bâtie par les Français, à l’élégance toute coloniale, écrasante ! Les inscriptions cléricales y sont en latin ; elles disent la parenté des colonisations, les Français étant redevables aux Romains de leur "modélisation du politique"(5) et de leur bonne conscience impérialiste. Le mot impérialisme, fût-il passé par l’Angleterre avant d’être utilisé en France à partir de 1836, vient du latin "imperium" qui désigne à la fois l’espace conquis et l’autorité juridico-politique sous laquelle se retrouvent les vaincus. Cette filiation expansionniste, le romancier algérien Kateb Yacine l’a subtilement dénoncée dans Nedjma. Grâce à une citation en français de Tacite, auteur latin qui justifie la conquête de la Bretagne par son beau-père Agricola, Kateb subvertit la tradition scolaire qui véhicule l’idéologie dominante en donnant à voir la similitude d’un portrait de colonisé. Le recours à cet extrait de Tacite offre une magistrale leçon de détournement et de subversion : la culture du colonisateur lui échappe et se retourne contre lui.

Sais-tu ce que j’ai lu dans Tacite ? On trouve ces lignes dans la traduction toute faite d’Agricola : "Les Bretons vivaient en sauvages, toujours prêts à la guerre ; pour les accoutumer, par les plaisirs, au repos et à la tranquillité, il (Agricola) les exhorta en particulier ; il fit instruire les enfants des chefs et insinua qu’il préférerait aux talents acquis des Gaulois, l’esprit naturel des Bretons, de sorte que ces peuples, dédaignant naguère la langue des Romains, se piquèrent de la parler avec grâce ; notre costume fut même mis à l’honneur, et la toge devint à la mode ; insensiblement, on se laissa aller aux séductions de nos vices ; on rechercha nos portiques, nos bains, nos festins élégants, et ces hommes sans expérience appelaient civilisation ce qui faisait partie de leur servitude..." Voilà ce qu’on lit dans Tacite. Voilà comment nous, descendants des Numides, subissons à présent la colonisation des Gaulois !(6)

Dans le jeu des confluences culturelles, la citation latine prend une très forte valeur subversive : elle devient arme dans la lutte pour l’indépendance. Et Kateb l’utilise bien en ce sens, comme l’atteste la confrontation du texte original De vita Iulii Agricolae et de la traduction proposée dans Nedjma. L’extrait retenu par l’écrivain pour Nedjma appartient au chapitre XXI du livre de Tacite. Il est assez court et pourtant il n’est pas cité intégralement. La phrase initiale est tronquée par amputation de la première proposition(7) est gommé l’indice temporel précis (à savoir celui de l’hiver 78-79). Cette atemporalité amène à la comparaison avec les temps modernes. Cependant la situation spatiale, fournie par Kateb, qui remplace le terme générique de "homines" par "les Bretons" permet un ancrage dans le réel. Mais ce n’est pas tout ; nous relevons une liberté dans la traduction de "et ingenia Britannorum studiis Gallorum anteferre"(8). L’infinitif "anteferre" devrait précisément être traduit par "il préféra", or Kateb écrit "il insinua qu’il préférerait". L’ajout du verbe insinuer n’est pas gratuit, il participe de la démonstration, donne à voir l’aspect sournois et insidieux de l’assimilation.

Kateb a-t-il lu intégralement le livre de Tacite ? Nous n’en savons rien, mais il semble en tout cas connaître les chapitres consacrés à la conquête de la Bretagne. De Tacite à Kateb, nous retrouvons les mêmes situations. Ainsi les querelles internes aux Bretons évoquent les "tribus décimées" dont Si Mokhtar parle à Rachid.

De même la révolte de Boudicca qui réussit à soulever tous les Bretons(9) évoque Kahina ou Kahena, héroïne berbère légendaire pour sa résistance à la conquête arabe ; le massacre des Ordoviques (Caesaque prope universa gente)(10) rappelle ceux du 8 mai 1945. Et curieusement, Tacite fait apparaître dans son texte le point de vue du colonisé par le procédé habituel du genre historique, le discours fictif de Calgacus exhortant ses troupes à refouler l’envahisseur hors de Bretagne (chapitres XXX à XXXII). Cet extrait de Tacite pourrait servir de manifeste à tous les peuples colonisés, telles ces deux phrases : "magnus mihi animus est hidiernum diem consensumque vestrum initium libertatis toti Britanniae fore"(11) et "auferre, trucidare, rapere falsis nominibus imperium, atque ubi solitudinem faciunt, pacem appellant"(12). L’œuvre de Tacite présente une situation qui suggère tant de points communs avec celle de l’Algérie colonisée que l’intertexte explicite ne nous paraît nullement relever d’un choix de latiniste en herbe. Kateb connaissait ce texte latin. La thèse de Jacqueline Arnaud nous conforte dans cette idée puisqu’elle signale que les lycéens de Sétif s’intéressaient aux auteurs latins.

