Le traducteur et l’auto traducteur entre traduction et original

Dr Abbès Bahous
Université de Mostaganem, Algérie

Résumé :

L'histoire de la traduction littéraire nous a enseigné à considérer l'auteur comme étant original et dépositaire d'une certaine autorité, et le traducteur comme médiateur. Ce travail se propose de remonter aux fondements épistémologiques et idéologiques des statuts de l'auteur, du traducteur et de l'auto-traducteur. Mon propos n'est pas de parler de l'histoire de la traduction ou des approches qui ont pour ambition de théoriser sur la traduction, mais plutôt de deux sortes distinctes de traducteurs : le traducteur défini comme médiateur entre deux langues différentes et l'auto traducteur, un auteur qui se traduit lui-même sans aucune médiation.

Mots-clés :

traduction, langues, communication, médiateur, auteur.

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Translator and auto translator between translation and original

Abstract:

The history of literary translation has taught us to regard the author as the original and the repository of a certain authority, and the translator as a mediator. This work aims to go back to the epistemological and ideological foundations of the statutes of the author, the translator and the self-translator. My purpose is not to talk about the history of translation or the approaches which aim to theorize about translation, but rather about two distinct kinds of translators: the translator defined as a mediator between two different languages and the auto translator, an author who translates himself without any mediation.

Key words:

translation, languages, communication, mediator, author.

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Texte :

Mon propos n’est pas de parler de l’histoire de la traduction ou des approches qui ont pour ambition de théoriser sur la traduction, mais plutôt de deux sortes distinctes de traducteurs : le traducteur défini comme médiateur entre deux langues différentes et l’auto-traducteur, c’est-à-dire un auteur qui se traduit lui-même sans aucune médiation autre que la sienne.

Commençons par dire que la traduction est tout d’abord une sorte de transformation de quelque nature que ce soit, fût-elle insignifiante. Et dès que nous parlons de transformation, nous entrons automatiquement dans le sacro-saint débat de la fidélité au texte original, surtout quand il s’agit de textes littéraires sans aucun héritage commun. Je pense par exemple aux traductions de textes Européens - Américains vers l’arabe ou l’arabe algérien s’il y a lieu de le faire.

Nous partons d’un postulat plutôt simple. Toute traduction ou acte de traduction peut être considéré comme art de création ou de re-création. Cependant, ce même acte de traduction va automatiquement remettre en question le modèle "original", c’est-à-dire le modèle qu’il imite(1) puisque traduire et écrire sont dialectiquement liés. Toute traduction implique une réécriture, c’est-à-dire un processus qui déloge son auteur qua autorité. En réalisant cela, l’acte de traduire plonge en profondeur dans l’idéologie ou la politique de l’écriture (politics of writing) ainsi que dans la sacralité du statut de l’auteur. Rappelons-nous que cette notion même de l’auteur n’est en fait pas très ancienne puisqu’elle date de l’âge néoclassique, nous dit Michel Foucault dans "Qu’est-ce qu’un auteur ?"(2). Cette opposition idéologique entre original et traduction, entre auteur et traducteur a été en réalité établie afin de sauvegarder l’idée d’Autorité(3), écrit pour sa part Edward Saïd dans Beginnings (1975).

Cette division, à la fois fausse et fallacieuse même, a permis, par conséquent, aux études littéraires par exemple de considérer l’auteur comme créateur et le traducteur comme médiateur ("medium" dira E. Saïd). En effet, et ce jusqu’au 17e siècle, aucune différence n’existait réellement entre écrivain original, imitateur, ou traducteur(4). Voyons cela de plus près et prenons l’exemple du monde anglo-saxon en la Bible en langue anglaise, appelée Authorized Version, connue aussi sous le nom de "King James Version" et qui fut traduite par 47 traducteurs directement de l’hébreu et du Grec et achevée vers 1611. Est-ce là une copie "infidèle" de l’original ?

Bien au contraire, voici un cas où une traduction stricto sensu en est arrivée à être considérée jusqu’au moment où je vous parle, comme la source suprême de l’identité anglicane. La question ou le problème ne réside pas dans la traduction de la bible mais plutôt dans la délimitation (délinéation) entre Autorité au sens théologique et traduction. Car il s’agit bien d’une bible traduite en langue anglaise alors que nous savons qu’en ce qui concerne le Nouveau testament en Grec, son contenu est, au départ, une autre traduction puisque Jésus Christ a en fait prêché en langue araméenne. Il s’agit donc bien d’une traduction de la traduction comme nous le confirme si bien Gustave E. Von Grunebaum(5). En fait, cette division entre original et traduction est née à cause de l’acte de traduire même. Comment cela ? Et bien, parce que cet acte de traduire reproduit le logos de l’autre, et qu’il fallait par conséquent protéger d’abord la Bible, son Autorité et son identité, nous dit E. Saïd(6).