Nous n’en doutons pas, Kateb sait l’art de la citation bien choisie et bien amenée. Toutefois, ce qui est frappant ici, c’est que le colonisé, en allant chercher ses arguments au cœur et aux racines de la culture du colonisateur, se place quasiment sur un axe de domination symbolique. Et cela joue sur deux plans. A l’intérieur même de la culture française, la citation latine induit et dénote un habitus caractéristique des postures de domination symbolique (culturelle, sociale, religieuse...). Chez le colonisé, elle renvoie à l’ignorance du colonisateur : le proviseur et le lecteur n’ont pas la connaissance de la culture autochtone. N’oublions pas que c’est par Agricola que les Romains ont appris que la Bretagne est une île. Et c’est par Kateb que les Français auront été obligés d’entendre que le département de l’autre côté de la Méditerranée s’appelle "Al-Djazair", les îles... Kateb, tout comme Tacite évoquant la "pax romana" ou la romanisation forcée, propose un retournement de point de vue - qui est l’étranger ? - et place au cœur de son roman la question de l’altérité, cruciale d’une colonisation à l’autre.

Arrêtons-nous à cette période de colonisation française et revenons à Carthage au sommet de la colline de Byrsa. L’ex cathédrale au frontispice gravé de formules catholiques en latin rappelle aussi que le latin fut et est toujours la langue religieuse des anciens colonisateurs. Aujourd’hui encore le latin peut symboliser le catholicisme - j’écris ces lignes alors qu’est annoncée en latin l’élection de Benoît 16 : "annuntio vobis gaudium magnum : habemus papam" - comme l’arabe symbolise l’islam pour qui veut s’arrêter à une vision simpliste des choses. Et ces amalgames qui sont malheureusement monnaie courante dans les médias nous montrent que la langue étrangère, morte ou vivante, figure souvent la métonymie d’un Autre figé dans des représentations religieuses. Au filtre de ce raccourci - ô combien réducteur ! - l’enseignement d’une langue, même morte, dépend des liens complexes du politique et de l’économique et de l’appréciation du passé national.

Ainsi nous le voyons, vivante ou morte, la langue inscrit la question de l’altérité. Si elle peut-être une métonymie vécue sur le mode négatif, elle est aussi une métonymie positive par l’inscription de l’Autre, celui qui est différent car éloigné dans le temps. Faire l’effort d’apprendre la langue de l’Autre, fût-il disparu, c’est accepter la différence et implicitement poser déjà la question des valeurs dans une approche particulière, l’interculturalité temporelle. Le latin, langue du passé, permet, comme une langue vivante, de prévenir des réflexes ethnocentristes par l’évocation de l’universel et du relatif et préconise une relation nécessaire entre le particulier et le général. Dans l’Essai sur l’origine des langues Rousseau le signalait déjà : Le grand défaut des Européens est de philosopher toujours sur les origines des choses d’après ce qui se passe autour d’eux. Ils ne manquent point de nous montrer les premiers habitants une terre ingrate et rude, mourant de froid et de faim, empressés à se faire un couvert et des habits ; ils ne voient par tout que la neige et les glaces de l’Europe : sans songer que l’espèce humaine ainsi que toutes les autres a pris naissance dans les pays chauds et que sur les deux tiers du globe l’hiver est à peine connu. Quand on veut étudier les hommes, il faut regarder près de soi ; mais pour étudier l’homme, il faut apprendre à porter sa vue au loin ; il faut d’abord observer les différences pour découvrir les propriétés(13).

Cette affirmation du philosophe vaut pour l’apprentissage du latin qui inscrit le questionnement de l’altérité dans un rapport avec le temps et nous conduit à considérer nos valeurs actuelles sous un autre angle. Justement, quant à notre rapport au temps, nous avons une manière différente de le noter. Que l’on soit musulman ou chrétien, la datation s’opère dans un contexte religieux en fonction de Mahomet ou de Jésus Christ. Chez les Romains, il en allait tout autrement : la division du temps se faisait à partir de repères strictement humains : la référence par excellence fut la fondation de Rome, "ab Urbe condita", mais il y eut aussi l’expulsion des rois, "post exagos reges", ou bien encore le nom des consuls en fonction pour l’année dont il était question : on en avait d’ailleurs dressé la liste. Gaillard le souligne bien dans son essai Rome, le temps, les choses : La fondation de Rome échappe superbement au temps des héros. Elle en est l’aboutissement, si l’on tient que Romulus descend d’Enée et qu’Enée vient de Troie. Elle est le bout d’une histoire, son accomplissement, non une péripétie dans les vagabondages des dieux sur cette terre. Cette origine est un résultat, et avec elle commence une histoire, tandis que la fable, à quelques miracles près, s’éteint. Bref, Rome inaugure une réalité socio-historique(14).

Apprendre le latin, c’est aussi rappeler que les Romains furent extrêmement tolérants pour les dieux des autres peuples. Si les chrétiens furent réprimés, ce ne fut point en raison de leur dieu unique mais à cause de leur fanatisme, puisque, du point de vue du pouvoir impérial, ces néophytes prosélytes semaient le désordre en voulant imposer leur religion à tous. En nos temps perturbés où extrémistes de toutes religions se croient autorisés au nom de leur dogme à tous les abus, les Romains nous donnent une exemplaire leçon de tolérance, eux qui non seulement acceptèrent les dieux des autres, les intégrèrent à leur propre panthéon mais reconnurent aussi comme citoyens romains même ceux qui n’étaient pas leurs coreligionnaires.

Dans le domaine religieux, il apparaît encore une divergence fondamentale entre les Romains et nous : si bon nombre de nos contemporains nient l’existence d’un dieu, dans l’Antiquité l’existence des dieux est une idée communément admise. Elle ne donne lieu à aucune spéculation philosophique et si l’on discute, c’est au sujet des rapports entre les dieux et les hommes. Le passage du polythéisme au monothéisme en Occident et le déplacement du questionnement religieux au fil du temps nous signalent aussi un changement des valeurs : l’éternel et l’éphémère, qu’en est-il au regard des siècles voire des millénaires ?

L’imperium, en tant qu’autorité administrative romaine, nous interpelle aujourd’hui encore sur la notion d’étranger. Chez les Romains, elle ne fut liée ni à celle de religion, nous l’avons déjà dit, ni à celle d’autochtonie. Dans son livre déjà cité, Gaillard montre bien comment les Romains peuvent nous inviter à une méditation qui est tristement d’actualité en France où un pré-rapport sur "la prévention de la délinquance"(15) stipule l’interdiction aux mères "étrangères" de parler une autre langue que le français à leurs enfants sous peine de voir ces derniers engagés sur la voie de la délinquance.

Dans sa conscience historique, Rome se sait et se veut ville d’immigrés. C’est d’une rare clairvoyance, aujourd’hui où l’on fait la part belle au droit du sang, à la race inscrite dans le sol, à l’immémoriale et pure racine... L’Autre, ce n’est pas celui qui n’a pas même souche, mais celui qui, étant extérieur, s’oppose et s’anéantit(16).

Ainsi, apprendre la 3e déclinaison, c’est aussi découvrir que les Romains nous ont légué le mot "civis" citoyen, statut auquel accèdent tous les hommes libres de l’Empire par l’édit de Caracalla en 212. A titre d’exemple, rappelons qu’en 198, donc avant l’édit de Caracalla, Septime Sévère, punique de Leptis Magna à l’accent très marqué, devint à son tour empereur. Etre citoyen romain ne consistait pas uniquement à s’acquitter de l’impôt dû à Rome. Le citoyen avait des devoirs, fiscaux en particulier, mais il avait aussi des droits.

Nous le découvrons dans les actes des apôtres par le récit des démêlés de saint Paul avec les autorités judiciaires de l’Orient romain. Lorsque saint Paul est arrêté, pour échapper au mauvais traitement, il se prévaut du titre de citoyen romain et il en appelle à la justice de César. L’anecdote, célèbre à juste titre (en fait, un des rares documents qui nous renseignent sur la provocatio ad Caesarem) nous enseigne très précisément ce que l’on gagne à être citoyen romain : au premier chef, un statut civil qui protégeait l’individu face aux magistrats ou hauts fonctionnaires impériaux, dans le droit fil de la tradition républicaine(17).

Ne crions pas à l’angélisme pour les Romains : les épisodes violents et particulièrement sanglants de leur Histoire, comme la destruction de Carthage, ne mirent jamais en cause leur politique. Mais dans l’Antiquité, faire la guerre ne soulevait pas de problèmes moraux, c’était dans l’ordre des choses pour une cité qui voulait subsister. "Si tu veux la paix, prépare la guerre" disait le proverbe dans la logique de l’Antiquité. Et c’est encore un des intérêts de cet apprentissage linguistique que de nous amener à nous interroger sur ce qu’est ou ce qui fait la pérennité de la norme. Dans un millénaire, nos descendants apprécieront-ils comme nous, humains du XXIe siècle commençant, le nouvel ordre mondial ?