Cependant, et cela a été malheureusement oublié ou ignoré, c’est que la traduction contribue non seulement à l’enrichissement de la littérature en ce qui nous concerne aujourd’hui par exemple, mais peut contribuer aussi à une théorie de l’écriture(7). Parce que toute écriture littéraire implique une certaine transformation du langage, et parce que toute traduction est déconstructive, l’acte de traduire s’est vu nié cette fonction même qu’il a toujours assumé. D’autre part, et parce que toute traduction est elle même écriture, elle établit de facto une relation dialectique entre elle et l’écriture. Cette relation, alors, élimine ou évacue la fausse opposition métaphysique entre traduction et écriture(8).

Passons maintenant à l’auto-traducteur, c’est-à-dire un écrivain qui n’a nullement besoin d’un autre médiateur dans une langue qu’il maîtrise : Samuel Beckett, par exemple. Alors que le traducteur qua médiateur est souvent vilipendé pour des questions de style, sens, etc., bref de soit disant fidélité tout court, l’auto-traducteur passe inaperçu puisqu’il ne reproduit rien d’autre que son propre logos. Nous voyons bien que c’est d’abord et avant tout une question de propriété, ou comme le disent les anglo-saxons, authorship). Si le traducteur n’a que le statut actuel (celui de médiateur), statut disons-le qu’il ne mérite pas d’avoir, c’est essentiellement à une certaine conception épistémologique comme nous l’avons vu ensemble.

En effet, et comme l’a si bien démontré J. Derrida(9), écrire, lire et traduire sont tous des transformations. Toute écriture, écrit-il, est une transformation d’un certain nombre de lectures, c’est-à-dire une sorte de réécriture et/ou de contre-écriture(10). L’acte d’écrire ne peut pas prétendre "traduire" la réalité, la vérité et l’histoire, mais seulement produire une approximation du monde interne et du monde autour de nous. Pourquoi alors soulever la question métaphysique et combien fallacieuse de la fidélité ? Fidélité à quoi ?

La fidélité en traduction est une imposture, une duperie à la fois historique et idéologique. C’est bien elle qui empêche les traducteurs de se sentir libres, libres comme les écrivains quand ils sont à l’œuvre. C’est au nom de la fidélité que les traducteurs sont toujours vus comme "traîtres", c’est à dire infidèles à leurs modèles, et invisibles de manière générale(11).

Cette vision néo-platonicienne de la traduction comme simple copie de l’original est elle même une utopie car il n’existe pas de traduction parfaite dans le sens d’une copie jumelle, identique. D’ailleurs, cette idée même renferme un superbe oxymoron(12), puisque traduction parfaite signifie réécriture parfaite de l’original dans une autre langue, c’est-à-dire une re-création ab ovo.

Pour quelles raisons, dans quelle logique est-il demandé aux traducteurs d’être fidèles à l’original à tout prix, même au prix de sérieuses lacunes esthétiques, stylistiques, sémantiques, ou autres ? Les écrivains-auteurs sont-ils fidèles à quelque modèle que ce soit ? Certainement pas, puisqu’ils ne sont "jugés" par rapport à aucun autre modèle. Ils sont supposés être ce modèle, ce paradigme, cette "vérité". Ils sont donc les propriétaires de ces modèles, de ces logos. Il est temps de remettre tout cela en question.

Notes :
1 - Cf. Robert Lowell: Imitations, 1970.
2 - Michel Foucault: "What is an Author?", in Textual Strategies, Ed. J. V. Harari, 1980.
3 - "To safeguard Authority", Edward Saïd: Beginnings, 1975.
4 - H. O. White: Plagiarism and Imitation during the English Renaissance, New York 1965.
5 – Voir, G. E. Von Grunebaum: A Tenth-Century Document of Arabic Literary Theory and Criticism, 1950.
6 - Edward Saïd : op. cit.
7 - Cf. Henri Meschonnic : Poétique de la traduction, in Pour la poétique II, 1973.
8 - Ibid. Voir aussi M. Foucault : op. cit.
9 - Cf. J. Derrida : Positions, 1972, et Marges de la philosophie, 1972.
10 – Voir, H. Bloom: A Map of Misreading, 1973.
11 - Cf. L. Venuti: The Translator’s Invisibility, 1992.
12 - T. Eagleton: Translation and Transformation, Stand, XIX/3, 1977.
Pour citer l'article :

* Dr Abbès Bahous : Le traducteur et l'auto traducteur entre traduction et original, Revue Annales du patrimoine, Université de Mostaganem, N° 05, 2006. http://annales.univ-mosta.dz

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