Ainsi dès la première année de latin, il a été possible de faire comprendre aux étudiants que les mots latins sont des sésames qui ouvrent à une culture dont le paysage tunisien garde trace. Toutefois, il ne s’agit pas pour l’enseignant de faire assimiler une idéologie, fût-elle à la mode. Il n’est nul besoin d’être professeur pour savoir qu’entre le domaine cognitif et l’acte citoyen il peut y avoir un gouffre ! L’apprentissage du latin, en creusant le présent d’un rapport au passé linguistique et culturel, permet de développer une curiosité intellectuelle qui s’inscrit dans la tradition humaniste soucieuse de l’Autre, - et cette dernière nous conduit du côté de la métaphore.

3 - Du côté de la métaphore :

Toute métonymie reste parcellaire. Aborder l’enseignement de la langue latine comme seule langue de mémoire serait réducteur. En effet, le latin, langue morte, c’est-à-dire langue qui n’est plus en usage comme moyen de communication oral ou écrit, figure la métonymie d’un Autre à jamais inaccessible car disparu. Face à ce que Nadaud appelle "l’altérité radicale", la littérature latine, elle, offre une relation d’intimité dans un jeu métaphorique qui permet certes d’appréhender l’Autre dans une relation de contiguïté temporelle ou culturelle mais aussi de se mesurer à lui dans un double rapport au réel et à l’imaginaire, le sien et le nôtre. C’est pourquoi nous avons tenu absolument à ce que nos étudiants entrent en contact le plus tôt possible avec les textes latins. Pour la dernière année de maîtrise, soit la troisième année de latin pour les étudiants, Simone Rezzoug qui assurait le cours de littérature a élaboré une anthologie bilingue, travail immense auquel je tiens à rendre hommage publiquement. Ainsi, dans notre perspective humaniste qui conduit sur le sentier de la paix, l’apprentissage d’une langue morte nous semble-t-il ressortir au mode poétique où "la métonymie est légèrement métaphorique et où la métaphore a une légère teinte métonymique"(18), pour reprendre Jakobson.

Et à Carthage, sans doute plus que partout ailleurs, la littérature latine prend des accents singuliers. Car le seul mot de Carthage, par la conjugaison de l’Histoire et de la grammaire, résonne déjà comme une métaphore à valeur d’oxymore, fondation/destruction. Et la cité, ô combien évoquée par les auteurs latins, a donné lieu à un long paradigme, métaphore filée depuis le XIXe par les écrivains du champ francophone dont elle a nourri l’imaginaire. Mais tout commence en latin et paradoxalement avec une épopée qui symbolise la réussite romaine. C’est dans l’Enéide(19) que Carthage trouve son poète. Au chant I, après avoir indiqué le sujet, la difficile fondation de Rome par Enée, puis après avoir invoqué la muse, Virgile fait immédiatement apparaître Carthage au vers 12. Il la présente bergère de la Méditerranée sur sa rive sud.

Urbs antiqua fuit Une ville ancienne existait (Tyrii tenuere coloni des colons tyriens l’ont occupée) Karthago, Carthage, Italiam contra Tiberinaque longe ostia, loin en face de l’Italie et de l’embouchure du Tibre, dives opum studiisque asperrima belli, opulente et particulièrement endurante à la guerre(20).

J’ai traduit presque mot à mot pour garder l’oxymore de "contra" et "longe" qui dans un raccourci fulgurant montre ce que furent les rapports des deux villes : proximité/rivalité. Et la Carthage ville nouvelle de Virgile ressemble curieusement à la Rome contemporaine du poète, en pleine effervescence, alors que dans la réalité, la Carthage punique a disparu à tout jamais et que la Carthage de l’Enéide est celle que l’empereur Auguste fait reconstruire. En évoquant la splendeur passée de Carthage, Virgile commence de curieuse manière son poème à l’objectif connu : exalter le sentiment national. Le chant I introduit un jeu temporel des plus intéressants. L’anachronisme ne s’arrête pas à l’apparition de la Rome contemporaine dans la Carthage punique, puisque Enée est accueilli par Didon(21), les deux héros ne comptant jamais que quatre siècles de différence. En faisant se rencontrer le chef troyen et la reine Elissa, Virgile ouvre une "brèche du merveilleux"(22) qui, par un brouillage temporel, reflète l’évanescence des villes et de leur empire. Troie et Carthage détruites, et puis Rome peut-être ? Virgile eut-il alors la prémonition inconsciente de "l’inéluctabilité de l’anéantissement"(23) de Rome ou est-ce moi qui relis ces vers du chant I à la lumière du livre de Nadaud Auguste fulminant ?

Ces villes disparues, à la gloire éphémère au regard du temps qui passe, rappellent la violence des histoires d’amour et de mort qui s’y jouèrent. Par le chant IV de l’Enéide, l’escale carthaginoise d’Enée, Virgile a griffé et greffé à tout jamais la mémoire méditerranéenne des amours de la reine à sa ville. Que ce soit Elissa, son nom de Tyr, ou Didon, son nom de voyage - Virgile a gardé les deux - la reine reste indéfectiblement liée à Carthage. Une femme, une ville, ce pouvait être un programme de marin, vieux comme le monde, puisque le pieux Enée reprend la mer. Mais c’est autrement plus fort, car Didon ne se laisse pas réduire à la femme abandonnée qui se lamente. Personnage fondateur, elle est de l’étoffe des humains qui agissent et décident de leur vie et de leur mort. Au chant IV, le poète semble totalement subjugué par Didon. Il n’y a qu’elle, rayonnante, inquiète, malheureuse, furieuse qui s’immole en maudissant Enée, lequel s’en va, piteux, sur un rappel à l’ordre des dieux. Le souvenir de la reine est à tout jamais gravé dans les ruines de Carthage, et Virgile est l’initiateur d’un paradigme où Carthage équivaut à l’amour passion, saccage et mort.

Au XIXe siècle, violence et passion caractérisent encore Carthage ; c’est cette image que Flaubert garde alors que les romantiques mettent les ruines à la mode et entreprennent le voyage d’Italie. L’auteur de Salammbô, lui, éclipse Rome pour mettre Carthage au premier plan. La tonalité rouge sang est donnée par l’incipit : "C’était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Hamilcar"(24). La répétition des scènes de bataille et de massacre crée cette ambiance de violence folle accrochée aux murs de la ville. La métonymie semble l’emporter sur la métaphore puisque, chez Flaubert, l’intrigue porte sur les événements historiques : la cité punique résistera-t-elle à la révolte des mercenaires ? Pourtant, la métaphore de l’amour mortifère est filée et elle se mêle à la métonymie par la passion hallucinée de Mathô pour Salammbô. En rendant le voile de Tanit à la fille d’Hamilcar, Mathô signe son arrêt de mort. Son geste suicidaire le conduit au supplice, au martyre dans les rues de Carthage. Et le roman de Flaubert a si bien frappé l’imaginaire que la fiction a fait irruption dans la réalité pour donner à un quartier de Carthage le titre du livre,- bien que ce dernier soit dû à la fantaisie de l’auteur(25). D’après les flaubertiens, Salammbô signifierait Salam Bovary ! Et le quartier en question, c’est celui-là même où la reine Didon posa pour la première fois le pied sur ce qui allait devenir le rivage de Carthage.

Carthage, métaphore de l’amour hystérique/historique, est reprise au XXe siècle par Kateb Yacine dans Nedjma dans un très subtil jeu d’intertextualité où l’espace porte les stigmates de l’Histoire.

La Providence avait voulu que les deux villes de ma passion aient leurs ruines près d’elles, dans le même crépuscule d’été, à si peu de distance de Carthage ; nulle part n’existent deux villes pareilles, sœurs de splendeur et de dévastation qui virent saccager Carthage et ma Salammbô disparaître(26).

Dans la relation entre l’héroïne éponyme et l’un des quatre jeunes gens amoureux d’elle, Rachid, se dessine en creux celle de Salammbô et de Mathô, le mercenaire libyen. C’est une passion impossible, hallucinée, qui s’inscrit dans la souffrance. A la différence de Flaubert, mû par la seule religion de l’art, Kateb use de la littérature pour dire l’insupportable, la colonisation. Dans la déconstruction et la reconstruction de l’intrigue qu’appelle le texte katébien, l’intertexte allusif engage un dialogue avec la mémoire des personnages et du lecteur, avec les souvenirs qu’ont imprimés en eux et en lui les textes de Virgile et de Flaubert. Mais à la manière de Virgile qui voulait élever un monument à l’empire, Kateb, lui, anticipe l’existence de son pays dans une stratégie textuelle qui fait sienne la culture du colonisateur. Avec Kateb, des ruines de Carthage à l’ancienne Numidie, le lecteur passe à une littérature en action. C’est ce que signifie ce slogan sur la pancarte du vieux Mokhtar défilant seul dans les rues de Sétif après la répression du 8 mai 1945 : "Vive la France, les Arabes silence", c’est terminé ! L’Autre prend la parole et affirme ainsi son existence.

En 1967, Carthage se retrouve au cœur du roman d’Aragon, Blanche ou l’oubli, en frontispice de la deuxième partie avec ce prologue bien connu : "On ne saura jamais combien il a fallu être triste pour entreprendre de ressusciter Carthage"(27). Amour et mort sont à nouveau réunis de façon singulière. Geoffroy Gaiffier, linguiste, écrit un roman à la lumière de Triolet, Hölderlin, Shakespeare et Flaubert pour comprendre pourquoi sa femme l’a quitté il y a trente ans. La question de l’Autre, l’être aimé parti, est posée dans une familiarité littéraire qui mêle réel et imaginaire. Flaubert côtoie Virgile(28). L’association des deux écrivains file l’ancienne métaphore sur un mode tragique où la figure de l’Autre connaît de nombreux avatars. Le narrateur s’émeut d’un assassinat politique amené par l’actualité de l’énonciation. Le chef de file de l’opposition marocaine dont l’enlèvement est évoqué en première partie du roman(29) réapparaît dans un chapitre intitulé "Ce cœur pour les chiens" où Gaiffier s’interroge sur Flaubert et la composition de Salammbô. "Il ne lui (Flaubert) suffira plus désormais de lire Virgile. Carthage exige de lui qu’il vienne"(30) Et sous la plume d’Aragon, l’assassinat de Mehdi Ben Barka n’est pas une vue de l’esprit. Gaiffier l’évoque par la presse.

Entre la mémoire et l’oubli, dans mon domaine imaginaire, il souffle un vent de cruauté. Et les journaux de ce lundi matin m’apportent le récit, peut-être fictif, ou fidèle, de la mort d’un homme : Jo s’avance, lui lance un coup de poing et le rate. Aussitôt Dubail, Dédé et Le Ny se précipitent. Ils le bourrent de coups de poings, mais le phénergan a certainement provoqué chez Ben Barka un effet contraire à celui désiré. Il ne sent plus les coups ; il se bat sans dire un mot. Lui qui est si petit paraît d’un seul coup doté d’une force extraordinaire. Le Ny, qui pèse 110 kilos et mesure un mètre quatre-vingt-dix, Dubail, ancien garde du corps de Jo Attia, taillé en athlète, cognent de toutes leurs forces. Dubail, lui, est pris d’une rage terrible et hurle : "Mais il ne va donc jamais descendre, celui-là !" Il tend la main pour saisir un bibelot et lui donner un coup sur la tête, mais les autres l’arrêtent. Ben Barka est en sang, la figure méconnaissable. Il a la tête comme une citrouille. D’en bas on entend un bruit extraordinaire : des meubles brisés, de la vaisselle qui se casse. Petit à petit, les quatre arrivent à coincer Ben Barka sur une chaise, mais il continue à se débattre, une vraie boucherie !... Il y avait dans mon courrier une invitation à la célébration du 1000e volume de la Série Noire. Je ne recopie pas la fin de la boucherie : l’avenir se souviendra-t-il de ce récit, ou va-t-on l’oublier ? Vrai ou faux. On va l’oublier, on va sûrement l’oublier. Et ce Figon qui a enregistré... dans un mois, tiens, on ne saura plus qui c’est, Figon. Un mois, un an... de toutes façons... "Tu y crois, toi, - demande Philippe à Marie-Noire, - à cette histoire ?... Et il commence à lui tailler la gorge et la poitrine avec la pointe du poignard... c’est du cinéma !". Comment s’appelait-il, celui qui tailla la gorge de Mathô, et sa poitrine ? Un drôle de nom maghrébin, ma parole, Schahabarim... J’imagine Gustave Flaubert, faisant venir les journalistes dans un petit bar, pour leur raconter la mort de Mathô et, deux jours, trois jours après, il y a partout des affichettes. Flaubert nous déclare(31):

J’ai vu tuer Mathô
par Shahabarim.

De Virgile à Louis Aragon, la métaphore ne cesse d’être filée, pour toujours interroger la vie… et la mort. De qui garderons-nous souvenance ? La question de l’altérité implique également notre travail de mémoire et notre enseignement de l’Histoire, question brûlante en France après la loi du 23 février 2005 "portant sur la reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés".

En 1988, Fawzi Mellah publie Elissa, la reine vagabonde. L’altérité ne serait-elle qu’une question de point de vue. Le romancier entend redonner sa part orientale à la reine de Carthage, retrouver son nom de Tyr. Malgré sa volonté de se démarquer du texte virgilien, il garde en sa mémoire le chant IV de l’Enéide. Et son Elissa qu’il ne voudrait pas Didon et qui s’avance vers la mort rappelle celle de Virgile, vingt siècles plus tard. Je suis déjà la mort en marche. Un bas-relief anonyme. Un cercle sans commencement. Ni fin. Je suis la marche et le marcheur. Le rêve et le rêveur. L’amante et l’amour. L’œuvre et l’artiste. La rupture et la continuité. La cité et l’errance. Le royaume et le déclin des rois. Je suis une noce paradoxale. J’émane de mon corps. Il s’innocente de moi. Il vit sans moi ; dans un instant je mourrai en dehors de lui. Je deviens un reflet. Mais je ne tue pas l’amour en moi, je l’emporte. Et ce feu ne consumera pas Elissa ; il brûlera une histoire afin que puisse naître un mythe(32).

Plus près de nous, en 1997, Auguste fulminant fait écho au chant IV de l’Enéide. Alain Nadaud joue aussi du "mentir-vrai", puisqu’il fait venir Virgile à Carthage et interroge la volonté du poète qui exprima le vœu que l’on détruisît son épopée. Le roman rejoue le drame de la séparation dans la Tunis d’aujourd’hui. René Teucère, promis à une carrière internationale, décolle de Tunis-Carthage pour gagner Rome tandis que la malheureuse Anna Sidonis, en voyant l’avion s’envoler, percute un camion sur la GP9, voie rapide qui longe l’aéroport. Si le personnage féminin manque de force, Anna Sidonis se caractérise essentiellement par sa très grande beauté, c’est qu’à travers sa relecture de l’Enéide dans un roman palimpseste, Nadaud s’intéresse surtout à Virgile et aux rapports difficiles du pouvoir politique et de la création littéraire. Non sans humour, il fait dire au rédacteur en chef du journaliste protagoniste de l’histoire : "Enfin, moi, vous savez, ces histoires de poètes romains, je ne crois pas que cela passionnera mes lecteurs !"(33). En revanche, bien sûr, c’est ce qui a passionné Nadaud, cette mise en interrogation du réel par le truchement de la fiction, et c’est bien ce qui nous intéresse aussi, car la littérature n’a rien de futile dans l’apprentissage d’une langue morte. Elle est la démarche individuelle vers l’Autre, la relation personnelle dans un jeu métaphorique qui laisse s’exprimer la sensibilité de chacun comme le montre Carthage, "ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre". Le paradigme Carthage révèle qu’une langue morte vit encore à travers ses œuvres littéraires et que son enseignement se situe dans la réflexion mais aussi dans cette émotion des résonances qui vibrent et font vibrer notre imaginaire. Louis Aragon, donne à comprendre dans Blanche ou l’oubli "ce geste d’écriture au miroir de lui-même"(34) que l’écriture d’une histoire ne saurait se réduire à l’histoire d’une écriture. Le jeu n’est pas gratuit, car "à combler l’insondable gouffre, il y va de la vie des hommes"(35).

La langue latine, si elle n’est plus parlée, nous parle encore au quotidien par les mots porteurs qu’elle nous a laissés et ses œuvres qui ont traversé les siècles et ont nourri l’imaginaire de nos prédécesseurs et le nôtre. La déclinaison métaphorique de Carthage au fil du temps le prouve : la langue latine est bel et bien vivace et son enseignement s’inscrit dans une tradition humaniste qui nous a donné le concept d’altérité et qui peut aujourd’hui encore nous amener à nous interroger sur nos représentations de l’Autre. Le fait même qu’il y ait deux mots en latin pour désigner l’autre, "alter" et "alius", nous conduit à nous questionner sur notre rapport à l’Autre. Contrairement à alius, "autre" par rapport à plusieurs, alter, étymon d’altérité, systématiquement utilisé en parlant de deux, implique que l’un ne va pas sans l’autre et introduit une dialectique identité/altérité. "Soi-même comme un autre" affirme le philosophe Paul Ricœur, à qui je laisserai le mot de conclusion :

Soi-même comme un autre suggère d’entrée de jeu que l’ipséité du soi-même implique l’altérité à un degré si intime que l’une ne se laisse pas penser sans l’autre, que l’une passe plutôt dans l’autre, comme on dirait en langage hégélien. Au "comme", nous voudrions attacher la signification forte, non pas seulement d’une comparaison, soi-même semblable à un autre, mais bien une implication : soi-même en tant que... autre(36).

Notes :
1 - Roland Barthes : Mythologies, Seuil, Paris 1957, p. 44.
2 - Serge Lancel : Hannibal, Fayard, Paris 1995, p. 47.
3 - Ibid., p. 49.
4 - Ibid., p. 360.
5 - L’expression est de Jacques Gaillard. Voir son livre, Rome, le temps, les choses, Babel 1997.
6 - Kateb Yacine : Nedjma, Seuil, 1956, p. 222.
7 - "Sequens hiems saluberrimis consiliis absumpta (L’hiver suivant fut employé tout entier aux mesures les plus salutaires)". (Traduction de E. de Saint-Denis). Tacite : Vie d’Agricola, Les Belles Lettres, 1962, p. 18, ch. XXI.
8 - Ibid., p. 18.
9 - Ibid., "His atque talibus in vicem instincti, Boudicca generis regii femina duce (neque enim sexum in imperiis discernunt) sumpsere universi bellum", "Par ces propos et d’autres semblables ils s’excitèrent mutuellement ; sous la conduite de Boudicca, femme de rang royal, (car, pour le commandement, ils ne font pas de différence entre les sexes), ils prirent tous les armes", p. 13, ch. XVI.
10 - Ibid., p. 15, ch. XVIII. "La tribu fut massacrée presque tout entière".
11 - Ibid., p. 24, ch. XXX. "J’ai grand espoir qu’en ce jour votre union inaugurera l’indépendance pour la Bretagne entière".
12 - Ibid.
13 - Jean-Jacques Rousseau : Essai sur l’origine des langues, Ducros, Bordeaux 1970, pp. 87-89.
14 - Jacques Gaillard : op. cit., p. 34.
15 - Voir p. 9, le rapport de Jacques Alain Benisti remis au Ministre de l’Intérieur en octobre 2004.
16 - Jacques Gaillard : op. cit., pp. 32 et 56.
17 - Claude Nicolet : Le métier de citoyen dans la Rome républicaine, Gallimard, Paris 1989, p. 34.
18 - Roman Jakobson : Essais de linguistique générale, Editions de Minuit, Paris 1963, p. 238.
19 - Virgile la composa de 29 avant J. C. à l’an 19 où il mourut.
20 - Virgile : Enéide, T.1 et 2, Les Belles-Lettres, Paris 1970, vers 13-15, I, p. 7.
21 - Troie fut détruite vers 1200 avant J .C. et Carthage fondée vers 814.
22 - Alain Nadaud : "Ce que nous recherchons dans l’Antiquité", in Enseigner l’Antiquité aujourd’hui, CRDP de Bretagne, mars 1997, p. 6.
23 - Ibid., p. 6.
24 - Gustave Flaubert : Salammbô, Bib. de la Pléiade, Paris 1989, p. 709.
25 - Lancel : op. cit., p. 24.
26 - Kateb Yacine : op. cit., p. 182.
27 - Louis Aragon : Blanche ou l’oubli, Gallimard, Paris 1967, p. 175. Cette phrase a été écrite par Flaubert à Georges Feydeau à propos de Salammbô.
28 - Gaiffier lui aussi constate que le latin n’est plus de mise dans la culture contemporaine "Il y a eu jadis des jeunes gens qui citaient Virgile au lit. Fini", Ibid., p. 89.
29 - Est-ce qu’on va le retrouver, ce Ben Barka ? Enlevé le 29 octobre devant le Drugstore de Saint-Germain-des-Prés.
30 - Ibid., p. 222.
31 - Ibid., p. 248-249.
32 - Fawzi Mellah : Elissa, la reine vagabonde, Seuil, Paris 1988, p. 191.
33 - Alain Nadaud : Auguste fulminant, Grasset, Paris 1997, p. 16.
34 - Jean Peytard : "Aragon, la linguistique et le roman", in Recherches croisées, N° 2, Les Belles-Lettres, Paris 1989, p. 200.
35 - Ibid., p. 228.
36 - Paul Ricœur : Soi-même comme un autre, Seuil, collection "L’ordre philosophique", Paris 1990, p. 14.
Pour citer l'article :

* Dr Geneviève Chovrelat : Apprendre le latin ou l'expérience de l'altérité radicale, Revue Annales du patrimoine, Université de Mostaganem, N° 05, 2006. http://annales.univ-mosta.dz

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